30/03/2014

Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les moeurs sexuelles des Français 1914-1918 par Jean-Yves le Naour

Titre : Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les moeurs sexuelles des Français 1914-19189782700723298_cm.jpg
Auteur : Jean-Yves le Naour
Éditeur : Aubier 2002
Pages : 411

L'histoire militaire de la première guerre mondiale ne m'intéresse pas. Mais l'histoire de la vie quotidienne et des significations est beaucoup plus à mon goût. Ce livre, tiré d'une thèse de doctorat, s'intéresse à la vision de la sexualité et des mœurs durant la Première guerre mondiale. L'auteur forme son analyse en quatre parties de deux à trois chapitres chacun. Il commence par un examen de ce qu'il nomme "la guerre moralisatrice". Il y montre que la guerre fut d'abord considérée comme un moyen de remoraliser le pays. Le feu purificateur devait recréer des hommes et des femmes aux bonnes mœurs. La séparation ne devait pas briser les ménages mais, au contraire, leur permettre de trouver une nouvelle vie. La guerre est aussi vue comme un moyen d'épuration des mœurs licencieuses. Aussi bien à l'aide de la censure que de la production d'une culture particulière. Dans ce contexte les femmes étaient particulièrement surveillées et leur proximité avec les hommes, même dans un cadre légitime, était suspecte. Mais la guerre n'est pas qu'une bataille entre soldats. C'est aussi une bataille de populations. Face à une Allemagne forte d'un grand nombre de naissance et à la mort il est nécessaire de repeupler le pays. Pour cela il faut lutter contre l'avortement et le contrôle des naissances ainsi que conseiller aux soldats de pratiquer leur "devoir conjugal" qui se mue en "devoir national".

Une seconde partie permet de dépeindre les peurs médicales. L'auteur commence par montrer le danger, tel que vu à l'époque, des maladies vénériennes. Ces maladies sont dangereuses car elles agissent dans l'hérédité même. Ainsi, l'immoralité d'un individu met en danger la race française entière. La réponse de l'armée oscille entre autoritarisme et libéralisme. Mais c'est cette dernière solution qui sera choisie vers la fin de la guerre par la mise en place d'un contrôle individuel. Ce péril se joint de celui de la prostitution. En effet, celle-ci se développe de plus en plus et les soldats sont des clients demandeurs. Alors qu'il est tenté d'empêcher leur trop grande attention envers les soldats par l'internement et le contrôle l'armée commence à changer d'avis. C'est ainsi qu'elle met en place ses propres maisons closes. Ce choix se heurtera à l'incompréhension des armées anglaises et américaines qui interdiront à leurs soldats de se rendre dans ces établissements. Ce choix est une lourde défaite pour le courant abolitionniste qui est fortement critique.

Une troisième partie analyse les transgressions. Celles-ci sont tout d'abord les infidélités. Mais ce n'est pas celle du soldat qui est condamnée (du moins pas autant). C'est celle de la femme qui attend. Cette attente est une posture normale face au héros qui se sacrifie. Le contrôle par les proches est très important sur ce point et les plaintes suite à des dénonciations sont importantes. Les amants sont punis de manière plus importante que durant la paix car outre la trahison du maris c'est la trahison du soldat qui est condamnée. Les critiques et leurs peurs venues du front sont très importantes et les meurtres existent. Ces derniers sont peu punis par la justice. Une seconde transgression est celle de l'amour de l'ennemi et/ou de l'autre. Cet autre est aussi bien le soldat colonial qui risque, par l'affection des femmes françaises, de perdre son respect envers les colons que l'américain qui, bien qu'un sauveteur, est vu comme un concurrent injuste sur le marché matrimonial face aux poilus français au sacrifice plus long. Parfois cette transgression continue après la guerre par un mariage et une tentative de vie commune qui est incomprise par les autorités. Mais c'est aussi le lien avec des soldats ennemis, en zone occupée, qui fait peur. Les femmes qui en sont coupables, que ce soit volontairement ou non car les viols furent nombreux, mettent en danger la race par des enfants allemands et se mettent en danger face à leurs proches qui peuvent réagi vivement. Cependant, cette relation peut aussi être un moyen de survie dans une période difficile. Les femmes sont suspectes d'avoir apprécié et voulu la relation avec l'allemand même en cas de viol.

La dernière partie s'intéresse à la démoralisation. Alors que le début de la guerre voyait les intellectuels parler de renouveau moral c'est une perte importante que subit toute la société française. Non seulement la fin de la guerre voit revenir des hommes mutilés qui ont peur de la réaction des femmes, ces dernières devant se sacrifier à la beauté intérieure, mais il y a la peur du changement dans l'ordre social. En effet, les femmes ont appris à se débrouiller seule. De plus, il y a eu oubli et tabou sur la misère sexuelle des hommes. Celle-ci s'observe aussi bien face aux fantasmes de viols sur les femmes allemandes que dans une tentative de retrouver le couple sur le front malgré l'interdiction qui est faite. Au final c'est un bilan de démoralisation qui est fait après la guerre. Les femmes ne sont plus à leur place et les mœurs ont changé. La sexualité est plus libre qu'auparavant ce que les élites médicales n'arrivent pas à comprendre. La Deuxième guerre mondiale sera donc vue avec pessimisme en ce qui concerne la morale.

Au final ce livre est très intéressant. Il permet d'entrer dans la vie quotidienne des soldats en analysant leurs choix et leurs correspondances. Mais c'est aussi un moyen d'observer comment une armée tente de réagir face à des problèmes de mœurs inattendus. Malgré les volontés prohibitionnistes c'est une forme de libéralisme qui peut se mette en place. On observe aussi un tabou très important sur les souffrances des hommes qui sont envoyés au front. Face à l'idéal de virilité et de chasteté les peurs, souffrances et besoins sont niées jusqu'au bout et ce bien après la fin de la guerre. J'ai lu ce livre avec beaucoup d'intérêt.

Image: Éditeur

16:44 Écrit par Hassan dans contemporain | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, moeurs, sexualité, france | | | |  Facebook

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