04/02/2013

Histoire de la virilité. L'invention de la virilité. De l'antiquité aux lumières sous la direction de Georges Vigarello

Titre : Histoire de la virilité. L'invention de la virilité. De l'antiquité aux lumières
Directeur : Georges Vigarello
Éditeur : Seuil 2011
Pages : 578

J'ai reçu ce (gros) livre en cadeau. Il pose la question de la virilité et de son histoire. En effet, si on ne naît pas femme mais on le devient il semble logique d'avoir la même position sur l'homme. Alors qu'elle est l'histoire de la masculinité et de cette vertu qui serait au centre des hommes: la virilité. Voila tout le programme de ce premier tome qui passe de l'antiquité aux lumières. C'est un gros morceau!

Assez logiquement le livre est divisé selon les périodes historiques classiques. On commence donc tout naturellement par l'antiquité et, en particulier, les civilisations grecques et romaines. Les deux grandes civilisations se retrouvent sur certains points tout en s'écartant sur d'autres. Ainsi, la pratique de l'"homosexualité" (que je met entre guillemet car le terme est anachronique) se retrouve aussi bien à Athènes qu'à Rome. Mais cette pratique consiste surtout en une différenciation entre passif et actif qui est valable et possible pour une période particulière ou/et face à une personne particulière. Il est ainsi bien vu, en Grèce, d'avoir une relation passive avec un homme plus âgé mais celle-ci ne doit pas dépasser l'entrée dans l'âge d'homme. La pratique du sport est aussi très différente. Chez les deux peuples elle permet l’entraînement à la guerre mais Rome refuse catégoriquement la pratique de la nudité dans le sport alors qu'elle est vue comme le sommet de la civilisation en Grèce. La virilité porte donc surtout sur une capacité à prendre les armes et à se battre en lien avec des codes de comportements sociaux très précis.

L'époque médiéval et la période qui la précède est le lieu de profondes mutations. Les barbares sont à la fois des hommes parfaits et virils dans leur pratique de la guerre, bien que non-civilisés, et se romanisent. Mais, durant l'époque médiévale, c'est la guerre qui importe. Cette vision, un peu caricaturale, que les romains ont du barbare est corrigée par les auteurs. En effet, l'homme barbare considère la guerre comme importante mais les morts emportent aussi dans la tombe des objets ayant un lien avec la sociabilité et la force contre la nature. L'homme viril doit être capable de combattre et de mourir avec courage. Il doit être capable de frapper de toute sa force et de faire état de ses capacités par des vantardises exagérées. La sexualité et le combat sont donc brutes et directes.

S'ensuit la partie la plus importante du livre (8 chapitres) et la conclusion sur les lumières. L'époque moderne est tout autant l'occasion de mutation dans la vision de la virilité. Plutôt que la force brute les hommes modernes doivent être capables de grâce et de rhétorique. On peut expliquer ceci par une modification à la fois du rôle du noble dans la société française et de l'épée qui permet maintenant une escrime gracieuse et élaborée en direction de coup d'estoc plutôt que de taille. Le noble mâle doit être capable aussi bien de se battre que de faire la preuve d'un maintien de sois et d'une tempérance. Il doit prendre soin de lui et pouvoir combattre avec les mots dans le cadre de la société de cour. Cette période commence aussi à élaborer une construction de la virilité du roi qui doit se montrer et être montrée comme exemple (un chapitre entier y est consacré). Enfin, un dernier chapitre examine ce que les grandes découvertes et le contact avec des "sauvages" implique dans la vision de la virilité. Les sauvages sont-ils des hommes parfaits et forts épargnés par la civilisation ou de simples animaux instinctifs? La partie qui conclut le livre en parlant des Lumières est l'occasion d'examiner les mutations dans la pratique des jeux et du sport ainsi que le modèle populaire. Ce dernier montre une prégnance de la violence dans les lieux publics dont sont victimes les femmes comme possibles partenaires sexuels (de force s'il le faut). Mais créer une famille est un besoin tout aussi impérieux et implique une forme de virilité différente. Dans la famille l'homme doit dominer la femme et non le contraire.

Bien que j'ai beaucoup apprécié la lecture de ce livre je me dois de faire quelques critiques. Tout d'abord, ce premier tome permet de (dé)montrer qu'être un homme ne vient pas de sois. Cela implique de suivre des rôles et des rituels particuliers qui mutent selon la période considérée et la civilisation. Ainsi, notre vision de la virilité n'est absolument pas la même que celle de la noblesse française au XVIe siècle. Cette historisation de la virilité est nécessaire pour comprendre notre propre vision et les possibilités de changements.

Ma première critique concerne la place donnée aux époques antiques et médiévales. Celles-ci ne prennent qu'un quart du livre. Les chapitres les concernant sont très généralistes. J'aurais apprécié des chapitres plus pointus sur des points particuliers. Par exemple l'éducation, le sport et la pédérastie. Ce qui aurait permis de mieux comprendre les différences et les similitudes entre civilisations voir entre villes (Athènes et Sparte par exemple). Ensuite, les chapitres de ce premier tome se basent principalement sur les élites des différentes époques considérées. Par exemple, le chapitre sur la peinture et les portraits et très intéressant mais est-ce que le peuple les comprend? Je trouve que l'on oublie largement la population la plus importante. Mais ce point s'explique très probablement par le problème des sources. Difficile de savoir ce qu'un paysan du XVe siècle pense de sa virilité. Enfin, ce livre, comme souvent dans les livres d'histoire français. est très eurocentriste (si ce n'est franco-centré). On examine la virilité telle qu'elle a été conceptualisé dans le cadre de l'Europe et de deux grands exemples: la France et l'Angleterre (un peu). Les autres civilisations, antiques ou non, et pays sont ignorés. Mais n'y aurait-il pas des points intéressants à examiner en Égypte ou en Russie voir, pour aller plus loin, au Japon? Bref, cette histoire de la virilité oublie de dire qu'elle est une histoire de la virilité européenne. Mais ces critiques ne m'empêchent pas de considérer que ce livre est non seulement intéressant mais plaisant.

Image: Éditeur

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12:20 Écrit par Hassan dans antiquité, Histoire, LGBTIQ, moderne | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : virilité, masculin, histoire | | | |  Facebook

Commentaires

Merci pour votre appréciation de cette oeuvre. Pour ma part je ne l'ai pas lue mais l'histoire de la virilité m'intéresse, et j'ai lu des interviews filmés des auteurs de ce tome.

Et voilà ce que j'en ai retenu, je partage donc !

Dans ce livre, on lit notamment que "la virilité possède une tradition immémorielle : elle n’est pas simplement le masculin, mais sa nature même, sa part la plus “noble”." http://genreguerre.hypotheses.org/306
Il est expliqué que la crise de virilité vient en fait d'un paradoxe car la virilité au 20ème siècle possède une contradiction. Elle provient d'un héritage ancien, et doit faire face à une transformation politique, démocratique, allant de paire avec une redéfinition des identités des hommes et des femmes. La masculinité, zone profonde de turbulence culturelle, de champs de mutation. Il ne faut pas s’étonner de cette crise, car le modèle masculin a été fondé en nature, dans le corps, selon l'image corporelle physique, et l'idéal moral de maîtrise de soi, du courage. La virilité a toujours été accompagné par la crainte de la virilité corporelle, crainte de faillite sexuelle, de la domination morale. Bourdieu le disait, il s'agit d'un piège, d'une nécessité de toujours affirmer sa virilité, pas seulement inégalitaire envers les femmes, mais aux autres hommes (milieux homosociaux), une charge. (à ce propos je ne suis que partiellement d'accord avec Bourdieu sur cette question : une charge, peut-être, une aliénation non, du moins pas au même titre que l'aliénation des femmes due à la domination des hommes : il y a asymétrie dans cette aliénation, comme le disent bien les féministes matérialistes : d'un côté les oppresseurs, qui sont aussi poussés à devenir oppresseurs, et en souffrent aussi, mais de l'autre les oppressées qui subissent la violence structurelle contre leur sexe, et cette souffrance n'est pas comparable à celle des dominants - c'est comme si on disait que les hommes blancs souffraient d'êtres des colonisateurs au même titre que les noirs colonisés...).

Autre aspect dont il parle, ce sont les mutations de la virilité, la fabrique de la virilité. Il y a une virilisation du corps. Une construction de l’habitus viril, qui se transmet aux institutions, lieux et pratiques. Cela ne fonctionne pas sans imaginaire, sans un modèle, qui exclut et promeut certaines images. Cela dépend de ce qu’est l’image du corps masculin. La virilité comme image, virilité culturelle visuelle, incarnée dans les corps. A l'origine, il y a des mutations, la virilité au 20ème siècle possède un large spectre. Il faut faire l'anthropologie du machisme, qui a diverses sources occidentales : méditérannéennes (famille) anglosaxonne (clanique) où il faut faire corps, où est présent le lien du sang, l'honneur. Que reste-t-il de cela dans nos sociétés ? La violence, dans la rue, domestique, selon l'ancien (vriament?) modèle de l'homme qui bat sa femme, violence au travail, harcèlement au travail, violence de guerre. Après la guerre, cette phrase célèvre "La France sera virile ou sera morte". On a droit à une revirilisation de la France, qui dénonce la collaboration horizontale : c'est l'homme qui s’est couché pendant la guerre mais on trouve dans celle qui couche un bouc-émissaire tout trouvé...
Dans la médecine aussi la virilité s’y tourne, on retrouve la mécanique du mâle, avec sa physiologie, sa biologie et génétique du mâle viril. La maîtrise coït, rattaché à la psychologie du désir, et au raté du désir, permet d'évaluer la puissance masculine. Des tests émergent aux USA pour mesurer la masculinité mentale, le pôle homme-femme des gens, qui permet détecter l'homosexualité virtuelle dès l'adolescent, par prévention. L'arrive des prothèses érectiles, statiques et dynamiques… L'assistance chimique, pour les problèmes d'érection, se distribue en pilule online : 35'000 ordonnances distribuées dès que la pilule viagra est sortie...

Tout cela pour améliorer les performances, la virilité, mais pour ça il n'y a pas de contrôle anti-dopage... La commercialisation du viagra va produire du symptôme et engendrer une culture de l’impuissance. Pas seulement une crise, c'est une production véritable, cf. les anomalies corporelles imaginaires crée pour l'industrie de la chirurgie esthétique...

La fabrique de l’identité à travers l'habitus viril a lieu à travers des jeux, et la séparation des sexes à l’origine...

Les instances pour perpétrer cette fabrication de l'homme viril existe : les guerres, le sport, ce travail de virilité a lieu à l’écart de institution étatique, dans les rues, les bandes, dans l'apprentissage de la violence masculine.

Exemples et modèles d'hommes nouveaux : chez les fascistes italiens et les croisades de régénération virile. On voit la particulirité de l'âme masculinité virile, le moi-peau fasciste. L'image de l'aventurier. Qui exclu : on note une ségrégation par le champ de homosexualité, et la virilité coloniale.

Enfin, cette construction de l’image de l’homme, se fait à travers les excroissances, le muscle dans le siècle s’est dopé, véritable inflation avec les Bodybuilding, et autres superhéros...

La virilité, c'est l'idéal de la maîtrise du corps, et qui a pour effets la domination et la ségrégation : la culture de la défaillance arrive pourtant à faire sa place au sein de cette forteresse. On le voit avec batman, avant de devenir un superhéros, c'est un anonyme, dans un bureau, érodé par bureaucratie, et il regarde le ciel puis s’envole, superman est né....

Écrit par : Julien Cart | 05/02/2013

Bonjour,

merci pour ce long commentaire. J'en retiens des conclusions proches de celles que j'ai moi-même comprises de ce premier tome. La virilité, l'homme ou le mâle, est une construction sociale. Et celle-ci se forme aussi bien à l'école qu'à l'armée ou encore dans les films. Vous me donnez clairement envie de lire les deux autres tomes pour voir comment les auteurs ont construit leur analyse et sur quels points particuliers (j'espère une analyse du cinéma par exemple).

Mais est-ce que l'on parle des résistances face aux nouveaux modèles de virilité?

Écrit par : Hassan | 06/02/2013

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