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  • «… je vous fais une lettre» Retrouver dans les archives la parole et le vécu des personnes internées. Commission indépendante d'expert-e-s internement administratif4 par Anne-Françoise Praz, Lorraine Odier, Thomas Huonker, Laura Schneider et Marco Nardone

    Titre : « … je vous fais une lettre » Retrouver dans les archives la parole et le vécu des personnes internées. Commission indépendante d'expert-e-s internement administratif 4
    Auteur-e-s : Anne-Françoise Praz, Lorraine Odier, Thomas Huonker, Laura Schneider et Marco Nardone
    Éditeur : Alphil 2019
    Pages : 448

    Sur les 6 tomes actuellement disponibles (3 autres devraient être rendus publics en juillet puis le dernier tome en septembre) celui-ci est le quatrième. Son but est d'analyser les égo-documents, en particuliers les lettres, afin de comprendre la pratique et les effets de l'internement administratif sur la population visée. Pour cela, les auteur-e-s se sont intéressé-e-s aux archives de l'établissement fribourgeois de Bellechasse. En effet, de nombreux confédérés furent envoyés d'autres cantons dans cette grande prison agricole, aussi bien des prostituées que des alcooliques ou encore des jeunes enfants placés. Bien que cela ne soit pas au centre de ce volume, il est nécessaire de prendre en compte le but de l'établissement de Bellechasse : l'apprentissage par le travail agricole. Ce travail est aussi un moyen de baisser les coûts de fonctionnement par l'usage d'une main d’œuvre bon-marché : les prisonniers et internés. Enfin, les auteur-e-s expliquent que les lettres sont particulièrement nombreuses dans les archives de Bellechasse tout simplement à cause de la censure importante appliquée par les différents directeurs. Le volume est divisé en trois parties qui portent sur différentes époques de l'internement. De plus, les chapitres sont parfois suivis d'encarts sur des sujets précis.

    La première partie s'intéresse à l'enquête et à la décision d'internement prononcée par différentes autorités cantonales. Le premier chapitre compare deux cantons romands : Vaud et Valais. Le premier interne pour une période précise à la suite d’une procédure stricte qui permet une défense. Les auteur-e-s notent dans ce volume que la connaissance du temps d'internement et de ses capacités de défenses jouent fortement dans les capacités d'adaptation et de survie des personnes en prison. Le Valais, en revanche, permet l'internement sur demande des communes. Celles-ci n'ont pas besoin d'entendre la personne ni de lui donner sa décision. Quelqu'un peut simplement se retrouver embarqué par la police et envoyé en prison. Le temps d'internement n'est pas non plus défini et il est parfois nécessaire d'attendre plusieurs mois pour qu'une décision légale soit transmise à la direction de Bellechasse, créant de la colère chez les personnes internées.

    Les auteur-e-s démontrent dans cette partie que les personnes qui tentent de se défendre face à un internement essaient d'éviter les catégorisation négatives mises en place par les autorités, quand elles y ont accès. Ces personnes sont aussi parfois surprises de leur envoi en prison, en particulier lorsqu'elles n'ont pas été entendues ni prévenues en avance. Selon les auteur-e-s, le fonctionnement particulier de l'internement administratif en fait une cause de mal être. Les interné-e-s sont enfermé-e-s avec des personnes emprisonnées selon le système pénal. Ce qui implique procédure de défense et connaissance du jours de sortie. Les interné-e-s n'ont pas forcément accès à ces deux points précis mais sont soumis au même régime et le subissent de manière exacerbée puisque leur destin leur est inconnu.

    La seconde partie s'intéresse à l'expérience de l'internement, encore une fois en commun avec les personnes emprisonnées selon le droit pénal. Les auteur-e-s s'intéressent à plusieurs aspects particuliers. La santé est l'un des points importants. En effet, l'expérience d'internement implique une santé défaillante pour plusieurs raisons. Premièrement, le travail difficile peut impliquer des risques. Les auteur-e-s intègrent ce risque pour la santé dans l'idée que la prison doit être plus dure que la vie des personnes les plus pauvres. Donc le travail doit être particulièrement difficile voire dangereux. De plus, la santé n'est pas la préoccupation principale des autorités. Vérifier l'état corporel des personnes internées et les soigner implique un coût que ni les communes, ni les états et encore moins Bellechasse ne souhaite. Régulièrement, le directeur de Bellechasse nie les ennuis de santé, les transformant en des simulations afin de se rendre dans un lieu plus facile à vivre

    Le second point concerne le travail. Celui accompli en prison est souvent difficile et rarement utile à l'extérieur, encore moins professionnalisant. Ce sont des travaux d'agriculture pour les hommes et des soins de ménage pour les femmes (défendant ici un ordre genré du travail). Les hommes craignent de perdre leur savoir-faire professionnel tandis que les femmes se plaignent d'un travail difficile et peu ragoutant. Dans les deux cas, il est possible de changer d'affectation mais cela dépend de la direction, qui possède ici un pouvoir important sur les interné-e-s.

    Enfin, un dernier point concerne les liens familiaux et amoureux des personnes interné-e-s. Les recherches de la Commission ont permis de comprendre que la direction de Bellechasse, et les autorités des communes et cantons, s'arrogent le droit de juger des relations connues par les personnes interné-e-s. Ces jugements concernent aussi bien la famille que de possibles mariages. Par exemple, il est possible que la direction de Bellechasse fasse pression sur les femmes afin d'accepter un abandon volontaire de leurs enfants, permettant une adoption légale. Ces pressions, bien entendu, remettent en question à la fois le caractère volontaire et le caractère légal de ces adoptions. De plus, les demandes en mariage et les liens affectifs avec des personnes extérieures peuvent être détruites par une censure des lettres, acte souvent mis en place pour attaquer une relation considérée comme dangereuse. Ainsi, les autorités essaient de défendre leur vision de ce qu'est une famille. Les femmes internées sont censées se marier afin d'éviter des enfants en dehors du mariage mais aussi de vivre comme femmes d'intérieurs. Cela implique un mariage avec un homme capable de subvenir à ses besoins et à ceux d'une famille, donc qui possède un travail salarié et n'est pas alcoolique. Bien entendu, les femmes internées jouent avec cela, acceptant des demandes en mariage qui permettent leur libération puis refusant le mariage. Ce qui pousse les communes à demander un mariage en prison avant toute libération.

    La dernière partie s'attache à comprendre la fin des internements et la vie qui suit, là aussi à partir des lettres conservées dans les archives (les interviews de personnes anciennement internées sont utilisées dans un autre volume). L'expérience de la sortie de prison dépend beaucoup de la procédure cantonale impliquée. Vaud, par exemple, offre une date précise avec une procédure de sortie anticipée en cas de bon comportement. D'autres cantons internent pour un temps indéterminé. La sortie dépend donc de la direction de la prison, des autorités cantonales et des autorités communales. Ce qui pousse la personne internée à chercher des aides internes et externes. Les lettres sont un moyen de prouver leur conformité avec les demandes des autorités. Cependant, dans les cas d'internements pour des temps indéterminés. Ces mêmes lettres peuvent être utilisées afin de contester l'internement et sa légalité. Celles-ci permettent aussi d'appeler à la pitié, souvent par l'usage des liens familiaux. De plus, les auteur-e-s démontrent que l'expérience d'internement a un impact sur la vie ultérieur des personnes qui l'ont connue. Avoir vécu un internement implique la constitution d'un dossier administratif qui peut être réutilisé par justifier un nouvel internement. Ne pas suivre les normes et les ordres, donnés dans le cadre d'un patronage, peuvent aussi implique un nouvel internement, parfois plus long. Les anciennes personnes internées en conscience de ce danger et essaient d'éviter les autorités, par les refus des aides sociales ou en déménageant (certaines vont jusqu'à s'inscrire à la légion étrangère). Loin de permettre une réinsertion l'internement crée un danger pour les personnes qui le subissent de ne pas pouvoir s'échapper d'une logique étatique de contrôle et d'enfermement des personnes considérées comme marginales pour des raisons économiques (chômage) ou morales (l'alcoolisme n'étant pas traité de manière médicale pendant longtemps mais selon son danger pour la vie familiale).

    Après un volume trois qui s'intéresse spécifiquement à l'aspect légal ce quatrième volume permet de mieux comprendre l'internement selon les personnes impliquées. Comme le disent les expert-e-s, les lettres analysées ne sont pas forcément représentatives de toutes les personnes interné-e-s. En particulier, les expert-e-s ont en accès aux lettres censurées et ne savent pas toujours ce qui a conduit à garder ces lettres. Seule l'accès à des lettres délivrées pourrait permettre de mieux comprendre les raisons d'en censurer certaines. Mais cela n'implique pas que leur lecture permet de mieux comprendre la vie à l'intérieur de la prison de Bellechasse et les effets d'un internement administratif aussi bien du point de vue professionnel que sur la santé ou encore les liens sociaux et familiaux.

    Image : Éditeur

  • Les murs du silence. Abus sexuels et maltraitances d'enfants placés à l'institut Marini par Anne-Françoise Praz, Pierre Avvanzino et Rebecca Crettaz

    Titre : Les murs du silence. Abus sexuels et maltraitances d'enfants placés à l'institut Marini
    Auteur-e-s : Anne-Françoise Praz, Pierre Avvanzino et Rebecca Crettaz
    Éditeur : Alphil / Presses universitaires suisses 2017
    Pages : 232
    TW : Violences, humiliations, abus émotionnels, abus sexuels

    Comme l'explique le préambule, en février 2015 l'évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Charles Morerod, confie un mandat de recherche à une petite équipe d'historien-ne-s afin de faire la lumière sur des allégations d'abus sexuelles au sein de l'institut pour orphelins Marini, dans lequel des garçons pauvres francophones et alémaniques furent placés par l'assistance sociale. Cet institut se trouvait sous le contrôle direct de l'évêché. Le rapport fut rendu lors d'une conférence de presse en présence des victimes, le 26 janvier 2016, attirant l'attention d'une partie importante des médias suisses. Suite à l'attention soutenue de la presse et du public les auteur-e-s ont décidé de publier le rapport, le livre que je viens de terminer.

    Le livre est construit en 5 parties distinctes qui permettent de comprendre le fonctionnement de l'institut, les faits avérés mais aussi de mettre en lumière les raisons pour lesquelles les personnes coupables de maltraitances n'ont pas été inquiétées. Dans chaque chapitre, les témoignages oraux sont utilisés en parallèle des archives. Les deux premiers chapitres permettent de mieux comprendre comment on devient un enfant placé à Marini mais aussi le fonctionnement de l'institut. Ainsi, les auteur-e-s démontrent que les pensionnaires francophones sont placés sur une longue durée sans posséder de contacts soutenus avec leurs parents, quand des parents existent. Ces enfants ne connaissent que leur tuteur ou les assistants sociaux, qui ne passent pas régulièrement les voir. En face d'eux, des garçons germanophones sont placés un an afin de travailler tout en apprenant le français. Ceux-ci sont liés à une famille qui peut le soutenir en cas de besoin. La vie est rude et frugale. Les repas sont peu variés et servis dans de la vaisselle de fer. Outre le travail scolaire, les enfants doivent travailler dans les champs, afin de payer le coût de leur placement qui n'est pas entièrement pris en charge par la pension. Le travail est dur voir destiné à des adultes. Il existe même une catégorie d'enfants qui ne sont pas envoyés à l'école afin de travailler perpétuellement. Les punitions sont aussi monnaies courantes et les auteur-e-s décrivent une forme particulièrement humiliante et violente ayant lieu après la messe.

    Les chapitres 3 et 4 se concentrent sur les abus sexuels commis à Marini par des ecclésiastiques. Les auteur-e-s montrent que des abus graves et répétés ont eu lieu durant la période d'étude. Abus dont les dénonciations n'ont pas permis de protéger les enfants. Les auteur-e-s construisent les chapitres en essayant d'éviter une posture de scandale ou voyeuriste afin de mettre en avant non pas les actes mais la manière dont les personnes qui ont accepté de témoigner ont perçu ces actes. L'étude montrer que les anciens enfants placés se sont trouvés piégés face à des hommes plus âgés qui possèdent un certain pouvoir et une autorité morale importante. De plus, le manque d'affection a rendu les personnes vulnérables face aux actions d'adultes abuseurs. Cependant, des dénonciations ont eu lieu. Il est donc nécessaire de comprendre pour quelles raisons les abuseurs sont restés en place et n'ont pas été déférés en justice, mis à part deux cas. Les auteur-e-s montrent que les autorités, l’Église et les médias, même de gauche, sont réticents à mettre en cause des prêtres dont le statut, au sein d'un canton fortement catholique, ne doit pas être mis à mal. De plus, les actes dénoncés sont systématiquement requalifiés soit en usant d'un qualificatif médical soit en niant la portée de ceux-ci, ce ne sont que des imprudences. Pire encore, lors du XIXème siècle l’Église catholique s'est fermée à la dénonciation publique. Les personnes ayant connaissances de cas d'abus ont l'obligation de silence, au prix d'une excommunication. L’Église règle les problèmes à l'interne par un déplacement de la personne accusée, parfois temporaire. Ce n'est que récemment que le Pape François a décidé de forcer la dénonciation aux autorités, faisant face à une résistance importante de personnes qui considèrent que les membres de l’Église ne devraient pas être soumis à une justice séculière.

    Enfin, le livre se termine sur les effets des abus sur le parcours de vie des victimes. Les auteur-e-s, grâce aux témoignages consentis, montrent la difficulté de parler de cette période pour les personnes qui ont vécu ces abus. Outre les actes sexuels à proprement parler, ce sont aussi les manques affectifs et la violence qui ont pesé. Ces garçons ont été considéré comme peu importants et incapables de réussites et donc empêchés de suivre leurs capacités à tous les niveaux, bien que certaines rencontres aient été positives. Les abus ont aussi fortement péjoré le développement affectif. Il est devenu difficile de se considérer valable même avec une aide médicale. Cependant, il faut noter aussi une capacité de résilience, souvent liée à une rencontre avec une famille ou une personne, enseignante parfois, positive. Certains sont sortis avec un but spécifique pour construire leur vie tandis que d'autres ont réussis à reconstruire leur récit après avoir aidé des personnes à surmonter leurs propres problèmes. Mais c'est aussi le souhait par l’Église, via cette recherche, de demander pardon et d'accepter la vérité des faits qui peut avoir permis une reconstruction.

    Enfin, le livre se terminer sur une synthèse et les souhaits des personnes qui ont témoigné. Les auteur-e-s ajoutent diverses annexes dont des versions complètes des témoignages, la méthodologie, le guide d'entretien ainsi qu'un historique de l'institut Marini. Ce livre se concentre sur un institut précis et la recherche autours de faits graves qui donnent lieu, actuellement, à des processus de réparations financières. Les questions plus larges du placement d'enfants sont mentionnées mais ne sont pas centrales, bien que les questions posées soient importantes. Les auteur-e-s mentionnent aussi les problèmes éthiques que posent une telle étude. Comment se situer face aux témoignages et comment ne pas les trahir. Mais aussi de quelle manière éviter le scandale pour mettre en avant les causes qui expliquent la survenue de tels actes et l'incapacité de les dénoncer. Les auteur-e-s placent aussi ce travail dans le cadre d'un effort au niveau international pour comprendre le traitement subis par une partie de la population mondiale au sein d'instituts de placement et face aux mesures d'assistances de différents pays. Plusieurs commissions d'enquêtes ont travaillé, voir travaillent encore, sur le sujet.

    Image : Éditeur

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