04/07/2011

L'affaire du foulard islamique: la production d'un racisme respectable par Saïd Bouamama

Titre: L'affaire du foulard islamique: la production d'un racisme respectablebouamama150.jpg
Auteur: Saïd Bouamama
Éditeur: Geai Bleu 2004
Pages: 180

Nous avons tous eu, même si nous visons en Suisse, les échos de l'affaire du foulard en France. Le déferlement médiatique de 2003 a aussi touché notre pays qui, à son tour, a connu des débats sur le sujet. Mais Saïd Bouamama ne croit pas que les débats sur le foulard soient les bons débats sur le bon sujet. C'est probablement pourquoi, un an après les évènements, il a écrit ce livre dans lequel il tente de déconstruire les évènements et les débats de 2003 en France. L'auteur écrit son essai en quatre parties. La première contextualise le débat dans une France qui connaît une extension de l'électorat du front national. C'est aussi une France qui connaît une aggravation, niée, des discriminations et des différences sociales entre les plus riches et les plus pauvres liée à la déconstruction des acquis sociaux au nom du libéralisme. Mais c'est aussi un pays qui reprend à son compte l'idée du choc des civilisations de Huntington. Un auteur culturaliste qui a théorisé l'actuel guerre entre deux. soi-disant, civilisations monolithiques (dans le sens ou les différences sont niées au nom d'un seul facteur unificateur: la religion).

La seconde partie a le mérite de faire ce que personne, dans les médias, n'a fait: l'auteur examine les significations du voile. Il commence par démontrer que les trois religions monothéiste connaissent le voile pour, ensuite, s'interroger sur sa signification. Il démontre que ce objet est bien un moyen de symboliser une domination masculine sur les femmes. Mais il démontre aussi que le débat actuel simplifie les significations en faisant du voile un objet archaïque d'une religion archaïque par essence face à une culture chrétienne moderne par excellence. Il est donc nécessaire de "sauver" les jeunes femmes musulmanes du moyen âge tout en déniant leur capacité à comprendre, à raisonner et à se sauver elles-même. Enfin, l'auteur montre que le voile, dans le contexte de 2003, est avant tout un moyen pour celles qui le porte de se rendre visible dans le monde social. En portant le voile elles passent outre l'ostracisme des dominé(e)s et entrent en pleine lumière.

la troisième partie est très intéressant puisqu'elle permet à l'auteur de déconstruire les discours des acteurs en faveurs de l'interdiction du voile. Il constate que les discours sont empreints d'une nostalgie envers la troisième république qui impliquait un ordre symbolique des dominants et des dominés. Dans ce discours, les chrétiens avaient une mission civilisatrice et de sauveurs face à des sauvages archaïques incapable de se sauver eux-même. Comme des enfants on parlait d'eux, on agissait pour eux et jamais on ne les consultaient. Il est d'ailleurs révélateur que les différentes commissions et les médias n'aient jamais demandé l'avis des femmes qui portent le voile en France. Dans le même temps, la mise en place de ce "problème" permet aux politiques de diviser les citoyens français sur un sujet qui voile (ironiquement) des questions sociales plus importantes qui auraient pu donner lieu à des conflits sociaux importants. Pour terminer, l'auteur examine les effets de cette interdiction. Il observe que des femmes qui sont discriminées perdent l'accès à l'outil par excellence de l'ascension sociale: l'école. Ce qui le mène à penser que l'expulsion, plutôt que de sauver les femmes du communautarisme, ne peut que créer ce communautarisme et obliger ces femmes expulsées à se trouver dans le giron des intégristes. Si, toutefois, ceux-ci sont vraiment derrière la prise du voile.

Ce livre est intéressant pour comprendre le contexte français mais pouvons nous l'adapter pour le contexte suisse? Nous n'avons pas une interdiction du foulard dit islamique l'école pour les élèves. Mais j'ai l'impression que l'analyse du discours culturaliste dominant en France que Bouamama fait peut permettre de comprendre le discours dominant Suisse sur les immigrants, étrangers et musulmans. En effet, en Suisse nous avons eu, dernièrement, un nombre important de votations concernant la politique de sécurité. Ces votations avaient toutes le point commun de brosser un portrait du délinquant comme jeune, masculin et, surtout, étranger. Il me semble qu'il existe un discours largement culturaliste sur le sujet de la sécurité en Suisse qui existe dans tous le spectre politique actuel et qui justifie des décisions politiques. Il me semble donc important de déconstruire ce discours en montrent comment, sous l'aspect du sens commun, il cache une vision raciste des populations étrangères construites comme dangereuses pour la société suisse par essence.

Image: Éditeur