25/07/2014

Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle par Alain Corbin

Titre : Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle9782081238473_cm.jpg
Auteur : Alain Corbin
Éditeur : Flammarion 1982
Pages : 494

Il y a longtemps que je n'ai rien écrit. Mais il faut avouer que ce livre est un vrai pavé et que la lecture prend un certain temps. Je connaissais déjà cet ouvrage via mes études. Je n'avais vu que des extraits mais ceux-ci m'avaient beaucoup intéressé. Je me suis donc lancé dans l'ouvrage complet lorsque je l'ai remarqué en librairie. Corbin y étudie la manière dont la prostitution fut pensée, régulée et gérée au XIXe siècle en France. Ceci lui permet de décrire un modèle français de réglementarisme mais aussi ses mutations face aux différentes critiques dont celles des abolitionnistes. Pour cela l'auteur construit trois parties.

La première partie étudie le projet réglementariste en deux chapitres. Le premier permet d'étudier les discours qui existent au XIXe siècle sur la nécessité d'une réglementation de la prostitution. Corbin s'attache, en particulier, à étudier les propos de Parent- Duchâtelet. Le second chapitre permet non seulement de comprendre qui sont les prostituées mais aussi leur répartition et les procédures administratives qu'elles subissent. On y trouve aussi une étude des trois lieux principaux de la prostitution: la maison de tolérance, l’hôpital et la prison. Ces trois lieux fonctionnent ensemble pour contrôler la santé et les mouvements des prostituées via un enfermement.

La seconde partie est chargée de faire comprendre la mutation de l'enfermement en surveillance. Elle se constitue de 3 chapitres. Le premier permet à l'auteur de nous démontrer que malgré les discours et les dispositifs le projet réglementariste, tel qu'il le nomme, est un échec. En effet, non seulement les maisons de tolérances sont en déclin mais, en plus, les pratiques changent ou ne sont pas comptabilisées. Cet aspect est aussi développé dans le second chapitre. Le troisième, lui, permet d'analyser de la lutte contre le réglementarisme. Celle-ci se forme aussi bien dans les campagnes des abolitionnistes que dans les propos des socialistes. Plus important encore, les discours des anarchistes semblent particulièrement intéressants et l'auteur nous en offre une analyse frustrante car courte.

Enfin, la dernière partie permet de relier les critiques à la constitution d'un néo-réglementarisme qui est victorieux au début de la Première guerre mondiale. L'auteur nous offre ici deux chapitres. Le premier lui permet de traiter trois points. Tout d'abord l'arrivée de la peur du péril vénérien qui abouti à la mise en place de nombreuses associations de prophylaxie. Mais aussi la rumeur et la peur de la traite des blanches qui fait croire à un vaste réseau international de rapt alors que les données policières, selon l'auteur, sont plus nuancées. Enfin, Corbin analyse les discours qui tentent de créer une prostituée née autours des thèses anthropologiques italiennes et des thèses de Lombroso et de Pauline Tarnowsky. Le dernier chapitre permet de comprendre la raison de l'absence de projet législatif sur la prostitution ainsi que l'essor, au tout début du XXe siècle, d'une large et puissante observation des prostituées via la police et les médecins.

Au finale que penser de ce livre? Mis à part son aspect un peu ancien, la première édition est de 1978, je pense qu'il reste important pour comprendre la prostitution en France au XIXe siècle. De nombreux sujets sont pris en compte par l'auteur sans, pour autant, toujours tout nous offrir. On peut aussi utiliser ce livre comme base pour observer les pratiques durant la Première guerre mondiale. Mais, surtout, il permet de mettre en contradiction les pratiques réglementaristes du XIXe siècle, dans leurs points positifs aussi bien que négatifs, et les discours abolitionnistes de l'époque avec, quand c'était possible, les (ré)actions des principales intéressées.

Image: Site officiel

06/07/2014

Le miasme et la jonquille par Alain Corbin

Titre : Le miasme et la jonquille9782081212978_cm.jpg
Auteur : Alain Corbin
Éditeur : Flammarion 2008
Pages : 429

Nous vivons dans une société qui fait la chasse aux odeurs naturelles. Il faut, pour être civilisé, sentir bien, être propre. L'endroit dans lequel nous vivons doit aussi suivre certaines règles d'hygiènes. Ainsi, qui osera avouer ne pas faire le ménage pendant plus de deux mois? Acte qui ne peut se justifier que par des circonstances exceptionnelles. Mais cette manière de considérer l'odeur comme un problème qui doit être combattu n'est pas sans histoire. Alain Corbin, dans ce livre, se propose d'étudier comment, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, les pratiques, discours et attitudes face aux odeurs se sont modifiés.

Pour ceci l'auteur construit son livre en 3 parties. La première, "révolution perceptive ou l'odeur suspecte", est formée de 5 chapitres. Ceux-ci permettent, tout d'abord, de comprendre que l'odeur de l'air impliquait un danger. Ainsi, de nombreux chercheurs de l'époque ont tenté d'analyser l'air pour comprendre son fonctionnement mais aussi ses caractéristiques plus ou moins mortelles. Mais le danger peut aussi venir de la terre. Alain Corbin nous montre un imaginaire de la terre comme d'un cloaque dans lequel les débris et restes se mêlent et risquent de se déverser sur nous. Ce mélange est si dangereux qu'il peut même impliquer la suppression de projets de constructions. En ce qui concerne les lieux sociaux ce sont les hôpitaux et les prisons qui semblent concentrer l'intérêt sur leurs odeurs. On apprend aussi que la médecine de l'époque considère l'odeur comme un signe de vitalité. Ainsi, l'hygiène risque de briser la santé. Alors qu'une odeur forte est un signe de vie saine. Corbin montre aussi une progressive perte de tolérance face aux odeurs. Celle-ci, selon l'auteur, passe des élites au peuple. Parallèlement, l'usage des parfums se répand pour cacher les odeurs naturelles.

La seconde partie concerne la purification de l'espace public. Alain Corbin analyse ce sujet dans trois chapitres. Tout d'abord, ce sont les stratégies qui l'intéresse. Comment peut-on supprimer les odeurs dans l'espace public? Il trouve trois méthodes. En premier lieu il est nécessaire de créer une barrière entre le malsain et le reste du monde. C'est dans son but que les routes sont pavées et les murs crépis. Une seconde méthode est la ventilation. Celle-ci concerne aussi bien l'eau que l'air. Pour purifier il est nécessaire que ces fluides soient mouvants. Enfin, il faut créer de l'espace entre les humains. Ce qui aboutit à l'apparition des lits individuels dans les hôpitaux. Ensuite, Corbin nous montre que la nécessaire purification doit se mettre à fonctionner avec les nécessités économiques. Une mauvaise odeur implique une perte d'engrais pour les campagnes et, donc, une perte d'argent pour la ville qui aurait pu revendre cette matière première. L'auteur termine en analysant les codes de l'hygiène imposé par les lois et règlements. Il montre aussi leur lien avec un contexte précis.

La troisième, et dernière, partie est constituée de 5 chapitres. Il est intitulé "odeurs, symboles et représentations sociales". Après une courte introduction Alain Corbin nous plonge dans le vif du sujet en analysant la représentation de la puanteur du pauvre. Alors que le XVIIIe considère que l'odeur dépend de plusieurs facteurs le début du XIXe crée une différence entre le riche, aéré, propre et à la bonne odeur et le pauvre, sale, puant, obscur. L'auteur continue en analysant les pratiques d'hygiènes dans les lieux d'habitations. Alors que la bourgeoisie accepte l'aération malgré le besoin d'intimité les classes plus modestes résistent fortement. Elles gardent des idées maintenant combattues sur la nécessité de garder les lieux fermés. Dans trois autres chapitres Alain Corbin nous montre comment les parfums sont utilisés voir même érotisés.

J'ai beaucoup apprécié ce livre qui permet de comprendre une histoire difficile à atteindre. La centralité des odeurs, telles qu'elle est analysée par Corbin, est impressionnante. On s'étonne devant les techniques et les discours qui se sont formés autours et qui montrent que nos pratiques d'hygiènes actuelles sont loin d'être naturelles. Non seulement en raison de problèmes techniques et matériels mais aussi à cause des différentes conceptions du sain et du malsain. Le propos de ce livre est dense et le volume est volumineux. Il demande un certain effort de concentration mais il en vaut la peine. Je ne peux pas assez le recommander.

Image: Éditeur