Vol spécial

J'ai été voir le film dont tout le monde parle: Vol Spécial. Celui-ci a été réalisé par Fernand Melgar dont le précédent film, la forteresse, avait déjà soulevé les débats. Ce film ne va, en tout cas, pas calmer les débats. Mais que sont les vols spéciaux? Ce sont des voyages organisés par l'Office Fédéral des Migrations dans le but d'expulser, sous contrainte, les personnes dites sans-papiers de Suisse après plusieurs choix que ces derniers ont refusé (mais qui impliquent toujours une expulsion). Cette manière de faire a récemment été accusée d'inhumanité lors de la mort d'un expulsé comme les lecteurs doivent s'en souvenir. C'est pourquoi la diffusion de ce film est une très bonne idée puisqu'elle permet de comprendre comment vivent ces détenus qui n'existent pas. Nous allons donc suivre la vie quotidienne des détenus dans un cadre carcéral administratif à la fois strict et relâché. Ces derniers ne font pas que suivre les règles ils discutent aussi de leur cas entre eux et de leur incompréhension. Mais nous observons aussi comment les gardiens agissent et réagissent.

Fernand Melgar ne dit rien, ne commente rien, ni ne donne d’interprétations. Le spectateur est seul face à l'image. Et cette solitude m'a conduit, mis à part mes convictions politiques, à plusieurs constats. Premièrement, je trouve que la manière dont sont traités ces sans-papiers est particulièrement pernicieuse. Les détenus de ce film ne sont coupables d'aucun délits. Pourtant, ils sont traités comme si ils étaient des criminels endurcis avec des menottes non seulement aux mains mais aussi aux pieds. Sans oublier leur lieu de vie qui est peut-être sympathique mais qui reste une prison sécurisée. En fait, nous observons en direct la criminalisation des sans-papiers. Dans un monde ou la nationalité est aussi constitutive de l'identité que le nom, la profession ou le lieu de résidence une personne apatride est une anomalie que l'on doit corriger au plus vite.

Le second constat que je fais c'est l'incompréhension totale des détenus et entre eux et les autorités. Comment le système judiciaire Suisse peut-il accepter des lois qui détruisent pareillement des vies humaines? Là encore, nous observons la mise en place de moutons noirs dans le sens ou une population précise est accusée de tous les maux et, donc, est directement visée par les autorités. C'est pourquoi des innocents sont détenus d'une manière administrative au nom de la sécurité de la société. Cette manière de voir les choses a déjà existé à de nombreuses reprises (et pas forcément durant la seconde guerre mondiale la Suisse de 42 à 81 et la troisième république française ont utilisé ce système de détention administratif) et a toujours terminé de la même manière: une partie de la population est tout simplement déshumanisée et, donc, perd les droits qui lui sont pourtant garantit au nom de son humanité.

Enfin, je terminerais par un troisième constat. Celui-ci est probablement le plus dérangeant. Durant tous les films nous n'observons pas seulement les détenus mais aussi leurs gardiens. Ces derniers agissent d'une manière qui me semble peu compréhensible. En effet, les principales remarques des gardiens ne consistent pas à expliquer pourquoi ces détenus seraient dangereux. Au contraire, ils parlent aux détenus comme à des innocents. Je ne compte pas le nombre de scènes durant lesquels un gardien explique à un détenu qu'il mérite d'être libre, qu'il est un bon citoyen ou que son départ forcé les attriste. Mais comment peut-on comprendre ce double signal donné par les autorités suisses? Car oui les gardiens font parties de cette autorité. On dit aux sans-papiers qu'ils ne sont pas les bienvenues et, dans le même temps, on leur donne l'impression, à mon avis, justifiée que leur détention est une injustice. Il me semble que les détenus eux-même ne comprennent pas cette schizophrénie des autorités. Je conclurais en disant qu'il est nécessaire d'aller voir ce film pour savoir ce qui se cache derrière les chiffres administratifs des expulsions: des êtres humains avec leurs peurs, leurs espoirs et leurs droits.

Site Officiel

Image: clap.ch

volspecial_01.jpg

Commentaires

  • *ouch* parce que e découvre, hélas, que la France n'est la seule avec ce genre de pratiques (sauf que chez nous les lieux de détentions sont par ailleurs scandaleux en terme d'hygiène, etc je le dis d'autant plus qu'il y en a "un" à Marseille, et je mets des guillemets car c lieux improvisé est une zone de non droit de A à Z...)

    Bref, outre la découverte de cette pratique avec ton article, je découvre aussi, et hélas encore, les points communs : les résultats tragiques, la déshumanisation totale et scandaleuse...

    A ceci près qu'ici le message envoyé n'est pas schizophrénique et qu'un tas d'attitudes du racisme de base à de la violence ont été dénoncées ( entre par les passagers des avions dans lesquelles ont été embarqués de force plusieurs personnes sans papier (et ces dénonciations ont d’ailleurs été suivies de représailles -mise en garde vue-...)

    Je ne sais pas si ce film sera d'ailleurs distribuée en France...

    Bref si en général ne pas être seul dan sun cas est une chose qui rassure, ici c'est tout le contraire...

  • Salut,
    j'ai lu plusieurs de ces actions spontanées suite au renvoi de sans-papiers en France. J'ai aussi vu qu'elles étaient rapidement fortement réprimées. Tout se passe comme si la criminalisation des sans-papiers coupables de ne pas exister administrativement s'accompagnait d'une criminalisation de l'aide, simplement humaine, que l'on offre aux sans-papiers. Comme si ne pas accepter le discours officiel sur le danger des sans-papiers impliquait de devenir sois-même un danger pour la société.

    Tu as tout a fait raison quand tu parles de déshumanisation. Une catégorie entière de la population humaine est progressivement généralisée à des criminels dont la morale est remise en question au nom de leur culture différente. Ce ne sont pas seulement les racismes ordinaires qui devraient être dénoncés mais aussi la pregance d'un discours culturaliste, sur l'exemple de Huntington, qui crée un ennemi fondamentalement différent en étudiant sa culture sois-disant fondamentalement incompatible avec la notre en oubliant totalement tous les autres facteurs qui ont une importance dans la vie d'un individus.

    Donc, encore une fois, des autorités mettent en place une procédure légale main inhumaine et qui arrive toujours au même résultat. D’où l'importance de ne pas oublier les anciennes expériences concernant l'internement administratif qui ont toujours ciblés les déviants ou les opposants ou des ethnies.

    Je ne sais pas non plus si la France pourra voir ce film mais il serait dommage qu'il n'y soit pas diffusé.

  • @Hassan

    Je crois qu'il y a un truc que vous ne comprenez pas. Les vols spéciaux sont le dernier recours de l'Etat pour s'assurer de la prééminence du droit et de la souveraineté de son territoire. Si les mouvements de soutien sont tellement mal vus, c'est qu'ils forcent, contraignent physchologiquement ces pauvres requérants déboutés à mener ce bras de fer contre l'Etat parce qu'après plusieurs années de misère, ils réussisent à obtenir la régularisation d'un parmi beaucoup.

    Et il n'y a rien de pire que contraindre un Etat démocratique à utiliser ce qu'il rechignent, c'est-à-dire son moyen le moins proportionné pour faire respecter le droit.

    Vous voulez éviter les vols spéciaux ? simple, arrêtez de faire croire à ces pauvres requérants qu'ils pourront rester en Suisse s'ils bravent l'Etat de droit et offrez leur un soutien actif pour les aider à rentrer. Après tout, ne rentrent-ils pas en vacances voir leurs proches aussitôt qu'ils ont obtenu un permis de séjour ou la naturalisation ?

    Ce fils nous apporte quelque chose de fantastique : l'assurance qu'en Suisse, même dans le coin le plus obscur de l'administration, les requérants sont dignement traités et que l'on doit être fier de cet humanité qui leur est donné avant ce qui sera probablement le pire moment de leur vie (parce qu'une assoc les aura convaincu que l'Etat reculera au dernier moment comme avec ce Pikatchou et que ces années de misère en "valent" la peine).... J'ai honte pour ces assoc's !

  • Bonjour et merci de votre commentaire. J'ai lu très attentivement vos arguments et je pense qu'il est utile d'y répondre.

    Tout d'abord, j'ai parfaitement conscience que les vols dits spéciaux sont des dernier recours pour expulser des personnes dites sans-papiers.

    Cependant je ne peux pas vous suivre sur vos arguments en faveurs de l'état de droit. Vous dites, en substance, qu'un état de droit, donc basé sur la loi et non la tyrannie d'un homme, peut faire respecter sa loi sans prendre en compte d'aspects éthiques ou humains. La loi devient donc la valeur souveraine et supérieure du pays. Hors, la loi peut être injuste ou inhumaine. C'est ce que nous voyons dans ce film.

    Une loi est utilisée pour emprisonner des personnes sur le simple fait qu'ils n'ont aucune existence de papier. Ils sont donc immédiatement considérés comme des criminels par ce seul aspect de leur vie. Et ne pas posséder de papiers les mène immédiatement à être expulsé du pays. Autrement dit, des êtres humains deviennent illégaux. La question est donc de savoir si la loi d'un pays, même démocratique, peut considère qu'une partie de l'humanité est illégale car inexistante administrativement parlant?

    Personnellement, et je ne suis pas le seul, je considère que loi n'a pas ce droit. Enfermer quelqu'un sous ce prétexte et l'expulser est donc injuste et illégitime ce qui implique qu'il est juste de condamner cette loi et le pays qui l'applique. Après tout, il ne faut pas oublier qu'il y a des principes plus hauts et plus importants que l'état de droit et la souveraineté d'un pays: ce sont les droits humains. Et c'est en les invoquant que je contexte la légitimité de cet enfermement administratif et des vols spéciaux.

Les commentaires sont fermés.