19/07/2013

L'hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'occupation par Isabelle von Bueltzingsloewen

Titre : L'hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'occupation
Auteure : Isabelle von Bueltzingsloewen
Éditeur : Flammarion 2009
Pages : 522

Ce livre naît autours d'une polémique. Cette dernière a pris force durant les années 80 pour toujours continuer. Des auteurs importants accusent l'institution psychiatrique française de s'être rendue complice d'une extermination par la faim de 40 000 aliénés internés sous la demande, cachée, du régime de Vichy. Un devoir de mémoire est affirmé autours de ces victimes d'une politique eugénique. L'auteure de la recherche ne souhaite pas répondre de manière polémique. Au contraire, elle recherche les faits pour connaître la réalité de ce qui est nommé extermination. Ceci la mène à poser de nombreuses questions aussi bien méthodologiques que factuelles pour comprendre comment 40 000 personnes ont pu mourir de faim en France.

Cet examen est organisé en trois parties regroupant trois à quatre chapitres. Les trois premiers chapitres permettent à Bueltzingsloewen d'examiner les chiffres et les faits de la faim. Elle commence donc par expliquer sa méthode d'approximation du nombre de victimes, ainsi que ses inexactitudes, qui permet de dénombrer environ 45 000 morts surnuméraires. Ce terme décrit des personnes, si on s'en tient aux années d'avant guerre, sont morts en "trop". Mais ce chiffre ne permet pas de savoir qui exactement est mort de faim et qui est mort naturellement. Il faut aussi prendre en compte l'affaiblissement de certaines personnes. Autrement dit, ce chiffre n'est qu'une approximation difficilement individualisable. L'auteure examine aussi ce qu'elle nomme le scénario de la famine ce qui lui permet de mettre en avant des explications économiques. Aussi bien la réquisition allemande que les restrictions ont impliqué une hausse importante des prix à laquelle les économistes des asiles n'était pas préparé. Dans le dernier chapitre elle analyse aussi la production scientifique des aliénistes qui est vue, par des militants de notre époque, comme le comble du cynisme. Bueltzingsloewen montre que cette production permet non seulement aux médecins de s'insérer dans le milieu médical mais aussi de comprendre le phénomène qu'ils ont sous les yeux alors que les connaissances médicales sur la famine sont très insuffisantes à l'époque en France.

Mais cet aspect scientifique n'implique pas que ces hommes n'avaient pas conscience d'un malheur qui demandait une action. Dans une seconde partie l'auteur examine donc comment la société a pris conscience du problème et a réagit. Elle montre que les médecins, dès le début, se sont mobilisés localement pour contrer la mort certaine de leurs patients. Mais ces actions étaient limitées par l'incompréhension du phénomène et par leur caractère local. Heureusement, les médecins aliénistes sont regroupés dans une association nationale qui, rapidement, lance des cris d'alarme au gouvernement pour demander une action. Ce dernier n'est d'ailleurs pas inactif et, malgré une ambiance eugénique, met en place une politique de rationnement en faveurs des interné-e-s qui permet de nourrir à nouveau ces derniers. Bueltzingsloewen démontre donc que, loin d'une volonté d'extermination, les acteurs de l'époque ont réagit dans les limites de leur pouvoir et ont réussi à gagner le soutient officiel de Vichy.

Dans une dernière partie l'auteure tente de comprendre les raisons de l'abandon des interné-e-s. Elle montre que ces derniers sont insérés dans une institution qui implique le délitement des liens sociaux et l'oubli des personnes internées. Comme elle le dit si bien: l'internement est une mort social avant que la mort physique n'ait lieu. Non seulement, avant-guerre, l'institution est bloquée par le nombre important d'interné-e-s qui empêche une prise en charge individuelle. Mais en plus les médecins ne considèrent pas les possibilités de guérisons ce qui implique que les patients peuvent passer des années, si ce n'est leur vie entière, enfermés. Ceci joue aussi sur les relations sociales extérieures qui, progressivement perdent de leur intensité ou sont non-existantes. L'auteure montre que pour les interné-e-s qui possèdent encore des relations avec leur famille la mort par inanition est bien moins importante grâce à l'apport offert via les visites. Mais il existe aussi une coupure avec la société - dans laquelle les thèses eugénistes ont une certaine audience - qui considère les interné-e-s comme des inadaptés sociaux inutiles dont la mort serait un soulagement aussi bien pour les familles que pour les institutions sociales. Ces aspects ont contribué à une invisibilité des personnes internées dans les asiles même si les thèses eugénistes n'ont pas été concrétisée par une extermination contrôlée et voulue par l’État. Elle termine cette partie en montrant que les années de guerre ont permis une remise en cause du système qui a permis de penser l'idée de libération et d'institutions ouvertes. Mais aussi de mettre en place des organisations de travail et de loisirs pour les interné-e-s qui permet de recréer une utilité sociale tout en reliant les patients à la société grâce à l'aide qu'ils peuvent offrir. Paradoxalement, la guerre a permis ceci en haussant la tolérance à ce que l'on nomme la folie dans les entreprises à cause du manque de main d’œuvre dû à l'emprisonnement et à la mobilisation de français. Cette remise en cause continuera après la guerre malgré les difficultés politiques.

En conclusion, j'ai trouvé ce livre très documenté et très dense. L'auteure montre une érudition importante sur un sujet difficile. En parallèle d'une recherche dans les archives qui lui permet de valider un certain nombre d'hypothèses tout en contextualisant les événements et en corrigeant des inexactitudes historiques elle met en place une réflexion importante sur le rôle de l'historien face au devoir de mémoire. En effet, la polémique l'oblige à prendre position sur son activité d'historienne face à des personnes qui peuvent être très hostiles à la méthode historique accusée d'euphémiser un crime voir de culpabiliser des victimes. Mais le rôle de l'historien n'est ni de juger ni d'entrer dans une polémique. Son rôle est d'analyser les faits dans leur contexte pour comprendre comment quelque chose s'est produit et pour quelles raisons. Isabelle von Bueltzingsloewen y arrive parfaitement sur un thème rendu difficile par sa médiatisation même.

Image: Éditeur

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