le Panoptique par Jeremy Bentham: Une vision d'horreur

Titre: le Panoptique9782842056872-G.jpg
Auteurs: Jeremy Bentham
Éditeur: Belfond 1977
Pages: 221

Je souhaitais lire cet ouvrage depuis longtemps. En effet, je suis tombé sur le concept de panoptique a plusieurs reprise mais je n'ai jamais lu le livre qui a décrit en premier ce qui était un modèle d'architecture et qui est devenu un modèle de société. C'est donc avec un grand intérêt que je me suis attelé à cette lecture. Mais tout d'abord il serait bon de décrire, exactement, ce qu'est cet ouvrage. Le Panoptique a été écrit par Jeremy Bentham en 1786. Il est composé de trois parties. La première est une série de lettres fictives écrites depuis la Russie. La seconde et la troisième sont des postfaces qui réexaminent ou qui précisent certains points. La première version française a été commandé par l'Assemblée Nationale en 1791. Elle est plus un résumé qu'une traduction de l'ouvrage original. Le livre que j'ai consulté contient cette version française suivie de la première partie du Panoptique traduite pour la première fois. On peut les lire en parallèle puisque les textes ne sont pas semblables. Ce livre est aussi précédé d'un entretien particulièrement intéressant avec Michel Foucault qui nous permet de mieux comprendre le texte de Bentham et ses conséquences sociales. Il est aussi suivi d'une postface de Michelle Perrot qui nous offre une remise en perspective historique de la vie de Bentham ainsi que de la vie de l'idée de panoptique.

Jeremy Bentham voulait, en premier lieu, offrir un mode architectural permettant de construire une prison parfaite. Pour éviter les problèmes des prisons classiques (immoralité, maladies, oisivetés, écoles du crime) Bentham proposait plusieurs mesures. Celles-ci découlent toutes de son principe architectural. En effet, l'idée de Bentham est de construire une prison circulaire avec des cellules transparentes. Un second cercle intérieur trouverait, en son centre, une tour dans laquelle logerait l'administrateur de la prison. Celui-ci, depuis ses appartements, serait capable de surveiller tous les détenus. Une telle capacité de surveillance due à la transparence des actes ne pouvait, selon Bentham et j'incline à être d'accord, qu'empêcher l'idée même d'accomplir des délits à l'intérieur de la prison. Mais l'architecture ne suffit pas et Bentham a d'autres idées sur les prisons. Par exemple, il considère que les prisonniers ne doivent manger que très frugalement des aliments peu ragoûtant pour éviter d'être mieux traités que les plus pauvres. Il pense, surtout et c'est cohérent avec son libéralisme, que les prisons doivent être administrée par des privés qui auraient le droit d'utiliser la force de travail des prisonniers - d'ailleurs le travail est un moyen de redressement moral pour Bentham et d'autres - pour faire du profit. Son idée est que les privés, ayant un intérêt dans l'administration, seront plus compétent que le pouvoir public.

Mais que penser exactement de ce programme? Personnellement il m'effraie. Il suffit d'imaginer les conséquences d'un tel modèle que, d'ailleurs, Bentham voulait généraliser à d'autres institutions que la prison. En effet, le caractère principal du panoptique est de créer un ordre basé sur la transparence des individus face au pouvoir. Cette transparence implique, selon les propres mots de Bentham, que les individus n'oseraient même pas penser à commettre des actes illégaux et/ou immoraux. Autrement dit, l'intégration d'une surveillance constante et d'une vie éternellement soumise à la vision supérieure de l'autorité mènerait l'humanité à ne plus pouvoir mettre en cause l'ordre établi. Nous sommes donc dans un monde tyrannique dans lequel personne n'oserait remettre en cause les inégalités ou les illogismes de la loi. Nous serions devant l'une des plus puissantes tyrannies: celle de la transparence totale de l'individu que nous pouvons lire dans ce magnifique livre qu'est 1984 écrit par Orwell.

Mais vous pourriez me demander la raison pour laquelle on fait tant de cas de ce livre? Il se trouve que le concept de panoptique est particulièrement bien adapté pour comprendre une partie du fonctionnement de notre société. En effet, nous nous trouvons dans une société qui met de plus en plus en exergue la nécessité de surveillance. Celle-ci est justifiée par le besoin de sécurité des citoyens. Depuis quelques années, mais le processus est plus profond historiquement parlant, des lois et des technologies ont été développées pour sécuriser les citoyens. Mais celles-ci impliquent une transparence de plus en plus importantes des individus face à l'autorité. Dans le même temps, nous avons connu un développement tout aussi important sur Internet. En effet, quand on écoute les discours des possesseurs de Facebook, Google ou d'autres grandes entreprises on se rend compte que ces personnes ne croient pas en la vie privée. Pour eux, l'individu qui décide d'entrer sur Internet doit être identifiable, identifié et suivi. Nous ne nous trouvons pas dans une prison. Mais il est indéniable que le concept de panoptique permet de mieux comprendre et de décrire la société dans laquelle nous nous enfonçons. Une société dans laquelle il devient de plus en plus difficile d'avoir droit à une vie privée face à l'état et aux entreprises. Mais il faut nous souvenir de ce que Bentham disait: la transparence des individus implique l'incapacité de mettre en cause les lois ou d'agir contre elles. La question que je pose est donc la suivante: la démocratie peut-elle survivre quand ses citoyens ne peuvent plus contester l'ordre établi?

Image: Édition Mille et une nuit de 2002

Commentaires

  • merci Hassan pour l'intérêt que tu as porté sur un sujet aussi délicat qui exige une réflexion sérieuse comme tu nous le présente.
    en effet, je suis aussi séduit par ce concpt et tout ce qu'il implique dans notre société supposée moderne, c'est à dire où la liberté individuelle est sensée être la nouvelle religion.
    l'année prochaine je ferai ma synthèse en vue de l'obtention de ma licence en philosophie et c'est sur ce concept que je pense déployer mes réflexions.
    comptant sur ta disponibilité pour des échanges fructueux, je te souhaite bien de choses.
    fabrice

  • Bonjour,

    merci pour ce commentaire. En effet le concept de panoptique est très intéressant. Personnellement je suis très influencé par la manière dont Foucault en parle même si ses travaux sont critiqués par les historiens. En effet, l'idée de faire du panoptisme plus qu'un lieu architectural mais une pensée du pouvoir (au sens immatériel du terme) permet de comprendre beaucoup de choses. J'ai récemment pris conscience du concept de banoptisme qui décrit l'effort de l’État pour rendre transparente une population restreinte à l'aide des papiers. Là aussi je suis intéressé à son usage à la fois scientifique et critique en particulier pour ce qui concerne les requérants d'asiles.

    Hassan

  • Superbe article Hassan ! Je lis peu et mes études ne m'ont pas fait goûter à la philo mais c'est très éclairant sur la société d'aujourd'hui.

    J'ai découvert 1984 (version film avec John Hurt) récemment et ce qui y est mise en scène est terrible, la vie privée n'existe pas comme tu le soulignes, ton parallèle avec internet et les big brothers que sont facebook et google à la fois d'actualité et pertinent !

    Au plaisir de te lire de nouveau :)

  • Hello Hawkins,

    merci pour ce commentaire! Je n'ai jamais étudié la philo. J'ai rencontré Bentham via Foucault que j'ai étudié en histoire (je suis un grand fan de Foucault).

    Je n'ai jamais vu le film 1984 mais j'ai le livre que je relis de temps en temps. Il est très éclairant. Malheureusement nous ne sommes pas dans une actualité de remise en question de la surveillance alors que des projets délirants se mettent en place.

  • Hassan, je me permets de te suggérer la série Le Prisonnier. Malgré ses 45 ans les thèmes de la série (enfermement ds une société uniformisée, fichage, libre arbitre, un village "big brother" ou tous les faits et gestes sont épiés) sont toujours d'actualités... Niveau série c'est un peu un programme fondateur sur la forme et le fond, si tu ne l'as pas vu je la recommande vivement. :)

  • Oh oui je l'avais vue quand j'étais très jeune. C'est un grand classique!

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