16/10/2018

Noumenon Infinity par Marina J. Lostetter

Titre : Noumenon Infinity
Autrice : Marina J. Lostetter
Éditeur : Harper Voyager 14 août 2018
Pages : 576

Il y a près de 2000 ans, l'humanité a envoyé 12 convois dans l'espace chargés d'étudier des points intéressants de l'espace. Seul Noumenon est revenu sur une terre bien différente avec des informations concernant une mégastructure dans le système Lq Pyx. Malgré les réticences des autorités terriennes, une seconde mission est décidée afin de compléter la super structure et de comprendre l'espèce qui semble l'avoir construite, ou qui semble avoir tenté de continuer sa construction. Là encore, le temps impliqué sera énorme. De plus, une seconde mission pourrait bien donner des informations importantes sur Lq Pyx. Car le convoi 12 qui a étrangement disparu n'est pas perdu.

SPOILERS

Noumenon Infinity est la suite directe de Noumenon. Bien que le premier chapitre se déroule bien avant l'envoi des convois, alors que le convoi 12 est réaffecté sous la direction de Vahni Kapoor, titulaire d'un doctorat sur le mode de propulsion utilisé par les convois. Tout comme dans Noumenon, on suit plusieurs points de vue dans des chapitres consacrés après un temps plus ou moins long. Mais cette fois nous avons la perspective du convoi 12 et celle du convoi 7. Alors que ce dernier permet de mettre en avant les changements sociologiques dû à la construction de la mégastructure et de la division de la flotte afin de comprendre les aliens le convoi 12 s'intéresse au mystère de leur arrivée dans une région et un temps inconnu. Ces deux points de vue fonctionnent très bien tout en se mêlant afin de donner de nombreuses réponses à l'intrigue générale.

Le premier tome se concentrait sur les voyages et les changements culturels et sociologiques, avec le choc du retour sur Terre comme problème majeur de la seconde partie. Ce second tome s'intéresse toujours autant à ces changements mais l'autrice, Marina J Lostetter, s'amuse avec des temporalités bien plus importantes et plusieurs convois. Comme dans le premier tome, ces changements sont logiques et basés sur un fonctionnement antérieur. Mais le convoi 7 s'intéresse bien plus à la construction de la mégastructure et à l'effet que celle-ci a sur l'équipage. Pendant la lecture, on passe d'une attente à la construction puis à la fin de celle-ci pour mieux continuer sur l'impression d'une erreur destructrice et enfin une impression de merveilleux. Lors de toutes ces étapes, ce qui compte n'est pas la division mais la mise en place d'une société unie en direction d'un but commun, que celui-ci soit la survie, une œuvre ou la recherche scientifique. L'autrice nous donne un point de vue optimiste sur l'humanité, certes imparfaite mais capable de tout si on lui donne un but futur.

Enfin, je suis dans l'obligation de mentionner la diversité mise en place par l'autrice. Cette question est particulièrement importante alors que les communautés concernées demandent une véritable diversité et non une annonce externe sans que rien ne puisse permettre de le deviner au sein de l’œuvre, une annonce dont J.K. Rowling est malheureusement devenue une experte à la tristesse de nombreuses personnes. Premièrement, les personnages sont de cultures et de provenance diverses, ce qui était le cas aussi du premier roman. Mais les personnages du convoi 12 ne sont pas clonés selon leur potentiel génétique, une décision remise en cause dans ce roman, mais selon leurs capacités et les besoins du convoi en termes scientifiques. Illes ne sont pas élevés dans un monde conçu pour les préparer mais proviennent de cultures différentes. De plus, l'autrice n'hésite pas à user de personnages à la sexualité et à l'identité de genre différents. Le premier tome donnait le point de vue d'une lesbienne. Ce tome nous offre une asexuelle en relation polyromantique et une femme transgenre. Ces caractéristiques ne sont pas mises en question mais sont décrites comme une part de l'humanité. Ainsi, l'autrice ne justifie pas leur existence, ces personnages sont ce qu'illes sont. Bien que j'apprécie cet effort, je ne me permettrais pas de juger de la réussite ou de l'échec de l'autrice à bien représenter ces identités. Je terminerais sur l'impression que certaines scènes n'auraient probablement pas pu être écrites par un homme.

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***** Le premier tome a été l'une de mes meilleures surprises en SF de l'année. Je me suis immédiatement procuré le second tome qui, selon moi, est meilleur que le premier. J'espère que Marina J. Lostetter écrira encore beaucoup de romans.

Image : Éditeur

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29/09/2018

L'Opposition à l'avortement : du lobby au commando par Fiammetta Venner

Titre : L'Opposition à l'avortement : du lobby au commando
Autrice : Fiammetta Venner
Éditeur : Berg International 1 janvier 1995
Pages : 197

Le droit à l'avortement est récent et encore difficile à atteindre dans certains pays occidentaux. Il est régulièrement remis en question par des groupes religieux traditionalistes. L'autrice de ce livre a décidé d'étudier l'étendue et le fonctionnement de ces groupes. Elle le fait dans quatre chapitres tout en ajoutant un appendice particulièrement important. Ce dernier, qui n'est pas à jours, regroupe les noms des associations, les actions commandos et les actions en justice jusqu'à l'année 1995.

Le premier chapitre permet à l'autrice de faire un historique de l'accès au droit à l'avortement, et aux luttes contre, pour la France du XXème siècle. Ce sont des informations connues et l'autrice ne s'y attarde pas trop, bien qu'il soit dommage qu'elle ne se soit pas intéressée à une autre histoire que celle de la France ce qui aurait pu être intéressant pour mieux comprendre les liens internationaux mis en place contre le droit à l'avortement.

Le second chapitre entre dans le sujet en examinant le fonctionnement des associations qui luttent contre le droit à l'avortement. L'autrice démontre qu'il existe trois formes d'actions précises par des associations différentes. Cependant, elle explique que les personnes peuvent être membres de plusieurs associations et que plusieurs types d'actions peuvent fonctionnement ensemble. La première action concerne le lobbyisme. Les militant-e-s contactent médecins et politicien-ne-s afin de soumettre des informations sur l'avortement et pousser à refuser ces actes et la continuité de leur légalité. Bien que l'action de lobbyisme ait permis de créer des groupes politiques et médicaux en accord avec les personnes contre l'avortement celles-ci peuvent être vues comme frustrantes par des militant-e-s. Un second type d'action peut être utilisé afin de s'attaquer directement aux femmes qui souhaitent avorter. L'action peut consister soit en une information avec des pressions soit en un harcèlement à l'aide d'insultes et de lecture des dossiers médicaux. Un troisième type d'action sont les commandos qui consistent en la destruction de biens matériels afin d'empêcher tout acte médical d'avortement.

Le troisième chapitre s'intéresse à l'idéologie et identifie trois sources. La première est le fondamentalisme religieux basé sur une lecture traditionnelle de la bible et de la société. Dans cette optique, la place des femmes est à la maison afin de s'occuper du ménage et de créer des enfants à la chaine. Les hommes ont un rôle extérieur, au travail. En ce qui concerne le contrôle du corps, celui-ci est pensé comme fondamentalement anti-chrétien car il implique de "voler" à la divinité sa propriété. Ainsi, toutes les recherches et actes médicaux sont refusés au nom de la religion. Une seconde source est la relativisation du génocide des Juifs. En effet, les avortements sont considérés comme un génocide en cours avec bien plus de victimes. Pire encore, les Juifs, comme groupe, sont considérés comme les coupables de cet acte et donc auraient exagérés leurs souffrances. Enfin, il existe des groupes féministes dit de droites qui militent en faveurs du retour aux valeurs féminines : la maternité. Elles considèrent qu'il existe une complémentarité des sexes basées sur une différence fondamentale entre hommes et femmes.

Enfin, le quatrième chapitre s'intéresse aux soutiens. L'autrice démontre que les antiavortements français bénéficient de milieux provenant des États-Unis qui fournissent des informations, des enseignants, des méthodes mais aussi des films et articles vendus directement traduits en français. Ces milieux sont aussi largement soutenus par l'église catholique, jusqu'à la papauté. Les évêques n'hésitent pas à soutenir des actions non-violentes comme violentes tout en fournissant matériel et lieux de réunions. Enfin, les milieux d'extrême-droite soutiennent aussi ces militant-e-s. Ici, l'autrice examine la France, la Belgique et l'Allemagne et essaie de démontrer les liens avec des groupes parfois très proche du nazisme.

Ce livre est ancien, 1995. Il a été écrit alors que le droit à l'avortement était encore pénalisé en Suisse (celui-ci a été dépénalisé en 2002 par la solution des délais). Il s'intéresse spécifiquement à la France et débute une analyse du fonctionnement de ces groupes sur le minitel. De nombreuses informations, liste des groupes et d'actions en justice, devraient être remises à jours tandis que l'Internet est totalement absent de l'analyse de l'autrice, celui-ci n'étant pas aussi important qu'aujourd'hui. Cependant, l'autrice nous donne de nombreuses informations intéressantes. Le fonctionnement des actions des antiavortements, par exemple, me paraît être toujours d'actualité et pourrait permettre une action politique dans le but de protéger les femmes victimes de leur harcèlement ainsi que le personnel hospitalier.

Image : Amazon

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19/08/2018

De la différence des sexes. Le genre en histoire sous la direction de Michèle Riot-Sarcey

Titre : De la différence des sexes. Le genre en histoire
Direction : Michèle Riot-Sarcey
Éditeur : Bibliothèque historique Larousse 2010
Pages : 287

L'usage du concept de genre est de plus en plus utilisé en sciences sociales et humaines malgré une tentative d'empêcher son usage. Mais la manière dont on use d'un concept moderne dans le cadre des études historiques pose question, que ce soit à cause du manque de sources ou de la nécessité de ne pas user de termes anachroniques. Dans ce livre, dirigé par Michèle Riot-Sarcey, plusieurs auteur-e-s essaient de montrer la capacité d'explication de ce concept en histoire occidentale de l'antiquité à nos jours.

Le livre est divisé en 9 chapitres. L'introduction et la conclusion sont écrits par la directrice du volume. En introduction, l'autrice pose la question de l'usage du concept en histoire. Comme je l'ai noté plus haut, l'une des questions concerne l'anachronisme. Mais elle met aussi en avant la capacité du concept à mettre en avant des questions qui n'existaient pas aux époques étudiées. Le genre permet donc de découvrir des relations de pouvoirs qui ne sont pas explicitées dans les sources. En conclusion, l'autrice mobilise les écrits de Michel Foucault afin d'expliquer en quoi les études genres sont utiles pour comprendre ces mêmes relations de pouvoirs en histoire. Elle s'étonne aussi de l'usage plus important de Foucault dans le contexte états-unien en comparaison avec la France. Les autres chapitres s'intéressent à des civilisations et périodes occidentales précises.

Les deux premiers chapitres concernent Athènes et Rome. Le premier auteur montre que les connaissances des sources anciennes athéniennes ne permettent pas de comprendre le fonctionnement de la société. En effet, nous avons accès à des écrits qui essaient de mettre en place un idéal dans lequel les femmes sont sous tutelles. Mais elles possèdent des capacités proches de celles des hommes. La véritable division se forme entre les personnes citoyennes et non-citoyennes, comme les esclaves. Rome, cependant, fonctionne selon l'idée que les femmes sont soumises aux hommes. Une partie des écrits de contemporains utilisés pour comprendre le Principat usent justement de la domination des femmes sur les hommes pour critiques les premiers empereurs, vus comme dévirilisés. Mais le chapitre montre que ces femmes ne font qui suivre leur rôle en haussant leur famille dans la hiérarchie sociale.

Les trois chapitres suivants concernent plutôt la période médiévale et l'Ancien Régime. Le livre commence avec un article sur Byzance, un empire que je ne connais pas bien. L'auteur tente de comprendre de quelle manière fonctionne la tri-sexualisation à Byzance. En effet, il existe des hommes et des femmes mais aussi des eunuques. Ceux-ci gagnent un pouvoir de plus en plus important dans la ville, jusqu'à être représentés dans les églises, car ils possèdent le rôle de pacifier la cité. Non seulement ils protègent l'empereur mais ils évitent aussi les coups d'états militaires qui pourraient déstabiliser l'empire. Un autre chapitre s'intéresse aux relations entre l’Église et les communautés monacales. Ces dernières se basent sur une interprétation de la Bible pour justifier l'entrée des femmes et la supériorité des personnes vierges. Mais leur interprétation met à mal la puissance ecclésiastique et la première période médiévale voit les princes et l’Église tenter de contrôler les communautés monacales afin d'éviter une concurrence de l'intercession envers la divinité. Enfin, le troisième chapitre s'intéresse à l'Ancien Régime. L'autrice tente de nous montrer que même s'il existe des différences de pouvoirs entre hommes et femmes ces dernières peuvent gagner en supériorité, celle-ci comprise comme masculine. En effet, la noblesse est conçue comme un donné du sang qui se traduit par des comportements masculins que des femmes nobles peuvent donc recevoir, devenant combattantes aussi bien que des hommes.

Les deux derniers chapitres s'intéressent bien plus à l'histoire contemporaine française. Le premier parle du XIXème siècle est des luttes en faveurs de l'égalité. L'autrice montre que des femmes essaient d’accéder à la citoyenneté mais que celle-ci est toujours refusée au nom du respect de l'ordre sociale. Les socialistes eux-mêmes ont peur de l'accès au travail des femmes, considérés comme dangereux pour les femmes et contraires à l'idéal de l'homme pourvoyeur et de la femme ménagère. Le dernier chapitre est une peinture des tentatives d'accès au droit de vote durant le XXème siècle. L'autrice explique que la France est une exception en Europe occidentale. Elle critique aussi l'accès au droit de votre comme récompense pour des actions de résistance lors de la Deuxième guerre mondiale. Enfin, l'autrice pose la question du passage du droit de vote à la parité. Elle montre la difficulté d'accepter l'idée dans une république qui se pense universelle et égalitaire mais aussi face à des partis qui préfèrent payer des amendes plutôt que de suivre la loi. Le chapitre se termine sur l'élection de Sarkozy face à Ségolène Royal qui a souffert de la misogynie de ses adversaires comme des membres de son propre parti.

Ce livre me semble intéressant car il essaie non pas de réfléchir de manière désincarnée sur l'usage d'un concept mais de montrer de quelle manière on peut l'utiliser afin de comprendre des thèmes précis. Le découpage, plus ou moins classique, permet d'avoir des exemples utiles pour les étudiant-e-s de France et d'Europe. Je déplore tout de même le manque d'exemples non-occidentaux, on reste sur des thèmes très européens. Cependant, ce livre permet de mettre en avant la fécondité du concept alors que celui-ci est attaqué par certains milieux.

Image : Éditeur

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Orphan Black 5

Orphan Black est probablement l'une de mes séries préférées, que j'ai découverte grâce à une amie. Dès le premier épisode la série m'a fasciné et j'ai été accroché par une galerie de personnages presque toujours bien écrits. Seule la saison 3 est un peu moins bonne que les autres. Cette saison 5 commence immédiatement après la 4 donc attentions aux spoilers. Sarah est traquée sur une île inconnue. Cosima est traitée par Delphine, que l'on croyait morte, dans un village sur une autre partie de l'île. Pendant ce temps, Rachel Duncan fait tout son possible afin de prendre le contrôle total du groupe néolutionniste qui contrôle aussi bien Dyad que Topside ainsi que les expérimentations autours des clones. Le Clone Club est en très mauvaise posture car, cette fois, leurs adversaires ne reculeront devant rien afin de garder le contrôle. Mais on va surtout enfin savoir qui est derrière toutes ces expérimentations : un homme qui prétend avoir plus de 100 ans et qui souhaite offrir le secret de sa longévité à l'humanité.

SPOILERS

Depuis le début de la série on nous donne de petits indices sur les raisons derrière le clonage humain. Les scénaristes ont la bonne idée de garder tout ce que l'on sait tout en simplifiant les données de cette dernière saison. Il n'y a plus plusieurs groupes et plusieurs idéologies mais une unique idéologie qui contrôle toutes les expérimentations. Celle-ci est constituée autour d'un mythe produit par un livre et une personne qui se prétend âgé de plus d'un siècle. Il y a un véritable effet de secte autours de cette personne et de ses idées, sans que jamais ses propos ne soient prouvés par la science. Plusieurs articles parlant de la série, que j'ai parcouru, font le lien avec la philosophie du transhumanisme. Celle-ci prétend, à moins que je ne me trompe, contrôler l'évolution humaine afin d'éviter la maladie et même la mort. Mais la question des conséquences sociales n'est que rarement posée et ses défenseurs semblent souvent être des personnes particulièrement puissantes. La série pose cette question puisque la raison cachée de toutes ces expérimentations et de trouver le moyen de repousser l'âge limite des humain-e-s tout en abaissant la population pauvre du monde. Il y a donc un but eugénique avec l'idée qu'une partie importante de la population ne mérite pas de vivre.

Cette série est aussi une série qui s'attaque frontalement aux questions du contrôle du corps. Les clones sont considéré-e-s non pas comme des humain-e-s indépendant-e-s mais comme des expérimentations qui appartiennent à des corporations privées. Ceci justifie l'usage de méthodes autrement illégale comme les enlèvements et les actes médicaux sans consentements. Dans cette saison, on apprend que les néolutionniste n'hésitent pas à user des corps pour les besoins sans prendre en compte de considérations éthiques. Mais elle va plus loin en plaçant ce groupe au centre d'un effort mondial pour prendre le contrôle des données génétiques de la population humaine, ceci dans un but eugénique. Les activités du Clone Club ne sont pas seulement un moyen de lutter contre une corporation mais aussi et surtout un souhait de garder le contrôle de leurs corps face à un monde médical et scientifique sans éthiques et qui considère que les corps féminins leurs appartiennent. Bien que l'on puisse penser à Kyra et Helena l'un des clones dont l'histoire est la plus tragique de ce point de vue est Rachel. Dès son enfance elle souhaite être libre mais elle apprend qu'elle est toujours contrôlée. Dans cette saison elle pense être enfin émancipée mais elle apprend que l'on contrôle son corps d'une manière encore plus invasive, ce qui mène à ses décisions lors de la fin de la série.

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***** Une série qui a réussi à garder une qualité importante en 5 saisons et dont la conclusion me semble parfaitement maitrisée. Sans parler des qualités d'actrice de Tatiana Maslany qui porte cette série depuis le premier épisode.

Image : Allociné

Site officiel

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11:04 Écrit par Hassan dans féminisme/gender/queer, LGBTIQ, série | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : orphan black | | | |  Facebook

16/07/2018

Nous les filles de nulle part (The nowhere girls) par Amy Reed

Titre : Nous les filles de nulle part (The nowhere girls)
Autrice : Amy Reed
Éditeur : Albin Michel 28 février 2018
Pages : 536
TW : Harcèlement scolaire, harcèlement policier, viol, psychophobie

Ce roman a été conseillé par la chaine de Mx Cordelia. Malgré le thème et des passages parfois difficiles le livre est positif. Grace est une jeune adolescente effacée. Elle vit dans l'ombre de sa mère, une brillante oratrice chrétienne adorée par le père de Grace. Les activités de sa mère ont obligé la famille à quitter leur ancienne église, son ancienne école et leur ancienne ville pour se rendre en Oregon, Prescott. Grace ne connait encore personne et elle regrette beaucoup d'avoir perdu celles qu'elle pensait être ses amies ainsi que ses repères. Elle pourrait se réfugier dans sa chambre mais elle est encore en désordre et remplie de messages de désespoir de l'ancienne occupante : Lucy Moynihan. Elle veut absolument savoir ce qui est arrivé et, pour cela, elle se rapproche de deux personnes un peu marginales de l’école : Rosina et Erin. Ensembles, elles montent un plan pour s'attaquer au problème à la source.

SPOILERS

Comme je l'ai dit plus haut, le thème de ce livre est difficile. Heureusement, l'autrice ne décrit jamais précisément les actes de viols. Bien que le livre soit résolument optimiste, l'autrice n'oublie pas non plus les difficultés de dénoncer des pratiques de harcèlement et de prédation contre les filles et les femmes. Une grande partie du livre se déroule dans une forme de clandestinité. Les jeunes femmes de l'école se réunissent en se sachant soumis à une surveillance de plus en plus importante. Petit à petit, celle-ci se concrétise par des accusations contre les "meneuses." Le but, bien qu'il ne soit pas exprimé, est de silencier les femmes sur leurs expériences. Ni la police ni l'école ne sont bienveillantes dans ce livre. Au contraire, ce sont des ennemis. En ce qui concerne l'école on n'observe que deux personnages précis. Le premier est un enseignant, coach de l'équipe, qui refuse toute remise en cause de ses sportifs et de leur statut. La seconde est la proviseure qui agit aussi en partie sous pression de la police, mais n'hésite pas à agir illégalement. Ce qui ressort de ce roman est une impression d'isolement face à des adultes qui refusent que des adolescentes puissent vouloir s'exprimer en vue d'un changement.

Il ne faut donc pas faire confiance aux adultes. Les adolescentes organisent une réunion non-mixte. La mise en place est intéressante puisque l'autrice décide que les fondatrices restent anonymes et de ne pas mettre en place une structure hiérarchique, les adolescent-e-s parlent selon leurs envies et leurs besoins. Cela permet de mettre en avant un certain nombre de point de vue sur la sexualité, la féminité et l'amitié. Cet aspect est renforcé par la structure des chapitres. La lecture permet de suivre 3 femmes précises : Grace croyante et nouvelle, Rosina mexicaine et lesbienne et Erin asperger. Leurs ressentis et peurs fassent à ce qui arrive sont coupés par les points de vue d'autres personnages, qui parfois ne sont pas d'accord, mais aussi de chapitres sobrement intitulés nous qui permettent de mettre en avant, sans nommer, les expériences d'autres adolescentes. Si je devais faire une critique négative je dirais que la conclusion du roman ne permet pas de savoir tout ce qui arrive à ce groupe. Mais on en ressort avec l'envie de le faire lire à tout le monde.

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***** Thème difficile mais roman optimiste sans être irréaliste. À lire.

Image : Éditeur

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05/06/2018

Histoire des transsexuels en France par Maxime Foerster

Titre : Histoire des transsexuels en France
Auteur : Maxime Foerster
Éditeur : H&O 2006
Pages : 186

Pendant longtemps, et encore aujourd'hui, la transsexualité (je reprends les termes utilisés par l'auteur qui les justifie dans son introduction) est considérée comme un crime, une maladie, quelque chose qu'il faut effacer. Pourtant, les transsexuels ont une histoire, difficile à décrire mais qui existe. L'auteur essaie de démontrer la richesse de cette histoire et de poser les pistes concernant les liens entre le militantisme transsexuels et le militantisme gay et lesbien. Pour cela il décrit la France, et surtout Paris, en 7 chapitres.

Les deux premiers sont des chapitres introductifs. Ils permettent à l'auteur d'expliquer d'où provient la pensée du transsexualisme. Il ne peut donc pas passer outre l'Allemagne et Magnus Hirschfeld. Ce dernier a permis de mieux penser la variété des possibilités sexuelles de l'humanité grâce à son centre d'étude. En particulier, il s'inscrit dans la théorie du troisième sexe qui considère que les personnes homosexuelles ont une âme qui ne correspond pas à leur corps. L'arrivée des nazis au pouvoir implique la fin de son travail, ses livres sont brulés. Dans ce contexte, la France commence à connaitre des mouvements en faveurs des transsexuels par deux personnes qui commencent à être connues. Leur statut permet de poser les bases d'un mouvement.

Les chapitres 3 et 4 s’intéressent plus particulièrement aux cabarets et à leurs artistes. L'auteur s'attache à une artiste précise, Coccinelle, pour démontrer l'importance de ces lieux comme moyens de sociabilités. En effet, plusieurs cabarets proposent des numéros de travestissement qui, petit à petit, deviennent des numéros mettant en scènes des personnes transsexuelles. Ces différentes personnes commencent à se connaitre et à s'aider mutuellement, en particulier en offrant des noms de docteurs prêt à pratique une opération. L'existence de ces artistes permet aussi à de nombreuses personnes de s'accepter en sachant ne pas être isolées.

Les derniers chapitres s'intéressent à la répression et à la réaction face à celle-ci. Bien que les trente glorieuses soient une période qui permet une relative expression, et un accès facilité aux hormones, de nombreuses personnes et autorités n'acceptent pas l'existence du transsexualisme. La police contrôle fréquemment les concerné-e-s au nom de la lutte contre la prostitution et les agents n'hésitent pas à demander des actes sexuels gratuits. L'accès aux papiers est particulièrement délicat et une association offre des faux papiers, dont les doubles sont envoyés à la préfecture (permettant un fichage). Ces faux papiers sont un moyen d'accès au travail mais aussi aux services étatiques qui, sinon, sont inaccessibles. Mais ce sont aussi les psychiatres de l'école de Lacan qui répriment les personnes transsexuelles. Selon elleux, ce sont des personnes malades qu'il faut traiter psychiatriquement et non aider par l'accès à la chirurgie et aux hormones.

L'auteur termine en montrant de quelle manière les personnes concernées se sont reliées en association afin de lutter contre la police, les psychiatres de Lacan mais aussi l'état en général. Aujourd'hui, des journées sont dédiées et il existe des essais de forcer les milieux politiques à accepter la devise française de liberté et d'égalité. Cependant, le combat est loin d'être terminé et certains refus officiels, malgré des condamnations par la CEDH, sont parfois difficiles à comprendre. L'auteur décrit par exemple l'annulation du mariage d'un couple considéré comme hétéro par l’État français qui a refusé le changement d'état civil de l'un des membres au nom de l’interdiction du mariage entre personnes de même sexe.

Je ne connais pas grand-chose concernant les besoins des personnes concernées et encore moins leur histoire. Ce petit livre m'a permis d'avoir enfin des informations concernant cette histoire. Il me semble aussi que l'auteur s'inscrit résolument dans une posture militante en faveurs des personnes concernées, en essayant de décrire leur histoire en France, à Paris surtout. J'ai personnellement apprécié ma lecture et j'essaierais d'en savoir plus.

Image : Éditeur

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02/06/2018

L'égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République par Laurence Klejman et Florence Rochefort

Titre : L'égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République
Autrice : Laurence Klejman et Florence Rochefort
Éditeur : Presses de la fondation nationale des sciences politiques
Pages : 356

Lorsqu'on parle de féminisme on nous répond souvent en mentionnant des groupes récents dont les actions sont mises en contradiction avec celles des féministes en faveurs du droit de vote et d'élection, au XIXème siècle et début du XXème. Cela permet de créer une échelle des bonnes et mauvaises pratiques, celles qui sont les plus récentes étant considérées comme mauvaises car trop extrêmes. Mais qui sont et comment militent les féministes de ce qu'il est commun de nommer la première vague. Les autrices de ce livre essaient de nous répondre à l'aide de l'analyse d'un corpus important d'archives françaises. Il est difficile de synthétiser ce livre qui est non seulement assez épais mais qui est aussi très riches, aussi bien en personnes qu'en groupes analysés. Je vais donc tenter de mettre en avant quelques aspects qui laissent sûrement une grande partie du livre de côté.

La lutte principale des féministes décrites dans ce livre, qui s'intéresse à la période 1860-1939 avec peu d'informations pour les années postérieurs à la guerre mondiale de 1914-1918, est la possibilité de voter et d'être élue. C'est une question générale en Europe et l'avancée du droit de vote est général au début du XXème siècle avec une France un peu retardataire. L'accès au vote implique de trouver des hommes alliés. Leur rôle est décrit par les autrices. On trouve des chefs de groupe qui essaient de constituer des mouvements féministes mais aussi un certain nombre de députés qui tentent de faire avancer la cause au niveau parlementaire, malgré les difficultés. Ainsi, les féministes de la Troisième République doivent aussi penser le rôle que les hommes peuvent avoir dans leurs groupes, avec l'idée d'en faire des alliés politiques voire de les amener à s'occuper des tâches ménagères.

Lorsque l'on parle de suffragistes on pense immédiatement à des femmes bien coiffées et habillées porteuses de pancartes et organisant des débats. On oublie souvent que les britanniques ont aussi organisé des attentats à la bombe, des grèves de la faim et que l'un d'entre-elles s'est jetée sous une voiture. Il existe donc une possibilité de choisir la voie du radicalisme et des actions violentes. Les autrices se demandent si ce choix a été fait en France. Elles concluent que malgré l'existence d'un groupe féministe radical la violence ne fut que peu utilisée mais a permis une attention médiatique importante alors que les peines furent finalement assez légères. Les autrices sont forcées de se demander pour quelle raison la violence ne fut que peu utilisées. Une explication pourrait être, selon elles, l'importance moindre de la religion dans les groupes français.

Enfin, j'ai souvent eu l'impression d'un mouvement assez suranné, voire conservateur, en particulier en comparaison avec la seconde vague des années 60-70. Cependant, les autrices démontrent que cette impression est fausse. Les féministes de la Troisième République posent des questions qui sont encore d'actualité aujourd'hui, certaines allant jusqu'à refuser le mariage comme une souillure imposée par les hommes. Il faut parler, bien entendu, des mouvements néo-malthusiens qui militent en faveurs du contrôle des naissances par des procédés contraceptifs et abortifs, parfois comme un moyen d'éviter la pauvreté. La pensée de ces mouvements permet de discuter du contrôle de leur propre corps par les femmes. J'ai aussi noté des tentatives de réformes de la langue française en direction d'une langue plus neutre, par la création de mots nouveaux. Ces efforts font tout autant débats qu'aujourd'hui. Ainsi, loin de ne se concentrer que sur le vote les féministes étudiées dans ce livre posent des questions nombreuses et importantes sur le fonctionnement de la société, de la langue et de la mode qui permettent de comprendre que les débats actuels ne sont pas toujours récents.

Image : Amazon

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26/05/2018

Iceman 2. Absolute Zero par Grace, Gill et Rosenberg

Titre :  Iceman 2. Absolute Zero
Auteur-e-s : Grace, Gill et Rosenberg
Éditeur : Marvel 8 mai 2018
Pages : 112

Ce second volume, dernier de la série, contient Iceman (2017) 6-11. Bobby Drake est un enseignant, un mutant et gay. Bien qu'il doive lutter contre sa famille, qui ne le comprend pas, et des groupes religieux fanatiques sa vie se déroule assez bien. Actuellement, il se trouve à Los Angeles afin de parler du passé à ses camarades des Champions. Tout en marchant dans la rue il fait la connaissance d'une personne qui pourrait bien être son premier rendez-vous, du moins si tout se déroule comme prévu. Mais se préparer à une sortie en amoureux, même secondé d'ami-e-s, est bien plus effrayant que d'affronter des Sentinelles !

SPOILERS

Je ne vais pas le cacher, ce second volume est un peu moins bon que le premier. On garde les mêmes éléments que dans les premiers numéros, comment s'accepter et avoir une vie amoureuse après des années de refus, mais les auteur-e-s semblent ne pas savoir dans quelle direction se rendre. J'ai presque l'impression qu'il y avait des idées mais sans savoir exactement de quelle manière les mettre en place. Le fait que la série se soit terminée après 11 numéros n'a probablement pas aidé à inclure une véritable intrigue dans ce second volume. Ce qui n'empêche pas de créer une relation amoureuse plutôt sympathique.

Les auteur-e-s ont aussi la bonne idée de terminer les intrigues mises en place auparavant, bien que cela se fasse dans un cadre plus large. Ainsi, on retrouve Daken et Amp, le jeune ado qui a fugué de l'Institut Xavier. Là encore, les auteur-e-s ne peuvent pas développer la relation entre les deux vilains et Iceman mais on a tout de même quelques scènes sympathiques. Au moins, leur histoire est terminée ce qui m'évite une dose de frustration.

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*** Un second volume un peu plus faible que le précédent qui marque aussi la fin de la série.
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Image : Éditeur

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25/05/2018

Iceman 1. Thawing out par Grace, Vitti, Salazar et Roberson

Titre :  Iceman 1. Thawing out
Auteur-e-s : Grace, Vitti, Salazar et Roberson
Éditeur : Marvel 9 janvier 2018
Pages : 136

Ce volume contient Iceman (2017) 1-5. Bobby Drake a récemment fait connaissance avec son double venu du passé, et toujours présent à l'école des mutant-e-s. L'arrivée de son double plus jeune s'est accompagnée d'une révélation inattendue. Bobby Drake n'est pas qu'un mutant. Il est aussi gay. Il s'est caché trop longtemps et il souhaite maintenant découvrir sa véritable identité. Mais même à l'époque moderne il n'est pas facile de vivre ouvertement en tant qu'homosexuel. Et Bobby risque d'avoir du mal à annoncer la nouvelle à des parents qui ont encore du mal à le considérer comme un mutant.

SPOILERS

Ce comics n'est pas un comics de super-héros. Certes, on suit un mutant connu qui fait partie des X-Men depuis le début du groupe. Sous son nom de Iceman se cache l'une des personnes les plus puissantes du monde, même s'il montre rarement la pleine mesure de ses pouvoirs. Ce premier volume, sur deux, nous donne quelques combats. Mis à part Juggernaut, Bobby doit s'attaquer à des fanatiques religieux qui considèrent son existence comme un péché et une foule en colère contre un jeune mutant. Le parallèle me semble assez évident...

La question principale de ce volume concerne la manière dont Bobby, ses ami-e-s et ses parents prennent la nouvelle de son orientation sexuelle. On commence par Un Bobby Drake encore peu enclin à comprendre son identité, mais qui essaie de s'inscrire sur des sites de rencontre. On continue avec une amie, et ex, qui essaie d'offrir à Bobby Drake ce dont il pourrait avoir besoin : du soutien. Bien entendu, ce sont les nombreuses pages entre Bobby et ses parents qui sont les plus importantes. Les auteur-e-s ne tentent pas de créer une histoire qui finit bien depuis le début. Au contraire, les choses ne se déroulent pas très bien. Mais cela permet aussi d'offrir quelques très belles scènes.

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**** Si vous cherchez des combats gigantesques passez votre chemin. Le propos de cette série concerne une personne qui décide de ne plus justifier de sa véritable identité, malgré les problèmes que cela implique.
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Image : Éditeur

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29/04/2018

Comme des garçons

1969 à Reims, l'équipe locale de football masculin retourne en seconde division après une saison difficile. Les médias locaux, et en particulier Paul Coutard, n’épargnent pas le président du club. Mais ce président est membre de la fédération française de football et une véritable institution dans la ville. Le mettre en question est dangereux. Coutard est sanctionné par sa hiérarchie. Il est chargé d'organiser la kermesse du village avec Emmanuelle Bruno. Celle-ci est organisée et compétente. Coutard, lui, ne veut que s'amuser et mime la compétence. C'est sur une incompréhension que Coutard décide que le meilleur moyen d'amuser les foules est de créer une équipe de foot féminine. Mais son idée va vite le dépasser alors qu'il est forcé à prendre cette équipe au sérieux.

SPOILERS

Pour une histoire, basée sur la véritable équipe de football féminine de Reims, qui s'attache à des femmes il y a beaucoup d'hommes. Et surtout il y a beaucoup d'hommes qui gardent leur pouvoir de décision. Coutard est l'exemple parfait du sexiste qui se croit gentil. Il drague toutes les femmes qui passent car il les considère d'abord comme de futures conquêtes sexuelles et non comme des humaines. Pire encore, il vole les idées, il se moque et surtout il n'a absolument pas conscience de la tutelle juridique subie par les femmes de l'époque. C'est avec surprise qu'il apprend que le mari ou le père doit donner un accord ! Malheureusement, encore une fois, le beau-parleur stupide et sexiste réussit à être accepté malgré ses nombreuses erreurs et à gagner le cœur de la femme qu'il aime.

Outre Coutard, il y a d'autres hommes. Les policiers, les joueurs, les habitants de la ville... mais aussi les membres de la fédération qui réfute toutes possibilités de football féminin tant qu'ils ne sont pas mis au pied du mur. Il est bien montré que le fonctionnement de cette équipe ne peut fonctionner qu'en amatrice sur des terrains non-officielles. Car, n'ayant pas de licence, elles n'ont ni le droit de jouer dans des matchs officiels ni le droit de louer des stades. Le film montre tout de même leur souhait de se soutenir mutuellement, malgré leurs différences, mais aussi les dangers de leurs activités (comme l'une le dit, certaines risquent de perdre leur travail). La dernière scène est la plus intéressante puisque l'équipe choisit en commun de jouer, de garder Coutard ainsi que la tactique à utiliser contre l'équipe adverse. Après tout un film durant lequel elles subissent les choix de Coutard, elles peuvent enfin prendre leurs propres décisions !

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*** Un petit film sympathique avec plein d'imperfections. Bien que les personnages féminins soient très drôles elles sont malheureusement effacées par cette tête à claque de Coutard !
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Image : Allociné

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03/03/2018

Ladybird

Sacramento, Christine, qui a choisi le nom de Lady Bird, vit avec sa famille dans un milieu modeste de la ville. Sa mère est une infirmière psychiatrique qui est obligée de faire des heures supplémentaires tout en s'occupant de la maison. Son père risque de perdre son travail. Son frère et sa compagne vivent dans la même maison tout en travaillant dans le magasin du quartier. Lady Bird, elle, est encore une adolescente au lycée. Elle souhaite faire de l'art mais elle ne sait pas si elle est douée. Elle veut rester avec sa meilleure amie mais elle voudrait être plus populaire. Elle veut ressembler aux femmes de magazines tout en espérant que sa mère la trouve belle. Mais son véritable rêve est de quitter Sacramento afin d'étudier dans une université de la côte est, New York si possible. Mais ses résultats ne sont pas en faveurs d'un tel choix et sa mère elle-même n'est pas certaine de l'accepter.

SPOILERS

J'ai beaucoup aimé ce film, mais je ne sais pas exactement pour quelle raison. En revanche, je sais que ce film se situe dans un genre connu, et souvent mis en scène, le passage de l'enfance à la vie adulte lors de l'adolescence. Lady Bird n'est pas montrée comme une jeune femme égoïste, du moins je ne le comprends pas ainsi, mais comme une adolescente qui tente d'atteindre ses rêves et qui est frustrée par le milieu dont elle provient. A de nombreuses reprises, le film nous montre de quelle manière Lady Bird réagit lorsqu'elle est confrontée à un problème. Ceci est montré dès le début du film. Lady Bird et sa mère sont dans leur voiture après avoir fait une tournée des universités. Elles écoutent, silencieuses, une adaptation d'un roman classique. Les deux réagissent exactement de la même manière. Mais dès que la cassette s'arrête elles commencent à se disputer, l'une sur le besoin de devenir adulte et l'autre sur le souhait de rêver. La dispute se termine lorsque Lady Bird préfère sauter de la voiture en marche au lieu d'écouter sa mère. À mon avis, l'essence du film est parfaitement résumée lors de cette scène, une des premières. La relation entre l'adolescente et sa mère sont compréhensibles en quelques minutes. Le reste du film continue sur la même voie en dépeignant le passage par plusieurs moments qui pourraient marquer l'entrée dans la vie adulte.

Ce que j'apprécie dans ce film ne concerne pas seulement sa mise en scène ou son thème. J'ai aussi beaucoup aimé le jeu des acteurs et actrices ainsi que l'écriture des dialogues. Il m'arrive souvent d'avoir une impression d'étrangeté face aux dialogues. Ils ne me semblent pas toujours être ce qu'une personne dirait réellement. Ce problème est particulièrement important dans les films qui mettent en scène des enfants (je parle de toi Harry Potter). Bien entendu, écrire un film implique de créer des dialogues afin d'atteindre un certain but. Mais il ne faut pas oublier la nécessité de toucher des personnes réelles, non en se moquant mais en se rapprochant par la dialogue. Dans ce film, les interactions entre les personnages et leurs propos me semblent "réels." J'ai l'impression d'avoir des personnes qui parlent librement en face de moi, qui réagissent normalement face à des situations particulières. Honnêtement, c'est une bouffée de fraicheur.

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***** Dès la bande annonce j'ai voulu voir ce film, avec quelques craintes. Je ne regrette pas du tout mon choix et il est probable qu'il reste l'un de mes préférés de l'année 2018.

Image : Allociné

Site officiel

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10:33 Écrit par Hassan dans féminisme/gender/queer, Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ladybird | | | |  Facebook

01/02/2018

La grande chasse aux sorcières en Europe aux débuts des temps modernes par Brian P. Levack

Titre : La grande chasse aux sorcières en Europe aux débuts des temps modernes
Auteur : Brian P. Levack
Éditeur : Champ Vallon 1991 (1987)
Pages : 281

Qu'est-ce qu'une chasse aux sorcières ? Le concept a été galvaudé par certaines personnalités qui s'estiment visées par une telle chasse, oubliant toujours les relations de pouvoir en défaveur de la victime que cela implique. Il est donc toujours une bonne idée de se lancer dans un ouvrage sérieux pour mieux comprendre de quoi on parle. Ce livre de Brian P. Levack est une traduction d'un ouvrage qui propose une synthèse de la chasse aux sorcières européenne entre le XVème et le XVIIIème siècle. Le but est donc de nous donner une somme minimum d'informations pour comprendre l'étendue mais aussi les raisons d'une telle panique face à des crimes que l'auteur qualifie d'imaginaires (se plaçant donc en contradicteurs des personnes qui pensent que sous le terme de sorcellerie il faut comprendre que d'anciens cultures de la fertilité persistaient). Pour cela, il met en place 8 chapitres dont un introductif et un conclusif, dans lequel il examine la survivance de la sorcellerie jusqu'à nos jours.

Les chapitres 2 à 5 sont autant de moyens pour l'auteur de nous expliquer pourquoi une chasse aux sorcières a eu lieu. Il y examine plusieurs causes qu'il relie sous le terme de "concept cumulatif de sorcellerie." Ces différentes causes sont nombreuses et, selon l'auteur, la perte de l'une aurait pu avoir un impact défavorable sur l'imminence d'une chasse. Comme d'autres personnes, il débute son étude sur les racines intellectuelles, soit la création de la sorcellerie comme danger social. En effet, la peur d'un tel crime ne peut pas se concevoir sans la mise en place d'une peur du diable, et du mal, dans la société. Les théologiens pensent le monde comme soumis aux assauts du diable, rendu plus puissant pour l'occasion. La sorcellerie n'est plus une simple tentative de lancer des sorts mais une preuve de l'existence d'une secte sataniste.

Bien entendu, la pensée intellectuelle est inopérante si des personnes n'agissent pas pour créer un crime. Ainsi, Brian P. Levack examine, dans un autre chapitre, la mise en place et le fonctionnement d'une nouvelle procédure judiciaire qui permet à l'état d'accuser sans avoir besoin de trouver des victimes. Même si cette procédure, inquisitoriale, permet d'attaquer plus de personnes et abaisse les droits de la défense, cela n'implique pas qu'il n'y ait pas de limites. Ainsi, la torture est possible mais elle suit des restrictions importantes. Le but ultime de la torture est de recevoir des aveux. Mais ceux-ci doivent être répétés le lendemain, de manière libre. Par contre, le jugement peur se baser sur l'impression de culpabilité et non sur des preuves importantes. Enfin, l'auteur examine le contexte social et démontre que celui-ci peut avoir un impact. En effet, la pauvreté et les épidémies inexpliquées ont une tendance à rendre les relations sociales plus difficiles. Il devient plus facile d'accuser une autre personne de ses malheurs ou de jalouser une personne qui ne souffre pas autant.

Le "concept cumulatif de sorcellerie" est ensuite mise à l'épreuve afin d'expliquer les dynamiques des chasses aux sorcières dans différentes régions d'Europe. L'auteur y examine aussi bien les pays anglo-saxons que la France, les pays nordiques, le sud de l'Europe et, bien entendu, les pays germaniques sous influence du Saint-Empire ce qui implique le territoire helvétique. L'auteur explicite pour quelles raisons certains territoires, en particulier le sud de l'Europe et une partie des pays Anglo-saxons n'ont pas connu une chasse aux importante (bien que la colonie anglaise de Salem soit une examinée aussi). Selon l'auteur, il faut prendre en compte le droit mais surtout l'envie des élites de s'attaque au crime de sorcellerie. Il démontre que les cours de justice centrales ont tendance à minimiser les casses tandis que les cours locales peuvent être très sévères. Ainsi, l'une des explications concerne la centralisation des pouvoirs et la possibilité de faire recours. Mais les chasses dépendent aussi des croyances des élites. Et celles-ci sont en mutation durant la période. Une nouvelle philosophie sceptique met en doute la véracité des aveux tandis que des médecins commencent à en parler non comme une preuve du diable mais comme une maladie qui doit être traitée. Bref, durant la période l'arsenal intellectuel commence à se briser face à des changements idéologiques au sein des élites, ce qui permet d'empêcher de nouvelles chasses.

Image : Éditeur

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03/12/2017

The Handmaid's Tale par Margaret Atwood

Titre : The Handmaid's Tale
Autrice : Margaret Atwood
Éditeur : Penguin 18 avril 2017
Pages : 336
TW : viol, meurtre, esclavage

Les États-Unis sont un pays de grande liberté, combattant pour la démocratie dans le monde entier. Mais alors que la relation entre l'URSS et les États-Unis devient moins tendues un petit groupe de révolutionnaire agit dans l'ombre. Soudainement, le parlement est massacré tandis que le président est assassiné après une attaque contre la maison blanche. Après un moment sous état d'urgence et la suspension de la constitution une nouvelle république se forme : la République de Gilead. Mais celle-ci n'est pas basée sur la démocratie ou la liberté. Elle est basée sur la Bible et tout ce qui est contraire au texte doit être supprimé et oublié. La société est reconstituée afin de suivre les préceptes du livre et les femmes sont organisées en trois ordres : les femmes mariées, les servantes sous le nom de Martha et les servantes écarlate. Celles-ci sont chargée de porter les enfants des hommes les plus hauts placés, leur corps n'est plus le leur mais une ressource nationale et même leurs noms sont effacés, elles ne sont plus que des propriétés. Ce livre est l'histoire de l'une d'entre-elles.

SPOILERS

Ce livre est récemment adapté à la TV mais avant de terminer la série je voulais lire le roman, ce qui me permet de comprendre de quelle manière l'adaptation fonctionne. En effet, le livre parle souvent de souvenirs de "la vie d'avant". Du point de vue de l'écriture, ceux-ci sont intéressants non pas seulement par les indices qu'ils nous donnent sur la vie de l'héroïne, Offred, mais surtout de la manière dont ils sont écrits. En effet, Offred est interdite de manger et boire certaines substances accusées de mettre à mal la production de bébés. Mais elle peut toujours sentir, voir, entendre. Les sens, dans ce livre, ont une importance majeure car ils lancent les souvenirs, souvenirs de repas, de sensations. Mais ils permettent aussi de mettre en avant un manque. L'un des plus importants, répété pendant une bonne partie du livre, est le toucher. Offred est interdite, elle ne peut ni toucher ni être touchée en dehors d'un rituel précis. L'autrice décrit l'effet que cela a sur une personne de ne pas ressentir la présence d'une autre quand elle est souhaitée. Ainsi, les sens sont au centre de ce livre et de l'expérience de l'héroïne.

Mais ce livre est aussi une dystopie. Il décrit un régime autoritaire qui fonctionne sur un ordre hiérarchique précis et la force militaire. La surveillance est omniprésente, à la fois discrète et visible. Selon sa position hiérarchique seules certaines activités sont permises ou interdites, les femmes ayant l'interdiction de lire et écrire. Mais peu d'indices nous sont montrés sur la raison de la mise en place de ce régime. On apprend de quelle manière tout a commencé et les premières attaques sur la liberté, basées sur la nécessité de sécurité après une attaque terroriste. On comprend que, idéologiquement, le régime défend son existence par la nécessité de recréer une population caucasienne, les juifs et autres religions étant expulsées tandis qu'une politique raciste basée sur l'ethnicité est sous-entendue. Mais, rapidement, on ne possède que quelques indices. Ceci est, selon moi, une réussite. En effet, le coup d'état a été formé en secret et Offred ne pouvait pas comprendre ce qui se déroulait dans le passé. Dans le présent, elle est interdite de lecture et d'informations. Elle ne peut donc connaitre que des rumeurs ou ce qu'on lui dit. L'absence d'informations sur le fonctionnement et la mise en place du régime est logique quand on prend en compte le fonctionnement du roman. Ce qui n'empêche pas de deviner certaines choses et de faire des liens avec notre monde, la mise en place de Gilead semble avoir été à la fois rapide et facile en se basant sur des procédés légaux en place dans le cadre d'une démocratie.

Je souhaite prendre un peu de temps pour parler de la dernière partie du livre. Celle-ci suit directement la fin du roman, qui prend la forme d'un cliffhanger. Cette dernière partie change le fonctionnement du roman puisqu'il est qualifié de source historique récemment retrouvée et éditée par des experts, masculins, de la période décrite dans ce qui est un journal rédigé après les faits. Cette partie prend la forme d'un procès-verbal d'une conférence d'historien-ne-s spécialisé-e-s de la période. Ce qui est maintenant un document est discuté. Est-ce que celui-ci est réel ou est-ce une contrefaçon ? De quelle manière prouver sa réalité et retrouver les personnes impliquées. Cette partie est intéressante parce qu'en imitant la forme scientifique elle permet de remettre en question la construction de l'histoire. En histoire, il est nécessaire d'user de sources imprécises qui ne donnent pas toujours les informations que l'on souhaite, quand ces sources existent. Il faut aussi se poser la question de ce qui est décrit, de la raison de l'écriture et de l'identité de la personne derrière les mots. Mais ces informations ne sont pas toujours faciles à retrouver. De plus, et cela me semble particulièrement important ici, il faut rester en partie détaché lors de la lecture. Selon moi, il n'est pas anodin que l'historien qui analyse le roman soit un homme. Offred s'était vu dépouiller de son identité et tente de décrire sa vie dans un récrit qu'elle construit elle-même. Un homme se l'approprie et le critique selon des critères qu'il pense scientifiques. L'effet en est d'effacer à nouveau l'expérience d'Offred.

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**** Une écriture mélancolique, un roman dans lequel il ne se passe que peu de choses, une intrigue politique importante dans le contexte actuel. Cependant, la lecture n'est pas facile et il est nécessaire de s'accrocher.
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Image : Éditeur

9780525435006

08/11/2017

Amours égales? Le Pacs, les homosexuels et la gauche par Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes

Titre : Amours égales ? Le Pacs, les homosexuels et la gauche
Auteurs : Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes
Éditeur : la Découverte janvier 2002
Pages : 144
TW : Homophobie

La France n'a pas connu que le débat sur le mariage sans discriminations. Avant cela, elle a connu un lourd débat sur l'opportunité du Pacs. Débat que la Suisse a aussi mis en place, alors que nous nous préparons à la possibilité d'ouvrir le mariage aux couples de même sexe. Il m'a semblé intéressant de m'intéresser au processus qui a porté le Pacs pour deux raisons. Premièrement, je souhaitais mettre en perspective le fonctionnement du débat sur l'ouverture du mariage aux couples de même sexe en France. Est-ce que les obstructions et la parole homophobes ont aussi été une tactique dans le cadre du Pacs ? En second lieu, il me semble important, en Suisse, d'observer les expériences d'autres pays afin de savoir de quelle manière défendre l'égalité. En ce qui concerne le processus politique français nous avons l'exemple à ne pas suivre.

Selon moi, l'information la plus importante de ce livre concerne le parallèle entre le Pacs et l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Bien que les auteurs ne puissent pas faire cet effort, le livre ayant été écrit en 2002 soit 11 ans avant le débat sur le mariage, je pense qu'ils ont probablement identifié ce processus d'homophobie. En effet, les auteurs décrivent un débat que les opposants tentent de détruire en deux phases. Premièrement, les parlementaires font de l'obstruction forçant le débat sur de longues années. En second lieu, les opposants non parlementaires tentent de relier l'homosexualité à un danger social majeur pour la civilisation, se basant sur des recherches scientifiques parfois peu neutres. La gauche, elle, ne défend que timidement l'accès à une forme d'égalité en vidant de sa substance politique le Pacs. Les auteurs, ici, considèrent que la gauche défend une forme de hiérarchie des sexualités avec l'hétérosexualité comme pinacle et l'homosexualité toujours inférieure.

Les auteurs vont plus loin que simplement démonter les mécanismes qui ont permis la mise en place du Pacs après de nombreuses années de débats. Ils tentent aussi de démontrer que la défense de l'égalité pour les couples de même sexe implique non pas des débats moraux mais des débats de justices. Ainsi, selon les auteurs et certaines personnes citées, l'inégalité doit toujours être justifiée dans une démocratie. Ces justifications doivent se baser sur des expertises mais aussi la justice et non sur une moralité qui défend un point de vue comme bon et un autre comme mauvais. Ainsi, le travail des auteurs consiste à observer les arguments aussi bien des opposants que de la gauche afin de montrer deux choses. D'une part, la droit et les tribunaux justifient une inégalité de traitement qui se base sur des arguments moraux contre une opinion publique en grande partie favorable à l'égalité. D'autre part, le travail de la gauche qui vise à vider de conséquences politiques le Pacs et sa nécessaire mutation en mariage aboutit à l'abandon des valeurs de la gauche et de la démocratie face aux opposants. Bien que certains arguments en faveurs du Pacs, en particulier l'argumentation visant à résoudre un problème concret, soient acceptables il reste nécessaire de poser la question de la subsistance d'une sous-citoyenneté dans une démocratie se présentant comme universelle. À tel point que la gauche peut se baser sur une argumentation critique de l'égalité et des droits humains. Enfin, l'accès à l'égalité par le mariage ne doit pas empêcher une réflexion critique sur cette institution, et la possibilité future de la dépasser voir de la supprimer.

Au final, après le débat français sur l'ouverture du mariage il me semble intéressant et nécessaire de lire ce petit livre. Bien que sa construction m'ait parfois frustré, j'aurais aimé plus d'ouverture vers d'autres pays ainsi qu'un historique de certains groupes. Il permet d'inscrire les opposants au mariage dans une logique qui débute lors du Pacs. Pire encore, il permet de comprendre l'incapacité de la gauche française à défendre les valeurs d'égalité et donc ses atermoiements face à la PMA. De plus, alors que la Suisse se prépare lentement à ce même débat, ce livre permet aux défenseurs de la démocratie et de l'égalité de tous et toutes de préparer le processus de défense face à des opposants féroces et homophobes. Ce livre met en scène ce qu'il ne faut pas faire et permet d'observer des pistes non seulement pour l'accès au mariage mais aussi une critique d'une institution qui n'a rien de naturel.

Image : Éditeur

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02/07/2017

Histoire de la sorcellerie par Colette Arnould

Titre : Histoire de la sorcellerie
Autrice : Colette Arnould
Éditeur : Tallandier 1992
Pages : 494

Durant la Renaissance de nombreux bûchers, dont en Suisse, furent mis en place afin de brûler l'une des menaces les plus importantes de l’époque : les sorcières. Mais identifier les personnes ne permet pas toujours de comprendre les raisons idéologiques derrière le massacre des sorcières. Colette Arnould essaie, dans ce livre épais, de nous expliquer de quelle manière, durant plusieurs siècles, la croyance envers le pouvoir des sorcières et leur danger s'est imposé et a permis des procès, la torture et la mise à mort d'un nombre impressionnant de personnes. Pour cela, elle se base sur de nombreux textes qui courent de l'Antiquité à quasiment notre époque.

Bien que le livre soit construit en 10 chapitres on pourrait l'expliquer en créant des parties plus courtes. La première et la seconde sont, en quelques sortes, l'introduction du livre. Dans les premiers chapitres l'autrice tente de nous expliquer de quelle manière le diable a été pensé et de quelle manière la magie a été construite. Pour cela, elle décide de partir de l'époque antique pour, ensuite, écrire un essai sur l'identité du diable durant l'Antiquité tardive et l'époque médiévale. Deux de ces chapitres sont assez difficiles à lire car assez laborieux dans l'écriture et l'explication. Suit un chapitre sur l'hérésie et sa signification dans le cadre de l’Église et de la société médiévale. Ces chapitres permettent de créer un fond idéologique sur lequel le reste du livre repose afin d'expliquer les raisons des bûchers.

Suivent trois chapitres qui permettent d'examiner la pensée de la sorcellerie comme un danger ainsi que la montée des outils qui permettent de s'y attaquer. L'autrice s'intéresse ici plutôt à la moitié de l'époque médiévale dès le XIème-XIIème siècle. Elle y met en évidence les décisions des papes mais aussi les créations de l'Inquisition et de leurs droits dans le monde médiévale. Plus important encore, elle explicite le fonctionnement des textes démonologiques qui parlent du diable et de la sorcellerie. Après ces chapitres on comprend mieux comment une frange de la société pense le monde, malheureusement l'autrice n'explique pas de quelle manière cette pensée se répand dans le peuple.

Enfin, les chapitres VII et VIII entrent dans le vif du sujet en examinant les débuts des procès de sorcellerie. L'autrice explique de quelle manière les textes et idées précédentes sont utilisés afin de s'attaquer aux personnes incriminées et justifier l'usage de la torture ainsi que de la mort. Ces chapitres décrivent une époque, qualifiée de Renaissance, durant laquelle la raison fonctionne en même temps que les croyances en des pouvoirs supérieurs (ce qui n'est pas forcément incompatible). Ces deux chapitres permettent à l'autrice de mettre en avant son hypothèse principale. Selon elle, les procès de sorcellerie sont à la fois un outil politique et un indice d'une "société malade". L'autrice explique que, pour elle, les inquisiteurs, le peuple, les religieux et religieuses sont victimes d'une forme de pathologie mentale. Ces chapitres continuent sur la fin des procès avec une ouverture sur notre époque qui marque, pour l'autrice, une continuité d'une forme de croyance en certains pouvoirs mais avec un diable qui n'a plus rien à voir avec le danger qu'il créait à l'époque médiévale.

Les premières pages de ce livre ne sont pas faciles à lire. La lecture me fut laborieuse et, semble-t-il, je ne suis pas le seul à l'avoir ressenti. Mais, les deux premiers chapitres passés, les choses deviennent de plus en plus intéressantes. Cependant, il me semble dommage que l'autrice laisse transparaitre une forme de mépris pour les personnes de l'époque. Bien que l'on puisse condamner les raisons politiques et idéologique de la mise à mort de femmes, qualifiées de sorcières, il faut aussi prendre en compte une époque, ses tensions, ses problèmes. Personnellement, je ne suis pas totalement convaincu par l'hypothèse de l'autrice. Si je dois faire une comparaison, le livre de Silvia Federici me semble bien mieux réussir à prouver son hypothèse.

Image: Éditeur

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11/06/2017

Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive par Silvia Federici

Titre : Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive
Autrice : Silvia Federici
Éditeur : Entremonde et Senonevero 2014
Pages : 403

Quel fut l'origine du capitalisme ? Comment la mise en place de ce mode de production impacta-t-il la société et les rapports entre classes mais aussi entre les hommes et les femmes ? Silvia Federici tente de répondre à ces questions dans un lire ambitieux. Celui-ci prend comme point de départ l'époque médiévale pour ne se terminer que plusieurs siècles plus tard. Le but est de mettre en avant des évènements clés afin de les placer dans un processus de création du capitalisme. De plus, l'autrice souhaite nous montrer que ces processus ont eu un impact fort sur les femmes, devenues largement inférieures et contrôlées. Enfin, ce processus a eu un impact mondial. L'autrice tente d'expliquer l'origine du capitalisme afin de mieux critiquer son fonctionnement actuel.

Je pense que l'on pourrait, globalement, diviser ce livre en deux parties. La première serait, pour l'autrice, un moyen de mettre en lumière le passage d'une économie féodale à une économie capitaliste. Bien que l'on ne puisse pas dire que la féodalité soit un système de liberté l'autrice essaie de nous montrer que les paysans possédaient des droits et des moyens de luttes. Ainsi, la possession de la terre n'est pas aussi régulée que de nos jours et il est parfaitement possible de fonctionner selon une communauté des biens, en particulier de la terre, qui permet d'éviter la pauvreté aux personnes les plus fragiles. Ces droits ont petit à petit disparu au profit d'une privatisation des terres qui eut comme impact de créer une forte pauvreté. De plus, les luttes sont nombreuses et peuvent mettre en danger les seigneurs locaux. Outre les hérésies qui peuvent mettre en avant une pensée égalitariste il y a eu des révoltes contre les devoirs et la fin d'un système de communauté.

La seconde partie pourrait s'intéresser aux effets sur les femmes aussi bien en Europe que dans le reste du monde. L'autrice se concentre sur la chasse aux sorcières qui eut lieu en Europe et dans les colonies amérindiennes. Elle tente de nous expliquer que celle-ci permet de briser les solidarités face à des personnes en marges de la société, justement à cause des mutations économiques présentées auparavant. Ainsi, les principales victimes sont des femmes pauvres, veuves, accusées d'user de pouvoirs magiques afin de subvertir l'ordre naturel du monde. L'autrice nous montre aussi que les sorcières sont des personnes qui possèdent des savoirs aussi bien de guérison que de gestion de la procréation. Ces savoirs sont considérés comme potentiellement dangereux puisqu'ils impliquent une contraception, considérée comme une perte pour l’État. La chasse aux sorcières n'est donc pas une simple hystérie mais un effort organisé pour briser une communauté et des savoirs anciens, considérés illégitimes dans un ordre économique et politique nouveau.

Il est difficile de présenter en quelques lignes toutes les réflexions de l'autrice, je préfère vous conseiller de lire le livre. Les réflexions de l'autrice sont nombreuses, elles se basent aussi bien sur une analyse féministe que sur la critique de Marx et de Foucault. Les notions demandées pour comprendre ce livre sont nombreuses et la lecture peut être difficile. Cependant, il est étonnant que, à mon avis, la prose de Federici soit si limpide. À aucun moment je n'ai eu l'impression de me perdre dans la réflexion de l'autrice. C'est pourquoi, malgré des questions que je me pose sur certains points historiques, je pense que ce livre est nécessaire pour comprendre le monde tel qu'il fonctionne actuellement.

Image : Éditeur

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16/04/2017

Jessica Jones: Alias 2. Pourpre par Brian M. Bendis et Michael Gaydos

Titre : Jessica Jones: Alias 2. Pourpre
Auteurs : Brian M. Bendis et Michael Gaydos
Éditeur : Panini comics 4 mai 2016
Pages : 336

Ce second tome contient les épisodes 16-28 d'Alias ainsi que What if Jessica Jones had joined the Avengers 1. Jessica Jones est une détective privée de New York. Elle a eu une courte carrière d'héroïne. Celle-ci s'est brusquement terminée du jour au lendemain. Depuis, Jessica Jones a troqué le costume clinquant avec une veste en cuir et des bottes. Elle s'occupe des petits problèmes du petit monde de la ville sans faire trop de vagues malgré quelques ennuis qu'elle peut avoir de temps en temps. Elle se rapproche aussi bien de Luke Cage, l'homme fourmi ou encore Matt Murdock dont elle est la garde du corps. Cependant, Jessica Jones est de plus en plus connue. Ainsi, on la contacte de plus en plus concernant des affaires étranges. Et, pire encore, alors qu'elle rentre chez elle une jeune femme habillée comme Spider-Man lui demande de l'aide avant de fuir.

L'épisode What If mis à part, ce tome est constitué de trois parties. La première concerne l'enquête sur Spider Woman, la second est l'origine de Jessica Jones et la dernière concerne Killgrave et son lien avec Jessica Jones. Ce second tome continue sur la lancée du premier en étant réaliste. Jessica Jones agit comme une femme réelle et non comme un personnage de comics. Elle jure, elle engueule, elle se bat quand c'est nécessaire mais en détestant cela. Lorsqu'elle se trouve avec un homme les deux adultes sont nus. Bref, c'est un comics qui ne censure pas.

Ce refus de censurer se retrouve dans les intrigues qui sont toutes particulièrement violentes non seulement physiquement mais aussi psychologiquement. Ce second tome est rempli d'abus. Ceux-ci sont aussi bien psychologiques que physiques allant jusqu'aux viols. Donc, si vous souhaitez lire ce comics préparez-vous. Le thème commun des intrigues concerne donc les abus. Et, pour cela, les auteurs (dont aucun n'est de genre féminin) utilisent des personnages masculins abuseurs. Que ce soit des dealers qui utilisent les corps des femmes ou Killgrave qui peut utiliser tout le monde contre leur gré. Ainsi, l'histoire de Jessica Jones est fortement impactée par sa rencontre avec celui-ci. L'écriture de leur histoire commune est particulièrement glaçante.

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***** Tout aussi bon que le premier tome, des intrigues horribles

Image : Site de l'éditeur

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17/02/2017

Hidden Figures

C'est une information qui commence à sortir de plus en plus. Les femmes ont bien plus aidé la science qu'on ne le croit. Mais, soit elles ont fait des découvertes attribuées ensuite à des hommes soit elles travaillaient dans l'ombre pour faire ce que ces hommes si intelligents ne souhaitaient pas accomplir (comme des calculs). Ce fait est encore plus vrai pour les personnes de couleurs et, en plus, les femmes de couleur. Ce film adapte un livre afin de faire connaître trois femmes qui ont travaillé pour la NASA mais dont les contributions sont pratiquement inconnues. Ce sont, pourtant, trois figures indispensables à la réussites du programme spatial des États-Unis.

Le film commence au début des années 60. Alors que les russes ont réussi à envoyer un Spoutnik puis envoient un homme en orbite les USA, eux, ont échoué à faire la pas de l'espace. Dans la NASA beaucoup de personnes travaillent et un grand nombre de calculs sont écrits et résolus. Mais qui s'en occupe? Dans des salles un peu à l'écart on trouve des femmes de couleurs nommées "computers" dont le travail est de résoudre des calculs le plus vite possible et de travailler à court terme pour des hommes blancs. Le film nous présente trois femmes. Katherin Johson se retrouve en plein milieu du groupe chargé de calculer la trajectoire du futur astronaute. Dorothy Vaughan est à la tête des mathématiciennes de couleur et se lance dans l'informatique et la programmation. Mary Jackson est une brillante ingénieure mais qui n'a pas le titre. Le film nous présente ces trois personnes, leur vie et leurs problèmes avec l'administration et la société alors que les USA tentent de percer dans la course à l'espace.

Que penser de ce film? Son avantage le plus important est de suivre trois personnes en même temps. Plutôt que de ne montrer qu'une seule génie on nous explique que toutes ces femmes sont extrêmement intelligentes. Ce qui permet d'éviter l'écueil du destin extraordinaire et de mieux parler du groupe bien que seules trois femmes soient montrées. Personnellement, je trouve le film réussi. On sent la frustration et une certaine colère face aux injustices de la ségrégation. Mais on sent aussi sa stupidité. Ainsi, Katherin Johnson doit faire 50Km pour trouver des toilettes. Malheureusement, à mon avis, le film oublie un peu de nous parler de son sujet. Ainsi, la ségrégation raciale est montrée mais les tensions en hausse sont à peine dépeintes et ce très rapidement. Pire, à mon avis, aucun des hommes blancs n'est vraiment mauvais. Oui, ils sont méprisants mais dès que Katherin Johnson leur prouve ses capacités ils l’acceptent. Rien ne semble vraiment difficile dans la lutte pour les droits civils. Même le grand patron est montré comme quelqu'un qui ne prend en compte la ségrégation que lorsque cela pose problème au travail à accomplir. Dans le cas contraire il reste totalement aveugle à ce qui se déroule sous son nez. Bref, un bon film, réussit mais que je trouve un peu trop gentil.

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***** Un film très réussit sur des femmes fascinantes pour parler d'une histoire peu connue.

Image : Site officiel

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07/12/2016

Les alinéas au placard. L'abrogation du délit d'homosexualité (1977-1982) par Antoine Idier

Titre : Les alinéas au placard. L'abrogation du délit d'homosexualité (1977-1982)
Auteur : Antoine Idier
Éditeur : Cartouche 2013
Pages : 201

Entre 1977 et 1982 le Code pénal français change. Il passe d'un délit d'homosexualité, hérité du régime de Vichy, à une abrogation de ce délit sous la férule socialiste de François Mitterrand. Mais un tel changement ne se déroule pas sans raisons. Pourquoi et comment est-il devenu difficile, si ce n'est impossible, d'accepter un délit spécifique à une orientation sexuelle ? Quels sont les personnes et les arguments qui permettent d'abroger cette particularité de la loi ? Antoine Idier, s'intéresse à la presse, aux hommes et femmes politiques, aux militant-e-s de l'époque et aux archives afin de mieux comprendre l'histoire et le contexte de cette abrogation. Il y répond en 7 chapitres.

Le premier, le troisième et le cinquième présentent les associations de droit et de défense des personnes homosexuelles. L'auteur y examine la mise en place de nombreuses associations de nature politique après Arcadie. Que ce soit le FHAR, le GLH ou encore le CUAR les années 70 sont l'occasion de tenter plusieurs expériences afin de se faire entendre. Certaines tentent d'atteindre le niveau politique par des appels ou des sondages tandis que d'autres sont révolutionnaires. Le CUAR, par exemple, s'intéresse d'abord à la défense des personnes interdites de travail avant de se porter sur l'abrogation du délit d'homosexualité. Ces associations agissent dans un contexte qui permet, de plus en plus, le retournement des accusations contre les tribunaux. Comme exemple, l'auteur s'intéresse à deux affaires qui font du bruit au niveau national.

Les quatre autres chapitres s'intéressent plus précisément à la mise en œuvre politique de révision du Code pénal français et, spécifiquement, à l'abrogation du délit d'homosexualité. L'auteur montre qu'il existe plusieurs phases. Tout d'abord, la présidence de Valéry Giscard d'Estaing nomme une commission chargée de la réécriture du Code pénal. Les membres entendent Michel Foucault. De plus, les débats s'inscrivent dans un contexte de remise en cause de l'ordre moral pénal avec une attention particulière à l'homosexualité et à l'enfance (un débat qui nous surprend beaucoup lorsque nous vivons dans les années 2000). Mais ce n'est qu'un début qui, rapidement, est mis en sommeil alors que la présidence souhaite agir sur la criminalité. C'est au Sénat que la seconde phase se met en place. Un sénateur propose, et réussit, à faire abroger le délit d'homosexualité. Cependant, l'Assemblée Nationale refuse cette abrogation. Ce n'est qu'après la victoire socialiste que l'abrogation est possible. L'auteur nous explique que le contexte a changé. Bien que les arguments contre, et pour, soient identiques les associations se sont largement mobilisées en faveurs des socialistes tout en montrant leur force en nombre. Rapidement, la nouvelle présidence accepte plusieurs revendications et parvient, difficilement, à convaincre les député-e-s.

Ce livre est particulièrement intéressant à lire dans le contexte actuel, suisse ou français. En effet, la France a voté le droit au mariage pour les personnes de même sexe mais refuse le débat sur la PMA et la GPA ce qui crée une insécurité juridique importante pour certains enfants au nom de leur protection (je ne dis pas que la PMA et la GPA sont une bonne idée mais je considère qu'un débat est nécessaire). En Suisse, les choses avancent en direction d'un droit au mariage mais lentement. Dans les deux cas, on retrouve des arguments proches de ceux que le livre décortique. Les personnes favorables souhaitent la fin d'une discrimination tandis que les opposants parlent de défense d'une morale et des enfants face à une orientation sexuelle qualifiée de dangereuse voir proche de la criminalité. Replacer ces arguments dans une histoire plus ancienne, bien que récente, permet de démontrer qu'il existe des précédents.

Image : Amazon

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19/11/2016

Only ever yours par Louise O'Neill

Titre : Only ever yoursisbn9781848664159-detail.jpg
Auteure : Louise O'Neill
Éditeur : Quercus books 3 juillet 2014
Pages : 400

Le futur, la Terre est morte. Une grande partie des continents sont maintenant sous l'eau. La vie animale comme végétale n'est qu'un lointain souvenir. Personne ne sait vraiment à quoi ressemble le monde car l'humanité, mourante, s'est réfugiée sous-terre. L'extérieur n'est plus qu'un vague souvenir. Dans ce monde la population a drastiquement chuté. C'est la raison pour laquelle les ancêtres ont décidé qu'il était couteux d'avoir des bébés féminins. Il est bien mieux de les créer en éprouvettes. Et puisqu'on peut les créer pourquoi ne pas en profiter pour les rendre "parfaites » ? Ces femmes sont ensuite éduquées. Elles doivent apprendre à être féminines et à accepter leur rôle dans une société masculine. Elles n'ont que trois choix : être une compagne chargée de faire des enfants mâles pour un héritier précis, devenir des concubines qui prennent en charge le bien-être physique des hommes ou encore devenir des "chastes" chargée de l'éducation des jeunes filles. L'une de ces filles est Freida. Nous la suivons dans son quotidien de dernière année et ses efforts pour être la parfaite compagne d'un homme.

Tout d'abord, j'ai décidé de lire ce roman après la présentation que Tête de Litote en a fait. Je l'en remercie et je vous invite à vous rendre sur sa chaine. Only ever yours pourrait être classifié dans les Young Adults post-apocalyptiques. L'intrigue nous permet de suivre une jeune personne, une femme, qui vit dans un contexte futuriste dictatorial. De nombreux romans de ce genre ont réussi à capter l'attention et même à être adaptés au cinéma avec plus ou moins de réussites. Cependant, Only ever yours me semble différent. En effet, il n'y a pas un gramme d'espoir dans ce livre. Sa lecture est peut-être particulièrement difficile. Alors que vous pensez que le pire est passé vous découvrez, par une simple mention, que les choses sont au-delà de l'horrible. Bref, ce n'est pas un livre que l'on apprécie lire mais c'est un roman qui tente de nous faire réfléchir sérieusement au monde contemporain.

Comment fonctionne le monde créé par Louise O’Neill ? Les femmes sont qualifiées d'inférieures (d'ailleurs les prénoms féminins sont écrits sans majuscules au contraire des prénoms masculins). Leurs buts sont soit la procréation, soit la sexualité soit l'éducation. Il n'y a aucun espoir d'échapper à ces trois choix. On pourrait penser que ce n'est qu'une simple société de classe sexiste mais les choses sont bien pires que cela et le talent de l'auteure est de nous en montrer juste assez pour nous laisser peindre ce que cela implique.

Premièrement, tout est écrit selon le point de vue de Freida. Bien que cela nous empêche d'avoir un point de vue global on entre véritablement dans le corps et l'esprit du personnage. Et c'est ici que se trouve, à mon avis, le génie de l'auteure. Louise O'Neill décrit parfaitement bien une atmosphère étouffante, aliénante, dans laquelle Freida tente difficilement de survivre. Tout est construit pour créer cette atmosphère. L'auteure décrit extrêmement bien ce qui permet cette atmosphère. Les miroirs omniprésents, le jugement constant, l'importance de l'apparence sur tout le reste, l'importance de faire des enfants, l'incapacité à se retrouver seule. Et les choses sont pires quand on apprend, vaguement, comment fonctionne l'extérieur. Il en ressort une société sexualisée, remplies d'abus physiques et psychologiques contre les femmes, raciste, patriarcal, grossophobe, homophobe et tout cela au nom de la survie et de la nature. Mais surtout, ça parle de nous.

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**** Je ne crois pas que l'on puisse apprécier une lecture aussi déprimante. Mais on peut louer le talent de l'auteure et sa capacité à décrire le fonctionnement d'un monde pour mieux parler du notre.
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Image : Éditeur

09/10/2016

Hermaphrodites and the Medical Invention of Sex par Alice Domurat Dreger

Titre : Hermaphrodites and the Medical Invention of Sex9780674001893.jpg
Auteure : Alice Domurat Dreger
Éditeur : Harvard University Press 2000
Pages : 268

Qu'est-ce que le sexe ? Plus précisément, qu'est-ce qui différencie les hommes des femmes (et inversement). Durant des siècles la question s'est posée dans le monde médical. L'auteure, Alice Domurat Dreger, tente de répondre à la question en examinant l'histoire de l'hermaphrodisme (ou intersexualité pour les personnes qui choisissent ce terme). Bien qu'il existe quelques sources écrites par les intéressé-e-s même la plupart des écrits concernant l'hermaphrodisme au XIXe siècle sont médicaux. Ce sont les docteurs qui examinent les patient-e-s qui expliquent leurs trouvailles et les questions et réponses apportées du point de vue médical. L'auteure a récolté ces écrits et les examine dans 7 chapitres. Le dernier, la conclusion, est spécifiquement dédié à notre époque et à l'effet des actes chirurgicaux sur les enfants, les familles et l'éthique.

Dans ce livre je pense que l'on peut observer deux fils rouges. Premièrement, la question de la différence des sexes est posée. Alors que notre époque différencie le sexe, naturel, du genre, social, et de la sexualité ces termes sont indifférenciés au XIXe siècle. Ainsi, être une femme implique de se comporter en femme, d'avoir un corps féminin et d'être attirée par les hommes. Être un homme implique un corps masculin, un comportement masculin et d'être attiré par les femmes. En gros, comme le dit l'auteure, un corps possède obligatoirement un sexe, et un seul, qui implique des conséquences aussi bien comportementales que de sexualités. Cependant, cette division de l'humanité est attaquée par l'existence de deux groupes de personnes. Premièrement, les personnes attirées par des personnes de même sexe. Ensuite, les personnes au sexe anatomique douteux. Sous le terme douteux on comprend une difficulté à catégoriser la personne en tant qu'homme ou femme. Ainsi, les docteurs de l'époque se voient forcé d'une part d'agir sur les corps afin de les "normaliser" mais aussi de redéfinir l'hermaphrodisme afin que la règle d'un sexe unique par corps soit respectée par la nature.

Le second fil rouge concerne la pratique médicale. Celui-ci est particulièrement mis en avant dans la conclusion mais il traverse tout le livre. En effet, les docteurs dans leur quête de normalisation agissent selon l'impression qu'un sexe douteux implique des problèmes psychiatriques (dont, par exemple, l'homosexualité). Il devient nécessaire de cacher l'imperfection, à notre époque, afin d'éviter les problèmes posés. De plus, il est nécessaire de défendre un certain ordre social. Celui-ci peut être défendu par la publicité qui permet de réassigner une personne dans sa "véritable" identité et donc d'empêcher des mariages ou des comportements. Mais c'est aussi un moyen de défendre la sexualité qualifiée de normale, soit la pénétration. Ainsi, plusieurs auteur-e-s expliquent que les actes chirurgicaux sont basés sur une idéologie hétéro-sexiste. Enfin, le livre pose la question des pratiques éthiques du corps médical. Est-il normal d'agir sur un corps sans le consentement de la personne ? Peut-on réellement exercer une chirurgie lourde sans avoir d'informations sur les effets à long terme ? Le secret, défendu par des praticiens, est-il une atteinte au droit des patient-e-s ?

Au final, ce livre est extrêmement intéressant. En effet, il pose des questions sur les pratiques paternalistes d'un corps de métier qui possède un pouvoir important sur nos corps. Bien que les docteurs décrits étaient certains de leur bon choix ceux-ci ont pu être douloureux pour les patient-e-s et avoir un impact négatif sur leurs vies. Il montre aussi que les sexes ne sont pas aussi "naturels" qu'on ne le croit. Ceux-ci, en effet, sont examinés et compris dans une époque, une culture et une idéologie précise mais aussi un état de la connaissance des corps humains.

Image : Éditeur

01/08/2016

La garçonne et l'assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles par Fabrice Virgili et Danièle Voldman

Titre : La garçonne et l'assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles9782228906500.jpg
Auteur-e-s : Fabrice Virgili et Danièle Voldman
Éditeur : Payot mai 2011
Pages : 173

En 1925 une femme quitte son domicile afin d'aller voir la police parisienne. Elle se nomme Louise et elle vient de tuer son mari. Ce drame clôt plusieurs années de vie de couple, de parenté et de fuite durant la guerre. Ce ne pourrait être qu'un assassinat "ordinaire." Une femme ne peut plus supporter les coups d'un homme violent. Prise de peur pour sa sécurité et celle de son enfant elle décide de tuer le monstre. Mais ce n'est pas un crime ordinaire. Car Paul, durant la guerre, a déserté. Afin de ne pas être reconnu il s'est travesti. Le procès n'est plus celui d'une assassin mais celui d'un homme coupable d'avoir traversé les frontières de genre afin de ne pas accomplir ses devoirs masculins envers la patrie.

Les auteur-e-s nous décrivent longuement la vie du couple. Les deux partenaires sont originaires d'un milieu ouvrir plutôt modeste. Les deux familles se sont rendues à Paris pour trouver du travail. Mais le père de Paul quitte la famille et Paul n'aime pas sa mère. Depuis son enfance il est décrit comme difficile et peu travailleur à l'école. Ce qui ne l'empêche pas de terminer avec succès un apprentissage qualifié qui lui permet de vivre un peu mieux que ses collègues. Un succès bloqué par ses classes puis la guerre durant laquelle il déserte, se travesti, découvre l'amour libre et sa bisexualité. Après la guerre, il essaie de continuer son mode de vie dans un Paris tolérant mais dans une certaine limite. Car Paul double ses transgressions sexuelles de transgressions de son rôle d'homme. Il est alcoolique et paresseux et menace et bat sa femme ainsi que la mère de Louise. Cette dernière provient du même milieu. Mais là où Paul est mal considéré Louise est décrite comme sérieuse, intelligente, pleine de ressources mais aussi une femme consciente de son rôle. Elle aide son mari mais pas comme militante, selon les descriptions de l'époque, mais comme une femme dévouée. C'est après cette peinture que les auteur-e-s vont décrire le procès et essayer de comprendre pour quelle raison Louise fut acquittée à l'aide de l'analyse des journaux, de l'enquête de police et des archives du procès et des avocats.

Selon les auteur-e-s, il aurait été possible d'analyser ce cas selon de nombreux thèmes. Les auteur-e-s ont choisi de prendre en compte le genre. En effet, les deux époux transgressent de nombreuses manières l'ordre genré. Et le procès met en lumière ces transgressions afin d'alourdir la charge contre l'un ou l'autre membre du couple. Louise est décrite comme une mère et une femme parfaite. Face aux frasques de son maris elle aide sa famille, elle se dévoue à lui, elle aide ses parents et elle travaille. Bien qu'elle ait aidé son mari à se travestir et l'ait accompagné aux vois de Boulogne, dans lequel elle trouva un amant, ces transgressions sont oubliées face à ce qui est qualifié d'un acte maternel de protection face à un homme dangereux et violent.

Car Paul, parallèlement, est très mal considéré. Sa vie est faite de transgressions. Sa désertion aurait dû aboutir à sa mort mais il a réussi à se cacher ce qui lui permit de profiter des lois d'amnistie. Pire encore, cet homme décide de se faire passer pour une femme. Celui lui permet de ne pas travailler, aidé financièrement par sa femme, de créer une relation monétaire avec des hommes et de femmes rencontrées dans les bois et de préparer, lors de l'amnistie, une carrière dans le spectacle qui n'aboutira jamais. Suite à cet échec Paul s'enfonce de plus en plus. Les auteur-e-s essaient d'expliquer, sans toujours avoir les éléments, la raison de cette perte de soi. Paul est un ancien soldat et il est possible que son alcoolisme et ses colères aient été influencée par cette expérience traumatisante. Ensuite, Paul ne veut plus travailler comme ouvrier. Bien que son intelligence et ses capacités professionnelles lui permettent de meilleurs salaires que la plupart des personnes il souhaite se détacher de son environnement afin d'entrer entièrement dans un milieu artistique d'amour libre. Ainsi, le procès a permis de créer deux personnes. Louise, une femme et mère parfaite, et Paul, un homme transgresseur. Le procès a été le lieu de l'inversion de l'accusation. Louise est devenue une victime tandis que Paul devenait un agresseur. Par ce renversement de l'accusation les auteur-e-s expliquent que le tribunal protégeait l'ordre social.

Image : Éditeur

21/02/2016

Free Love / Freeheld

Nous sommes aux États-Unis. Deux femmes se rencontrent lors d'un tournoi de volley ball. L'une est Laurel brillante inspectrice du New Jersey. La seconde est Stacie une mécano. Leur vie est difficile car Laurel n'a rien dit à ses collègues de peur de perdre toutes possibilités de carrière. Tandis que Lacie n'apprécie pas d'être une ombre dans la vie privée de sa partenaire. Malgré tout, elles réussissent à signer un contrat d'union civile ainsi que l'achat d'une maison. Tout semble aller pour le mieux. Mais Laurel apprend avoir un cancer. Alors qu'elle souhaite que sa femme reçoive sa pension à sa mort cela lui est refusé. Elles décident donc de se battre.

Ce film tombe une petite semaine avant la votation concernant l'initiative du PDC qui aura comme effet d'interdire le mariage entre personnes de même sexe. C'est une coïncidence intéressante. Les actrices sont Julianne Moore et Ellen Page. Elles sont talentueuses et portent magnifiquement les personnes qu'elles incarnent. La réalisation ne s'intéresse pas vraiment à la relation. Celle-ci est mise à l'écart et même oubliée pendant un an entier. On ne sait pas du tout de quelle manière les deux femmes ont décidé de vivre ensemble malgré leurs différences. Dans le même ordre d'idée, l'homophobie et le sexisme dans la police, et la société, sont passés sous silence ou simplement mentionnés sans trop en parler. Le but principal du film est de parler de la lutte de Laurel en faveurs de son droit à recevoir une pension. Une grande partie du film est basée sur ce combat et le juge comme un pas en avant en direction de la justice et de l'égalité. Il manque donc beaucoup au film mais ça ne m'a pas empêché de l'apprécier.

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**** Il aurait été possible d'aller plus au fond du sujet mais la réalisation réussit tout de même à intéresser et à faire apprécier le combat de ces deux femmes en couple.
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Image : Allociné

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23/01/2016

Carol

Nous sommes dans les années 50. Une jeune femme, Therese, travaille dans un grand magasin de New York en pleine époque de noël. Elle vit avec ses collègues dont un jeune homme qui souhaite se marier avec elle et se rendre en Europe. Sa logeuse surveille ses rentrées et sorties. Elle aime faire de la photographie mais son appareil est d'entrée de gamme et elle ne pense pas être talentueuse. Une autre femme, Carol, entre dans le magasin afin d'acheter un cadeau à sa fille. Elle est en instance de divorce mais elle veut rendre sa fille heureuse pour noël. La rencontre entre ces deux femmes commence doucement puis se transforme en quelque chose d'autre qu'une amitié. Mais dans les années 50 ce genre de relation est loin d'être simple.

Je suis un peu ennuyé avec ce film. Il parle d'un thème qui embête beaucoup de personnes (dont le PDC qui souhaite interdire le mariage entre personne de même sexe), qui peut être très difficile et créer d'énormes problèmes avec beaucoup de talents et de sensibilité. Techniquement, le film est tout simplement magnifique. Les costumes, les décors, l'ambiance,... tout hurle l'authenticité. Un énorme travail a dû être fait pour recréer les années 50. Les problèmes de moral dans le cadre d'un divorce difficile sont superbement joués et mis en scène sans drames ni scènes inutiles. Les actrices et les acteurs sont plus que convaincants. Les personnages sont très bien écrits et même les "méchants" peuvent être compris. On nous montre des gens humains donc capables tout simplement d'échouer. Malheureusement, le film n'a pas fonctionné avec moi. Ce n'est de la faute ni des actrices et acteurs ni des scénaristes. Je n'y ai tout simplement pas cru. Je ne crois pas au début de la relation entre ces deux femmes. Et si je ne peux pas croire au début d'une histoire d'amour comment croire à la suite ? Dommage pour moi.

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***** L'un des films les plus maitrisés que je connaisse. Dommage que je n'aie pas pu y croire.

Image : Allociné

Site officiel

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18:27 Écrit par Hassan dans contemporain, féminisme/gender/queer, Film, LGBTIQ | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : carol | | | |  Facebook

06/01/2016

De l'utilité du genre par Joan W. Scott

Titre : De l'utilité du genre9782213661551-X_0.jpg?itok=vUHK_R54
Auteure : Joan W. Scott
Éditeur : Fayard 2012
Pages : 219

Joan W. Scott est connue pour son article théorique "Le genre : une catégorie utile d'analyse historique". Ce petit livre recueil plusieurs articles de l'historienne autours du genre comme concept et de la manière de l'utiliser en histoire. Le premier article est, bien entendu, celui que je viens de citer. Joan W Scott y définit le genre comme concept tout en critiquant d'autres formes de définitions. Ensuite, elle décortique le terme et explique comment on peut l'utiliser dans des travaux de recherche. Bien que l'article soit très théorique il n'en est pas moins passionnant pour les personnes intéressées malgré une difficulté de lecture plutôt importante. Dans l'article suivant l'auteure déconstruit le travail de E. P. Thompson. Elle démontre que ce dernier a totalement écarté les femmes dans son livre majeur sur la classe ouvrière anglaise.

Les deux articles suivant sont ceux qui m'ont le plus intéressé. La raison en est le lien avec des débats et affaires récentes durant lesquelles les arguments déconstruits par Scott ont été utilisé par des politiciens, des journalistes et des experts. Le premier concerne le voile. Elle montre que ce dernier est pensé comme fondamentalement incompatible avec la laïcité alors que celle-ci n'a jamais été construite comme moyen de créer une égalité entre les hommes et les femmes. Plus important, elle déconstruit les arguments qui considèrent que les femmes qui se voilent sont opprimées ou aveugles. En effet, elle explique que ces femmes s'inscrivent dans une religion et une culture et que cette inscription identitaire, communautaire, permet une capacité d'agir et donc de choisir. Le dernier article concerne la séduction française. À plusieurs reprises, le terme a été utilité afin d'expliquer, ou d'innocenter, des actes sur des femmes. Au lieu d'une agression ce n'était qu'un élan séducteur bien français incompris. Joan W Scott commence par présenter les arguments. Elle montre que cette séduction est basée sur une société particulière et une vision spécifique. Cette dernière considère que les femmes sont ouvertes à la séduction de manière passive tandis que les hommes sont actifs (prédateurs). Les femmes, par l'amour, doivent contrôler et abaisser la prédation masculine en utilisant l'amour. Dans cette vision des relations entre les sexes il faut que tout le monde soit bien identifiable comme homme ou femme. Par conséquence, Scott montre en quoi cette forme de séduction se doit de lutter contre le féminisme et les luttes pour les droits des gays et lesbiennes. Non seulement les sexes sont brouillés mais, en plus, l'acte de séduction est dénaturé. La cible principale est le féminisme américain accusé d'être la cause des guerres des mâles impérialistes américain.

Ce petit livre se termine sur une conclusion qui permet non seulement de faire le bilan du féminisme universitaire mais aussi de tenter de repousser les frontières. Joan W. Scott apprécie les remises en causes des acquis et pousse à passer outre les chemins débroussaillés même, et surtout, si cela rend certaines personnes et institutions inconfortables. Au final, la lecture est stimulante. Le propos n'est pas toujours très facile à comprendre. Les concepts sont nombreux et ne me sont pas toujours connus. Mais il est fascinant de voir la pensée de Scott se modifier et s'étendre vers d'autres horizons.

Image : Éditeur

27/11/2015

Refuser d'être un homme. Pour en finir avec la virilité par John Stoltenberg

Titre : Refuser d'être un homme. Pour en finir avec la virilité
Auteur : John Stoltenberg
Éditeur : Syllepse et M 2013
Pages : 268

L'auteur part d'un constat simple : nous vivons dans un monde patriarcal qui implique que les hommes possèdent des privilèges. Dans ce contexte, comment faire pour lutter contre le patriarcat en tant qu’homme ? John Stoltenberg répond dans son titre pour, ensuite, développer ce que cela implique : il est nécessaire de refuser d'être un homme. L'auteur considère la masculinité comme un construit de nature politique qui implique une histoire et des pratiques. Ainsi, il est nécessaire de déconstruire la virilité si on souhaite supprimer le patriarcat. Les explications de Stoltenberg se forment dans différentes contributions, articles ou conférences, qui sont regroupées en quatre parties.

Ces quatre parties permettent à l'auteur d'expliquer son point de vue. Il commence par expliquer comment les hommes intègrent la masculinité comme un moyen de s'éloigner des femmes. Il explique que les garçons sont d'abord des propriétés des maris avant d'être des êtres humains et qu'il est nécessaire de les rendre identiques au père pour en faire des hommes citoyens. Stoltenberg passe aussi beaucoup de temps à analyser la sexualité. Il tente non seulement de la déconstruire en tant que forme politique de domination mais aussi de trouver où se trouve cette formation de la sexualité masculine. Cela le conduit à analyser la pornographie dans de nombreux chapitres. Il démontre que celle-ci, loin d'être une expression, est avant tout un moyen d'inférioriser la population féminine tout en formatant le plaisir masculin sur ce besoin d'inférioriser autrui. Il milite donc pour une sexualité qui ne soit pas celle d'un dominant mais de deux égaux consentants à tous les actes qui ont lieu entre eux en tant que couple.

Que penser de ce livre ? Le titre a été écrit pour choquer et interpeller mais il ne ment pas. Les propos de Stoltenberg sont sans concessions et convaincants. Il montre en quoi la sexualité masculine, dans un contexte patriarcal, est toxique. En particulier, ce qu'il écrit sur la pornographie est particulièrement intéressant. J'ai lu avec grand intérêt la tentative de créer une loi anti-pornographie qui prenne en compte les victimes. On sort de ce livre avec l'idée que la masculinité doit être détruire afin de mettre à bas la bipolarisation de genre et les structures de pouvoirs qui y sont spécifiquement liées.

Image : Éditeur

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26/11/2015

Les Suffragettes

J'attends ce film depuis un bon moment. Malgré les polémiques je voulais le voir. Le film prend place en 1912. Les femmes militent depuis de nombreuses années de manière pacifique afin de recevoir le droit de vote et donc d'être des citoyennes à part entière. Mais ce droit leur est encore et toujours refusé. Le mouvement se pense donc dans une nouvelle direction. Si le pacifisme ne fonctionne pas et ne donne lieu qu'aux moqueries il est temps de passer aux actes. Le mot d'ordre est lancé les femmes vont faire preuve de désobéissance civile. Le film suit une jeune ouvrière de 25 ans : Maud Watts. La journée elle travaille du matin au soir dans un intérieur suffoquant et bruyant sans être payée autant que les hommes. Le reste du temps elle s'occuper de son fils ainsi que de son mari. Après réflexions et prises de connaissances elle s'implique de plus en plus fortement dans le mouvement des Suffragettes malgré son mari et la violente répression policière.

Qu'ai-je pensé de ce film ? Tout d'abord, je trouve que montrer le mouvement par les yeux d'une ouvrière est une très bonne idée. On se trouve face aux personnes les plus démunies par les conséquences du militantisme et du sexisme. En effet, Maud Watts est victime des avances de son patron tandis que ses collègues sont battues par leurs maris. Le film montre ce que coute ses idées à Maud. Elle est seule, elle perd son fils ainsi que sa communauté ce qui implique l'incapacité de trouver du travail ainsi que la pauvreté. Le film montre aussi la répression extrêmement forte de la police. On les suit, on les fiche et on les arrête afin d'éviter que le système soit remis en cause. Il faut surtout éviter la publicité autours des actions des Suffragettes afin d'éviter de nouvelles recrues. Le film nous montre aussi que demander gentiment est inutile. Les droits ne peuvent être reçus qu'après de longues luttes parfois physiques. Le jeu et la réalisation sont très froides. On suit Maud comme si elle portait la caméra. Les conditions de vie nous sont jetées aux visages tandis que tout tremble dans tous les sens lors des assauts de la police ou des fuites. Bien que ce ne soit pas un film parfait sur un sujet difficile je l'ai apprécié.

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**** Intéressant avec une bonne prise sur le contexte historique des ouvrières.
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Image : Allociné

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07/11/2015

The infinite loop 2. La lutte par Pierrick Colinet et Elsa Charretier

Titre : The infinite loop 2. La lutte9782344011003-L.jpg
Auteur-e-s : Pierrick Colinet et Elsa Charretier
Éditeur : Glénat 4 novembre 2015
Pages : 112

Ce second tome contient les numéros 4-6. Teddy n'est pas contente. On lui a enlevé l'amour de sa vie. Il n'y a qu'un seul espoir : tout détruire afin de forcer les patrons de se manifester et de lui parler. Bien entendu, les autres Teddy ne sont pas d'accord. Mais le plan fonctionne et elle découvre que les anomalies sont bien plus nombreuses qu'elle ne le croyait. De plus, elles sont toutes cachées dans un lieu secret permettant leur étude. C'est le seul espoir de retrouver Ano. Mais est-il vraiment légitime de lutter pour sauver une seule personne alors que sa perte pourrait en faire un symbole ? Sans oublier que la réaction conservatrice tente de mobiliser ses troupes par la peur et la haine.

Je n'ai pas mis longtemps à terminer ce second tome. Je n'avais pas envie d'attendre plusieurs jours. L'histoire est toujours aussi bonne. On retrouve une Teddy en colère qui décide de quitter la sécurité de son placard pour faire exploser son identité dans tous les coins de la réalité. Face à elle nous avons des militantes qui tentent de lui expliquer la valeur du fonctionnement en groupe (un thème magnifiquement repris dans la dernière planche) et des conservateurs qui hurlent la non existence d'une alternative à leur vision du monde (avec une petite mention parfaitement avouée contre Thatcher). On retrouve Ulysse qui passe du stade du Nice Guy au véritable allié en restant à sa place : dans l'ombre. L'histoire, au début, est un peu difficile à comprendre mais c'est voulu et adapté à l'intrigue. Dans un second temps on en apprend plus sur la nécessité de la lutte pour les personnes qui ne peuvent vivre leur identité et leur amour au grand jours ou qui sont traités en citoyen-ne-s de seconde zone. Ce comics est un appel à la mobilisation contre toutes les formes de discrimination. Il le fait en revendiquant l'importance de l'espoir contre les personnes qui ont peur et qui ressentent de la haine (si vous ne comprenez pas le lien vous devriez vous mettre à Star Wars). C'est un message particulièrement important quand on se souvient que, le 28 février 2016, les suisse-sse-s voteront sur une initiative du PDC qui vise à interdire le mariage entre personnes de même sexe. Autrement dit, une initiative homophobe qui vise à ancrer une discrimination dans la constitution.

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***** Le second tome propose une histoire tout aussi magnifique que dans le premier. Bien que je me soies demandé pourquoi il a été choisi de faire deux tomes il y a, en fait, un sens puisque Teddy change énormément entre les deux.

Image : Éditeur

The infinite loop 1. L'éveil par PierrickColinet et Elsa Charretier

Titre : The infinite loop 1. L'éveil9782344009529-L.jpg
Auteur-e-s : Pierrick Colinet et Elsa Charretier
Éditeur : Glénat 26 août 2015
Pages : 112

Ce premier tome contient les numéros 1-3. Dans le futur les voyages dans le temps sont possibles. Cependant les paradoxes sont extrêmement dangereux. Il existe un groupe terroriste qui crée ces paradoxes, nommés anomalies, afin de détruire le futur. Heureusement, un groupe policier est chargé de les effacer afin d'éviter une catastrophe. L'une des agentes de ce groupe policier est Teddy. Elle est l'une des meilleurs. Elle est secondée par Ulysse. Ce dernier pourrait être plus intéressé que Teddy ne le croit. En fait, je ne vous ai pas dit que ce futur a supprimé tout ce qui est trop extrême ? Les sentiments amoureux sont inclus. Ces derniers sont considérés comme la cause de toutes les erreurs du passé. Teddy croit intimement en cela. Mais lorsqu'une anomalie prend la forme d'une jeune femme dans une ruelle de New York en 1970 tout change.

Les personnes qui aiment la SF le savent : le futur n'est qu'un moyen de décrire ce qui nous inquiète aujourd'hui. Derrière ce comics qui parle de futur et de voyage dans le temps nous avons une histoire entre deux femmes. Car oui, le lobby lgébété a infiltré même ce bastion hétérosexuel que sont les comics (et depuis de nombreuses années) pour le plus grand bonheur de tout le monde et une créativité exacerbée. Les paradoxes ne sont qu'une conséquence. Ce qui importe c'est le choix de deux femmes qui se découvrent face à l'adversité. L'une est ouverte non seulement à ce qu'elle est mais aussi aux autres. Teddy, elle, est enfermée dans un placard au propre comme au figuré. Nous avons aussi le Nice Guy qui cache, derrière sa gentillesse, l'homophobie et la jalousie quand il se rend compte qu'il "seulement un ami". Et enfin, nous avons le patriarcat hétéro-sexiste sous la forme de deux hommes policiers absolument immondes les quelques fois qu'ils apparaissent. Une belle histoire aux couleurs et dessins magnifiques. On nous offre aussi un petit bonus sous la forme d'une brève histoire de l'homosexualité dans les comics américains. Il est écrit par la rédactrice du site https://thelesbiangeek.wordpress.com/ que je recommande à toutes les personnes intéressées. Sur ce je vous laisse... j'ai le second tome à lire.

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***** Cette minisérie est un vrai coup de cœur!

Image : Éditeur

12/10/2015

Le plus bel âge? Jeunes et jeunesse en France de l'aube des "Trente Glorieuses" à la guerre d'Algérie par Ludivine Bantigny

Titre : Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l'aube des "Trente Glorieuses" à la guerre d'Algérie9782213628707-T_0.jpg?itok=XqTlXKUF
Auteure : Ludivine Bantigny
Éditeur : Fayard 2007
Pages : 498

Ce gros livre, en effet il est massif, est l'adaptation d'une thèse de la part de Ludivine Bantigny sur l'histoire de la jeunesse française depuis l'après-guerre jusqu'à la fin de la guerre d’Algérie. L'auteure s'y pose la question de ce qui constitue la jeunesse. Est-ce un simple mot ou est-ce plus compliqué. Pour cela elle tente de comprendre ce qui a constitué la jeunesse, comment on en a parlé et quelles sont les expériences communes qui permettent de former une génération. Elle construit son travail en quatre parties de trois chapitres chacune ce qui lui permet de passer sur tous les aspects de la jeunesse. Elle début tout de même avec une introduction et un prologue afin de poser les bases méthodologiques de sa recherche.

La première partie, nommée "Les travaux et les jours", permet à Bantigny de placer la jeunesse sur le marché du travail et de l'éducation. Le premier chapitre permet de montrer comment les relations entre les générations et entre les jeunes se forment. Quels sont les moyens économiques que les jeunes possèdent ? Mais aussi comment font-ils pour avoir des loisirs ? Le chapitre suivant permet d'étudier le fonctionnement de l'école alors que de plus en plus de personnes s'y rendent. L'auteure dépeint une école encore ancienne, rigide, basée dans des locaux exigus et inadaptés à tels point que certaines personnes les considéraient comme insalubres. Elle montre aussi les nombreux débats qui se sont formés autours de l'école et de sa mission. En effet, l'école était pensée comme trop livresque et trop peu basée sur les besoins économiques. Enfin, Ludivine Bantigny se pose la question du marché du travail. Elle montre un oubli des agriculteurs dont le travail est presque gratuit. Cependant, les autres jeunes ne sont pas en reste. Les relations avec les collègues et les patrons sont souvent difficiles voir humiliantes. Les jeunes peuvent être soumis à un régime illégal sans être bien payé. Mais il n'y a pas de révoltes devant ces conditions considérées comme passagères.

La seconde partie concerne le danger social des jeunes. En effet, il y a eu, et il y a encore, une peur de la jeunesse. Le premier chapitre examine à quoi ressemble le jeune dangereux. Bantigny y décortique la délinquance mais aussi la manière dont celle-ci est pensée par les acteurs de la société. Elle montre comment, presque du jour au lendemain, on voit apparaitre les blousons noirs et la peur des gangs de jeunes à la violence irrationnelle. Tandis que la majorité des jeunes garçons et jeunes filles ne portent le blouson que pour se détacher. Elle explique aussi, dans un second et troisième chapitre, de quelle manière les jeunes dangereux (ou en danger de le devenir) passent sous la loupe de nombreux observateurs. Ces derniers sont chargés de comprendre le jeune délinquant et de trouver un bon moyen de le "guérir". Malgré que les centre d'observations ne soient pas des prisons Bantigny montre que les jeunes qui y sont enfermés se pensent en prison. Ils sont derrière des murs et n'ont pas de libertés. Pire encore, ils ne savent pas quand ils sortiront.

Une troisième partie permet d'examiner les politiques de la jeunesse mises en place par les différents gouvernements. Ludivine Bantigny montre la difficulté de créer ces politiques bien que la jeunesse soit pensée comme un avenir dont il faut prendre soin. Elle montre quels sont les politiciens les plus appréciés et comment les jeunes entrent en politique que ce soit à droite ou à gauche. Cette partie s'articule bien avec la suivante qui concerne la guerre d'Algérie. En effet, Bantigny commence par montrer comment la politique de la jeunesse fut mise à mal par la une guerre qui n'en portait pas le nom. Elle continue sur la critique de l'école formée par l'armée qui considère que les jeunes ne sont pas assez éduqués à la nation française. Elle montre aussi quel fut l'expérience de la guerre pour cette génération. Au début il y a revendications, craintes et peurs car on envoie pour 28 mois des personnes se battre au nom de la pacification. À la fin, il y a le silence et l'habitude de l'horreur. Alors que sont ces jeunes qui reviennent ? De nombreux journaux se posent la question et ne peuvent pas toujours y répondre.

J'ai lu cette thèse avec un très grand intérêt. L'auteure y fait une peinture très complète de la jeunesse et, surtout, des différentes institutions qui s'occupent d'elle. Elle montre comment les jeunes sont pensés mais aussi ce qui forme une génération. Ainsi, quelques années suffisent pour tout changer entre les jeunes nés durant la guerre et ceux du baby-boom. De nombreux point développés par Ludivine Bantigny pourraient être utilisés pour mieux comprendre ce que l'on dit actuellement sur, en particulier, la mode, la moralité, l'école et la délinquance des jeunes.

Image : Editeur