12/10/2015

Le plus bel âge? Jeunes et jeunesse en France de l'aube des "Trente Glorieuses" à la guerre d'Algérie par Ludivine Bantigny

Titre : Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l'aube des "Trente Glorieuses" à la guerre d'Algérie9782213628707-T_0.jpg?itok=XqTlXKUF
Auteure : Ludivine Bantigny
Éditeur : Fayard 2007
Pages : 498

Ce gros livre, en effet il est massif, est l'adaptation d'une thèse de la part de Ludivine Bantigny sur l'histoire de la jeunesse française depuis l'après-guerre jusqu'à la fin de la guerre d’Algérie. L'auteure s'y pose la question de ce qui constitue la jeunesse. Est-ce un simple mot ou est-ce plus compliqué. Pour cela elle tente de comprendre ce qui a constitué la jeunesse, comment on en a parlé et quelles sont les expériences communes qui permettent de former une génération. Elle construit son travail en quatre parties de trois chapitres chacune ce qui lui permet de passer sur tous les aspects de la jeunesse. Elle début tout de même avec une introduction et un prologue afin de poser les bases méthodologiques de sa recherche.

La première partie, nommée "Les travaux et les jours", permet à Bantigny de placer la jeunesse sur le marché du travail et de l'éducation. Le premier chapitre permet de montrer comment les relations entre les générations et entre les jeunes se forment. Quels sont les moyens économiques que les jeunes possèdent ? Mais aussi comment font-ils pour avoir des loisirs ? Le chapitre suivant permet d'étudier le fonctionnement de l'école alors que de plus en plus de personnes s'y rendent. L'auteure dépeint une école encore ancienne, rigide, basée dans des locaux exigus et inadaptés à tels point que certaines personnes les considéraient comme insalubres. Elle montre aussi les nombreux débats qui se sont formés autours de l'école et de sa mission. En effet, l'école était pensée comme trop livresque et trop peu basée sur les besoins économiques. Enfin, Ludivine Bantigny se pose la question du marché du travail. Elle montre un oubli des agriculteurs dont le travail est presque gratuit. Cependant, les autres jeunes ne sont pas en reste. Les relations avec les collègues et les patrons sont souvent difficiles voir humiliantes. Les jeunes peuvent être soumis à un régime illégal sans être bien payé. Mais il n'y a pas de révoltes devant ces conditions considérées comme passagères.

La seconde partie concerne le danger social des jeunes. En effet, il y a eu, et il y a encore, une peur de la jeunesse. Le premier chapitre examine à quoi ressemble le jeune dangereux. Bantigny y décortique la délinquance mais aussi la manière dont celle-ci est pensée par les acteurs de la société. Elle montre comment, presque du jour au lendemain, on voit apparaitre les blousons noirs et la peur des gangs de jeunes à la violence irrationnelle. Tandis que la majorité des jeunes garçons et jeunes filles ne portent le blouson que pour se détacher. Elle explique aussi, dans un second et troisième chapitre, de quelle manière les jeunes dangereux (ou en danger de le devenir) passent sous la loupe de nombreux observateurs. Ces derniers sont chargés de comprendre le jeune délinquant et de trouver un bon moyen de le "guérir". Malgré que les centre d'observations ne soient pas des prisons Bantigny montre que les jeunes qui y sont enfermés se pensent en prison. Ils sont derrière des murs et n'ont pas de libertés. Pire encore, ils ne savent pas quand ils sortiront.

Une troisième partie permet d'examiner les politiques de la jeunesse mises en place par les différents gouvernements. Ludivine Bantigny montre la difficulté de créer ces politiques bien que la jeunesse soit pensée comme un avenir dont il faut prendre soin. Elle montre quels sont les politiciens les plus appréciés et comment les jeunes entrent en politique que ce soit à droite ou à gauche. Cette partie s'articule bien avec la suivante qui concerne la guerre d'Algérie. En effet, Bantigny commence par montrer comment la politique de la jeunesse fut mise à mal par la une guerre qui n'en portait pas le nom. Elle continue sur la critique de l'école formée par l'armée qui considère que les jeunes ne sont pas assez éduqués à la nation française. Elle montre aussi quel fut l'expérience de la guerre pour cette génération. Au début il y a revendications, craintes et peurs car on envoie pour 28 mois des personnes se battre au nom de la pacification. À la fin, il y a le silence et l'habitude de l'horreur. Alors que sont ces jeunes qui reviennent ? De nombreux journaux se posent la question et ne peuvent pas toujours y répondre.

J'ai lu cette thèse avec un très grand intérêt. L'auteure y fait une peinture très complète de la jeunesse et, surtout, des différentes institutions qui s'occupent d'elle. Elle montre comment les jeunes sont pensés mais aussi ce qui forme une génération. Ainsi, quelques années suffisent pour tout changer entre les jeunes nés durant la guerre et ceux du baby-boom. De nombreux point développés par Ludivine Bantigny pourraient être utilisés pour mieux comprendre ce que l'on dit actuellement sur, en particulier, la mode, la moralité, l'école et la délinquance des jeunes.

Image : Editeur

04/02/2014

L'an V de la révolution algérienne par Frantz Fanon

Titre : L'an V de la révolution algérienne9782707167637.gif
Auteurs : Frantz Fanon
Éditeur : La Découverte et Syros 2001
Pages : 174

Je ne connais pas grand-chose sur la guerre d'Algérie. Bien entendu je sais quelques petites choses que tout le monde connaît. Mais ce n'est pas vraiment important. Donc quand j'ai pu lier mon désir d'en savoir plus à la fois sur la pensée de Frantz Fanon et sur la guerre d'Algérie j'ai sauté sur l'occasion. Ce livre est publié pour la première fois en 1959. Frantz Fanon est en plein militantisme et il utilise ses connaissances pour aider les Algériens à se libérer de la tyrannie du colonialisme français. Outre cela il écrit. Ici il tente d'analyser les changements que la guerre de libération a créé dans la société algérienne aussi bien d'un point de vue social que dans l'usage des techniques.

Fanon décrit les changements sur 5 chapitres. Le premier concerne principalement les femmes ainsi que leur rapport au voile dans le cadre du colonialisme. Alors que la condamnation française du voile comme un reste de l'ancien temps sexiste ne fit rien pour dévoiler les femmes c'est, paradoxalement, selon Fanon, la guerre qui permit aux femmes de se dévoiler. Ceci se fit non pas pour se libérer d'un carcan patriarcal qui n'est qu'une tradition acceptée mais pour aider à la Révolution. Ainsi, une femme dévoilée peut plus facilement parcourir les rues pour aider les hommes à éviter la police. Inversement, l'intérêt envers les femmes dévoilées par la police a impliqué le retour du voile qui permet de cacher armes et bombes. Dans le second chapitre l'auteur analyse l'arrivée massive et l'usage de la radio. Celle-ci, malgré le brouillage, permet de donner les informations sur les réussites de la Révolution aux citoyen-ne-s alors que les médias français cachent les victoires. Plus encore, les médias de la Révolution utilisent plusieurs langues dont le français. Dans le troisième chapitre Fanon tente de montrer en quoi la guerre change la manière dont la famille fonctionne. Que ce soit le fils qui ne suit plus les conseils de son père ou la fille qui doit nécessairement s'occuper de la famille en l'absence de l'homme voir vivre avec des hommes sans être mariées. Mais c'est aussi le mariage qui change. Alors que, selon Fanon, le mariage était d'abord une alliance entre clans durant la guerre ce sont des personnes qui apprennent à se connaître qui souhaitent se marier sans avoir à demander le droit aux parents (surtout au père). Fanon analyse, dans le chapitre 4, la manière dont la médecine est utilisée par les forces colonialistes. En effet, selon Fanon, la France a tenté d'interdire la vente de médicaments ainsi que de forcer les médecins à dénoncer les blessures suspectes. Enfin, l'auteur termine sur la minorité européenne en montrant comment certains de ses membres décident de soutenir la Révolution que ce soit à l'aide d'informations ou en cachant biens et personnes dans leur propriété.

Je suis à la fois très favorable et un peu déçu par ce livre. Favorable car il donne la pensée de Fanon sur une Révolution en cours et les mutations que cela implique nécessairement dans une société. On apprend donc un certain nombre de choses sur le fonctionnement de la guerre ainsi que sur les raisons qui peuvent pousser certaines personnes à se révolter. Cependant, cette analyse pèche, et c'est normal, par le contexte durant lequel elle a été écrite. Comment peut-on créer un livre avec une méthodologie impeccable alors que l'auteur se trouve en pleine guerre et risque la prison, voir la mort, chaques jours? Il est donc parfaitement compréhensible que les exemples soient des généralités et que Fanon n'entre pas dans le détail. Mais ce qui m'a le plus déçu est la manière dont Fanon analyse le rôle des femmes. L’œil exercé se rend facilement compte qu'elles sont gardées en réserve pour des activités subalternes. Cela ne veut pas dire que ces activités ne sont pas importantes mais elles ne sont pas des luttes. Mais Fanon ne voit pas ça. Alors que son analyse du racisme et du colonialisme est très stimulante il est singulièrement aveugle envers le système patriarcal. Je souhaiterais donc en savoir un peu plus sur ce sujet mais il faudra, pour cela, m'intéresser à d'autres auteur-e-s.

Image: Éditeur