15/01/2018

L'inquisition. Enquête historique. France, XIIIe-XVe siècle par Didier le Fur

Titre : L'inquisition. Enquête historique. France, XIIIe-XVe siècle
Autrice : Didier le Fur
Éditeur : Livre de poche 14 janvier 2015
Pages : 183

L'inquisition est une institution que l'on connait par de nombreuses adaptations sur l'époque médiévale. Elle est montrée comme un milieu sans pitié, ses membres seraient des adorateurs de la torture et des mises à mort. L'inquisition aurait mis en place un climat de terreur que seul l'arrivée des Lumières a permis de stopper. En somme, c'est l'un des aspects de la légende noir du Moyen-Âge. Ce petit livre propose de condenser les informations que l'on sur le fonctionnement de l'Inquisition afin de mieux comprendre de quelle manière elle a été mise en place, les raisons de son existence et surtout d'éviter les mythes pour mieux se rapprocher d'une réalité scientifique. Cet exercice de Didier le Fur prend moins de 200 pages et 3 parties. À cela il faut ajouter une introduction qui revient en partie sur l'historiographie ainsi que des annexes dans lesquelles on trouve une chronologie ainsi que les interrogatoires proposés par Bernard Gui.

La première partie se concentre sur la mise en place de l'Inquisition. L'auteur y explique que le royaume de France, sur lequel il porte son attention, est considéré comme envahi par les hérésies. En effet, plusieurs groupements se constituent et critiques le fonctionnement de l’Église de Rome. L'auteur étudie les vaudois, il explique que ce groupe essaie de mettre en place une règle de vie mais son chef refuse les ordres du Pape ce qui conduit à une lutte contre ses fidèles. Ce qui pose problème est la possibilité des femmes et des laïcs de prêcher. Le second groupe est celui des Cathares. Il semble bien plus critique que les vaudois puisque le monde et l’Église sont qualifiés de création d'un dieu mauvais, suivant en cela une forme de manichéisme. Dans les deux cas, il a été nécessaire de mettre en place une procédure afin de lutter contre ces hérésies, bien que parfois certaines raisons politiques puissent expliquer les poursuites.

Le fonctionnement de l'Inquisition est examiné dans la seconde partie. Didier le Fur est très clair et divise la procédure en différentes étapes, tout en explicitant en quoi l'Inquisition ne fonctionne pas selon les règles du droit de l'époque. En effet, la défense et les témoins ainsi que les preuves sont acceptées tant que l'inquisiteur les considère utiles. Didier le Fur explicite aussi le fonctionnement de la torture. Loin d'être utilisée largement elle doit suivre une procédure spécifique puisque les membres du clergé n'ont pas le droit de verser le sang. Ainsi, il est nécessaire de présenter les instruments, de commencer par le moins douloureux et surtout de s'arrêter dès qu'un aveu est obtenu. L'auteur explique que le seul but de la procédure est de recevoir cet aveu qui, dans les cas de torture, peut être récusé après 24 heures. Ce qui crée des problèmes pour les personnalités de l'époque qui hésitent entre recommencer la torture ou considérer la personne comme parjure. Suite à l'aveu, il est possible de lancer le jugement et de choisir une peine, celle-ci étant double : une peine ecclésiastique qui permet la repentance et une peine laïque.

La troisième partie s'intéresse au lien entre inquisition et sorcellerie. En effet, l'auteur montre que l'Inquisition s'intéresse en grande partie aux hérésies, la sorcellerie n'est pas considérée comme un danger aussi sérieux. Cependant, le Pape Jean XXII au XIVème siècle ouvre la voie à une répression des personnes soupçonnées de sorcellerie. Le problème est lié à l'hérésie étant donné que la sorcellerie est conçue comme un pouvoir obtenu non pas de dieu mais du diable, en échange d'une adoration de ce dernier. Sans s'y intéresser d'une manière précise, l'auteur explicite les rapports entre la chrétienté et le diable. Il nous parle aussi de la mise en place du sabbat comme rituel spécifique aux sorcières. Mais il nous montre surtout de quelle manière la procédure est adaptée afin de prendre en compte cette nouvelle cible.

Ce petit livre est intéressant pour les personnes qui s'intéressent aux hérésies et à l'Inquisition durant l'époque médiévale. Il est complet et permet de mieux comprendre le fonctionnement d'une institution qui donne souvent lieu à des fantasmes, bien qu'il ne faille pas laisser de côté une forme d'érotisme aux dépens des femmes. Court et synthétique il s'y ajoute une bibliographie qui permet de se lancer dans des aspects plus précis.

Image : Éditeur

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12/10/2015

Le plus bel âge? Jeunes et jeunesse en France de l'aube des "Trente Glorieuses" à la guerre d'Algérie par Ludivine Bantigny

Titre : Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l'aube des "Trente Glorieuses" à la guerre d'Algérie9782213628707-T_0.jpg?itok=XqTlXKUF
Auteure : Ludivine Bantigny
Éditeur : Fayard 2007
Pages : 498

Ce gros livre, en effet il est massif, est l'adaptation d'une thèse de la part de Ludivine Bantigny sur l'histoire de la jeunesse française depuis l'après-guerre jusqu'à la fin de la guerre d’Algérie. L'auteure s'y pose la question de ce qui constitue la jeunesse. Est-ce un simple mot ou est-ce plus compliqué. Pour cela elle tente de comprendre ce qui a constitué la jeunesse, comment on en a parlé et quelles sont les expériences communes qui permettent de former une génération. Elle construit son travail en quatre parties de trois chapitres chacune ce qui lui permet de passer sur tous les aspects de la jeunesse. Elle début tout de même avec une introduction et un prologue afin de poser les bases méthodologiques de sa recherche.

La première partie, nommée "Les travaux et les jours", permet à Bantigny de placer la jeunesse sur le marché du travail et de l'éducation. Le premier chapitre permet de montrer comment les relations entre les générations et entre les jeunes se forment. Quels sont les moyens économiques que les jeunes possèdent ? Mais aussi comment font-ils pour avoir des loisirs ? Le chapitre suivant permet d'étudier le fonctionnement de l'école alors que de plus en plus de personnes s'y rendent. L'auteure dépeint une école encore ancienne, rigide, basée dans des locaux exigus et inadaptés à tels point que certaines personnes les considéraient comme insalubres. Elle montre aussi les nombreux débats qui se sont formés autours de l'école et de sa mission. En effet, l'école était pensée comme trop livresque et trop peu basée sur les besoins économiques. Enfin, Ludivine Bantigny se pose la question du marché du travail. Elle montre un oubli des agriculteurs dont le travail est presque gratuit. Cependant, les autres jeunes ne sont pas en reste. Les relations avec les collègues et les patrons sont souvent difficiles voir humiliantes. Les jeunes peuvent être soumis à un régime illégal sans être bien payé. Mais il n'y a pas de révoltes devant ces conditions considérées comme passagères.

La seconde partie concerne le danger social des jeunes. En effet, il y a eu, et il y a encore, une peur de la jeunesse. Le premier chapitre examine à quoi ressemble le jeune dangereux. Bantigny y décortique la délinquance mais aussi la manière dont celle-ci est pensée par les acteurs de la société. Elle montre comment, presque du jour au lendemain, on voit apparaitre les blousons noirs et la peur des gangs de jeunes à la violence irrationnelle. Tandis que la majorité des jeunes garçons et jeunes filles ne portent le blouson que pour se détacher. Elle explique aussi, dans un second et troisième chapitre, de quelle manière les jeunes dangereux (ou en danger de le devenir) passent sous la loupe de nombreux observateurs. Ces derniers sont chargés de comprendre le jeune délinquant et de trouver un bon moyen de le "guérir". Malgré que les centre d'observations ne soient pas des prisons Bantigny montre que les jeunes qui y sont enfermés se pensent en prison. Ils sont derrière des murs et n'ont pas de libertés. Pire encore, ils ne savent pas quand ils sortiront.

Une troisième partie permet d'examiner les politiques de la jeunesse mises en place par les différents gouvernements. Ludivine Bantigny montre la difficulté de créer ces politiques bien que la jeunesse soit pensée comme un avenir dont il faut prendre soin. Elle montre quels sont les politiciens les plus appréciés et comment les jeunes entrent en politique que ce soit à droite ou à gauche. Cette partie s'articule bien avec la suivante qui concerne la guerre d'Algérie. En effet, Bantigny commence par montrer comment la politique de la jeunesse fut mise à mal par la une guerre qui n'en portait pas le nom. Elle continue sur la critique de l'école formée par l'armée qui considère que les jeunes ne sont pas assez éduqués à la nation française. Elle montre aussi quel fut l'expérience de la guerre pour cette génération. Au début il y a revendications, craintes et peurs car on envoie pour 28 mois des personnes se battre au nom de la pacification. À la fin, il y a le silence et l'habitude de l'horreur. Alors que sont ces jeunes qui reviennent ? De nombreux journaux se posent la question et ne peuvent pas toujours y répondre.

J'ai lu cette thèse avec un très grand intérêt. L'auteure y fait une peinture très complète de la jeunesse et, surtout, des différentes institutions qui s'occupent d'elle. Elle montre comment les jeunes sont pensés mais aussi ce qui forme une génération. Ainsi, quelques années suffisent pour tout changer entre les jeunes nés durant la guerre et ceux du baby-boom. De nombreux point développés par Ludivine Bantigny pourraient être utilisés pour mieux comprendre ce que l'on dit actuellement sur, en particulier, la mode, la moralité, l'école et la délinquance des jeunes.

Image : Editeur

16/05/2015

La tête haute

Suite au film précédent je passe dans du totalement différent puisque je me suis intéressé au film La tête haute. Celui-ci se déroule en France, à Dunkerque. Dès la première scène nous sommes dans le cabinet d'une juge. Une femme de 25 ans et ses deux enfants, dont l'un de 6 ans, sont interrogés. Car le petit Malony pose de nombreux problèmes à l'Éducation Nationale. C'est la vie de Malony que l'on suit jusqu'à ses 17 ans. On l'observe alors qu'il se trouve sur une pente de plus en plus difficile et qu'il a déjà multiplié les placements tout en ayant perdu une grande partie de sa scolarité. Sa mère accepte difficilement les jugements sur ses capacités, le père est absent et Malony en veut à tout le monde. Comment le système de protection des mineurs va-t-il pouvoir s'occuper de ce jeune adulte afin de le sauver ?

Je suis très partagé envers ce film. Il est à la fois réussit et particulièrement conservateur. Il est réussi car les personnages sont plus que convaincants et très bien joués. Que ce soient la juge, l'éducateur / figure paternelle, la mère perdue / indigne / aimante où encore tous les acteurs et actrices du système de protection de l'enfance. L'acteur qui joue Malony réussit parfaitement bien à créer cet adolescent en colère et incapable de se réguler. En ce qui concerne le système il est parfaitement mis en scène aussi bien dans son fonctionnement que dans les idéologies qui se trouvent derrière. Que ce soit les juges où les maisons de placement on sent fortement la puissance de la psychologie pour comprendre et gérer un mineur. On observe aussi les parents et les enfants qui refusent ou ne comprennent pas l'action ainsi que les enquêtes qui leur sont imposées. De ce point de vue le film me semble réussit et fidèle à la réalité.

Donc, pourquoi suis-je partagé ? Comme je l'ai dit plus haut ce film est très conservateur. En effet, la réalisation ne pose jamais de questions critiques au système. Celui-ci est posé et les échecs sont systématiquement portés sur Malony sans que jamais on ne réfléchisse à la dimension sociologique. Seul l’individu pose problème et son intégration à la société normale est une obligation si ce dernier souhaite prouver la réussite des mesures. Celles-ci sont particulièrement violentes et peuvent être mal reçues. Une scène me vient en tête. Après une fugue, pour une raison valable, Malony est réintégré dans son placement malgré la menace d'un emprisonnement. Les autres jeunes ne comprennent pas cela et les membres du personnel tentent d'expliquer que la justice des mineurs est individuelle. C'est en effet le cas, mais pourquoi ne pose-t-on pas la question de ce que l'on peut ressentir face à une justice qui traite tout le monde de manière différente ? Ne pourrait-il pas y avoir un sentiment d’injustice ? Plus important encore, toutes les mesures sont montrées comme obligatoires. Pour s'en sortir Malony doit prouver son envie d'accepter les mesures et de créer un plan de vie qui implique relations amoureuses et travail salarié. Autrement dit le but est de normaliser un jeune déviant sans réellement se questionner sur ce que l'on demande. D'ailleurs, le film se termine sur un jeune homme qui réussit dans un travail, a fait son permis et a commencé une relation amoureuse avec un enfant (la jeune femme qui accouche passe de garçon manqué un peu rebelle à la jupe à fleur du jour au lendemain). On nous présente donc la famille hétérosexuelle bourgeoise presque parfaite comme preuve ultime de la réussite de la justice des mineurs et de l'intégration dans la société.

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**** Très bien joué le film nous montre plutôt bien comment fonctionne le système de protection des mineurs. Mais il est aussi porté par une idéologie conservatrice qui implique de ne pas oublier son esprit critique au placard.
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Image : Site officiel

 

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25/07/2014

Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle par Alain Corbin

Titre : Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle9782081238473_cm.jpg
Auteur : Alain Corbin
Éditeur : Flammarion 1982
Pages : 494

Il y a longtemps que je n'ai rien écrit. Mais il faut avouer que ce livre est un vrai pavé et que la lecture prend un certain temps. Je connaissais déjà cet ouvrage via mes études. Je n'avais vu que des extraits mais ceux-ci m'avaient beaucoup intéressé. Je me suis donc lancé dans l'ouvrage complet lorsque je l'ai remarqué en librairie. Corbin y étudie la manière dont la prostitution fut pensée, régulée et gérée au XIXe siècle en France. Ceci lui permet de décrire un modèle français de réglementarisme mais aussi ses mutations face aux différentes critiques dont celles des abolitionnistes. Pour cela l'auteur construit trois parties.

La première partie étudie le projet réglementariste en deux chapitres. Le premier permet d'étudier les discours qui existent au XIXe siècle sur la nécessité d'une réglementation de la prostitution. Corbin s'attache, en particulier, à étudier les propos de Parent- Duchâtelet. Le second chapitre permet non seulement de comprendre qui sont les prostituées mais aussi leur répartition et les procédures administratives qu'elles subissent. On y trouve aussi une étude des trois lieux principaux de la prostitution: la maison de tolérance, l’hôpital et la prison. Ces trois lieux fonctionnent ensemble pour contrôler la santé et les mouvements des prostituées via un enfermement.

La seconde partie est chargée de faire comprendre la mutation de l'enfermement en surveillance. Elle se constitue de 3 chapitres. Le premier permet à l'auteur de nous démontrer que malgré les discours et les dispositifs le projet réglementariste, tel qu'il le nomme, est un échec. En effet, non seulement les maisons de tolérances sont en déclin mais, en plus, les pratiques changent ou ne sont pas comptabilisées. Cet aspect est aussi développé dans le second chapitre. Le troisième, lui, permet d'analyser de la lutte contre le réglementarisme. Celle-ci se forme aussi bien dans les campagnes des abolitionnistes que dans les propos des socialistes. Plus important encore, les discours des anarchistes semblent particulièrement intéressants et l'auteur nous en offre une analyse frustrante car courte.

Enfin, la dernière partie permet de relier les critiques à la constitution d'un néo-réglementarisme qui est victorieux au début de la Première guerre mondiale. L'auteur nous offre ici deux chapitres. Le premier lui permet de traiter trois points. Tout d'abord l'arrivée de la peur du péril vénérien qui abouti à la mise en place de nombreuses associations de prophylaxie. Mais aussi la rumeur et la peur de la traite des blanches qui fait croire à un vaste réseau international de rapt alors que les données policières, selon l'auteur, sont plus nuancées. Enfin, Corbin analyse les discours qui tentent de créer une prostituée née autours des thèses anthropologiques italiennes et des thèses de Lombroso et de Pauline Tarnowsky. Le dernier chapitre permet de comprendre la raison de l'absence de projet législatif sur la prostitution ainsi que l'essor, au tout début du XXe siècle, d'une large et puissante observation des prostituées via la police et les médecins.

Au finale que penser de ce livre? Mis à part son aspect un peu ancien, la première édition est de 1978, je pense qu'il reste important pour comprendre la prostitution en France au XIXe siècle. De nombreux sujets sont pris en compte par l'auteur sans, pour autant, toujours tout nous offrir. On peut aussi utiliser ce livre comme base pour observer les pratiques durant la Première guerre mondiale. Mais, surtout, il permet de mettre en contradiction les pratiques réglementaristes du XIXe siècle, dans leurs points positifs aussi bien que négatifs, et les discours abolitionnistes de l'époque avec, quand c'était possible, les (ré)actions des principales intéressées.

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07/06/2014

Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-1944 par Anne Grynberg

Titre : Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-19449782707176189.gif
Auteure : Anne Grynberg
Éditeur : La Découverte 1999
Pages : 409

Avant les années 90 une personne qui souhaitait s'informer sur l'histoire des camps d'internement français avait très peu de chance de trouver quelque chose. L'importance de la littérature, aussi bien scientifique que de mémoire, actuelle est récente. Mais tout ceci a dû commencer par des recherches d'historien-ne-s. Ce livre, adapté d'une thèse, fut l'un des premier ouvrages consacrés à ces camps d'internement. Elle y examine leur genèse, leur fin mais aussi leur fonctionnement et la manière dont la vie quotidienne s'y développa.

Pour accomplir ce difficile travail l'auteure construit 16 chapitres en 4 parties. La première permet d'insérer les camps dans leur genèse républicaine. En effet, la France mit en place, comme de nombreux autres pays, une procédure d'internement dans les camps de populations jugées dangereuses. Dans ce contexte les camps existèrent avant la Deuxième Guerre Mondiale. Ils furent construits à la hâte pour accueillir les réfugiés suite à la guerre d'Espagne. Dans un second temps ils permirent de s'occuper des réfugiés antifascistes alors que la Guerre commençait. La seconde partie s'intéresse à la gestion mise en place par le régime de Vichy dans un cadre antisémite et suite à la surprise de la défaite. La vie dans les camps, inadaptés et en ruine, devient de plus en plus dure alors que la société civile commence à réagir en préparant un secours pour les personnes internées. L'auteure y décrit très précisément les problèmes rencontrés dans les camps et les réactions des français-e-s. La troisième partie lui permet de décrire les dangers de la faim ainsi que l'aide apportée pour l'éviter. Plus important, elle démontre que les efforts des sociétés de secours les mènent dans un piège. Celui-ci est autant de prendre la place des devoirs de l’État que d'accepter par défaut l'existence des camps. Enfin, une dernière partie concerne la déportation, son fonctionnement et les résistances. Alors que les sociétés de secours étaient restées dans la légalité elles se rendent compte du piège et commencent à créer des structures de sauvetage clandestines. Ces résistances permettent de sauver certains juifs mais au prix de la mort d'autres. Ce que les responsables associatifs de l'époque ne savaient pas. Se pose ici la question difficile des missions des associations de charités.

Voici donc une thèse difficile à lire. Elle est dense et décrit très précisément la vie des personnes internées, leurs espoirs et leurs désespoirs. L'auteure réussit non seulement à nous faire comprendre le fonctionnement des camps mais aussi à nous faire entrer dans l'intime des interné-e-s grâce à l'utilisation de lettres et de témoignages. Le résultat est un livre à la fois scientifique et profondément émotionnel au fil des pages et des événements.

Image: Éditeur

20/04/2014

Femmes publiques. Les féminismes à l'épreuve de la prostitution par Catherine Deschamps et Anne Souryis

Titre : Femmes publiques. Les féminismes à l'épreuve de la prostitution

Auteures : Catherine Deschamps et Anne Souryis

Éditeur : Amsterdam 2008

Pages : 187

La dernière fois que je me suis inscrit sur une mailing list féministe française j'ai reçu des centaines de messages concernant la prostitution. Les débats étaient vifs et même violents dans certains cas. Ne connaissant pas vraiment l'état de ce dernier en France je me suis lancé dans ce petit livre qui, bien que daté de quelques années, semblait promettre un bilan et des solutions. Je voulais aussi voir s'il m'était possible de faire des liens avec la situation suisse au débat beaucoup plus endormi actuellement. Les auteures font ce bilan en trois chapitres.

Le premier chapitre, écrit par Catherine Deschamps, permet de poser les termes du débat. L'auteure commence par définir ce que veulent dire le réglementarisme, l'abolitionnisme et le prohibitionnisme. Elle montre que ces positions peuvent aussi bien permettre de mettre en place des politiques publiques en faveurs ou contre les prostitué-e-s. Cependant, elle se porte résolument contre toute pénalisation de la prostitution. Elle explique aussi que l'abolitionnisme a été dévoyé, selon elle, puisque les personnes qui s'en réclament l'utilise pour créer un droit spécifique alors que ce dernier est, historiquement, un refus des droits spécifiques aux prostitué-e-s et de l'action policière. Elle continue en observant l'état des lois à l'époque ainsi que le danger d'un projet de loi pour la sécurité intérieure qui menace fortement les prostitué-e-s. Ces chapitres sont datés puisqu'ils se portent sur une époque politique spécifique et que, depuis, le parti socialiste a décidé de pénaliser les clients.

Un second chapitre s'occupe de présenter les forces en présence. Après une unification durant la lutte en faveurs de la contraception et de l'avortement qui se base sur l'idée de créer un moindre risque il y a eu une division, surtout aux USA, entre féministes pro-sexe et anti-sexe. Les unes considèrent que les choix doivent être étendus aux femmes et aux membres des communautés LGBTs tandis que les secondes considèrent la sexualité comme socialement en faveurs des dominants masculins et donc suspecte. Les auteures observent cette division et les personnes qui font partie d'un camp ou de l'autre. Dans le dernier chapitre c'est le discours sur des points problématiques qui est analysé. Ainsi, les auteures observent des problèmes dans la manière de considérer l'argent mais aussi la sexualité et le consentement. Les prostitué-e-s sont vues comme des personnes qui ne peuvent jamais donner un consentement et leur expérience est effacée.

En conclusion les auteures nous offrent une possibilité pour recréer une alliance entre les féminismes et les prostitué-e-s. Au lieu de se baser sur de grandes doctrines elles proposent de se baser sur un besoin concret des personnes concernées en vue du moindre danger. Le but est de permettre aux concerné-e-s de choisir par elles-mêmes et non de décider de leurs possibilités à leur place. Ainsi, la parole des prostitué-e-s est ici centrale pour comprendre les besoins. Bien que la Suisse n'ait pas un débat important sur le sujet il me semble nécessaire de garder en tête les réflexions de ce livre. Car les décisions qui sont prises en Suisse, et dans les cantons, ont des effets qui ne sont pas forcément en faveurs personnes qui se prostituent. Une révision des législations actuelles devrait pouvoir être envisagée dans le sens des propos des auteures autrement dit pour donner des droits et non des devoirs.

Image: Éditeur

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30/03/2014

Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les moeurs sexuelles des Français 1914-1918 par Jean-Yves le Naour

Titre : Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les moeurs sexuelles des Français 1914-19189782700723298_cm.jpg
Auteur : Jean-Yves le Naour
Éditeur : Aubier 2002
Pages : 411

L'histoire militaire de la première guerre mondiale ne m'intéresse pas. Mais l'histoire de la vie quotidienne et des significations est beaucoup plus à mon goût. Ce livre, tiré d'une thèse de doctorat, s'intéresse à la vision de la sexualité et des mœurs durant la Première guerre mondiale. L'auteur forme son analyse en quatre parties de deux à trois chapitres chacun. Il commence par un examen de ce qu'il nomme "la guerre moralisatrice". Il y montre que la guerre fut d'abord considérée comme un moyen de remoraliser le pays. Le feu purificateur devait recréer des hommes et des femmes aux bonnes mœurs. La séparation ne devait pas briser les ménages mais, au contraire, leur permettre de trouver une nouvelle vie. La guerre est aussi vue comme un moyen d'épuration des mœurs licencieuses. Aussi bien à l'aide de la censure que de la production d'une culture particulière. Dans ce contexte les femmes étaient particulièrement surveillées et leur proximité avec les hommes, même dans un cadre légitime, était suspecte. Mais la guerre n'est pas qu'une bataille entre soldats. C'est aussi une bataille de populations. Face à une Allemagne forte d'un grand nombre de naissance et à la mort il est nécessaire de repeupler le pays. Pour cela il faut lutter contre l'avortement et le contrôle des naissances ainsi que conseiller aux soldats de pratiquer leur "devoir conjugal" qui se mue en "devoir national".

Une seconde partie permet de dépeindre les peurs médicales. L'auteur commence par montrer le danger, tel que vu à l'époque, des maladies vénériennes. Ces maladies sont dangereuses car elles agissent dans l'hérédité même. Ainsi, l'immoralité d'un individu met en danger la race française entière. La réponse de l'armée oscille entre autoritarisme et libéralisme. Mais c'est cette dernière solution qui sera choisie vers la fin de la guerre par la mise en place d'un contrôle individuel. Ce péril se joint de celui de la prostitution. En effet, celle-ci se développe de plus en plus et les soldats sont des clients demandeurs. Alors qu'il est tenté d'empêcher leur trop grande attention envers les soldats par l'internement et le contrôle l'armée commence à changer d'avis. C'est ainsi qu'elle met en place ses propres maisons closes. Ce choix se heurtera à l'incompréhension des armées anglaises et américaines qui interdiront à leurs soldats de se rendre dans ces établissements. Ce choix est une lourde défaite pour le courant abolitionniste qui est fortement critique.

Une troisième partie analyse les transgressions. Celles-ci sont tout d'abord les infidélités. Mais ce n'est pas celle du soldat qui est condamnée (du moins pas autant). C'est celle de la femme qui attend. Cette attente est une posture normale face au héros qui se sacrifie. Le contrôle par les proches est très important sur ce point et les plaintes suite à des dénonciations sont importantes. Les amants sont punis de manière plus importante que durant la paix car outre la trahison du maris c'est la trahison du soldat qui est condamnée. Les critiques et leurs peurs venues du front sont très importantes et les meurtres existent. Ces derniers sont peu punis par la justice. Une seconde transgression est celle de l'amour de l'ennemi et/ou de l'autre. Cet autre est aussi bien le soldat colonial qui risque, par l'affection des femmes françaises, de perdre son respect envers les colons que l'américain qui, bien qu'un sauveteur, est vu comme un concurrent injuste sur le marché matrimonial face aux poilus français au sacrifice plus long. Parfois cette transgression continue après la guerre par un mariage et une tentative de vie commune qui est incomprise par les autorités. Mais c'est aussi le lien avec des soldats ennemis, en zone occupée, qui fait peur. Les femmes qui en sont coupables, que ce soit volontairement ou non car les viols furent nombreux, mettent en danger la race par des enfants allemands et se mettent en danger face à leurs proches qui peuvent réagi vivement. Cependant, cette relation peut aussi être un moyen de survie dans une période difficile. Les femmes sont suspectes d'avoir apprécié et voulu la relation avec l'allemand même en cas de viol.

La dernière partie s'intéresse à la démoralisation. Alors que le début de la guerre voyait les intellectuels parler de renouveau moral c'est une perte importante que subit toute la société française. Non seulement la fin de la guerre voit revenir des hommes mutilés qui ont peur de la réaction des femmes, ces dernières devant se sacrifier à la beauté intérieure, mais il y a la peur du changement dans l'ordre social. En effet, les femmes ont appris à se débrouiller seule. De plus, il y a eu oubli et tabou sur la misère sexuelle des hommes. Celle-ci s'observe aussi bien face aux fantasmes de viols sur les femmes allemandes que dans une tentative de retrouver le couple sur le front malgré l'interdiction qui est faite. Au final c'est un bilan de démoralisation qui est fait après la guerre. Les femmes ne sont plus à leur place et les mœurs ont changé. La sexualité est plus libre qu'auparavant ce que les élites médicales n'arrivent pas à comprendre. La Deuxième guerre mondiale sera donc vue avec pessimisme en ce qui concerne la morale.

Au final ce livre est très intéressant. Il permet d'entrer dans la vie quotidienne des soldats en analysant leurs choix et leurs correspondances. Mais c'est aussi un moyen d'observer comment une armée tente de réagir face à des problèmes de mœurs inattendus. Malgré les volontés prohibitionnistes c'est une forme de libéralisme qui peut se mette en place. On observe aussi un tabou très important sur les souffrances des hommes qui sont envoyés au front. Face à l'idéal de virilité et de chasteté les peurs, souffrances et besoins sont niées jusqu'au bout et ce bien après la fin de la guerre. J'ai lu ce livre avec beaucoup d'intérêt.

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16:44 Écrit par Hassan dans contemporain | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, moeurs, sexualité, france | | | |  Facebook

26/02/2014

Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français par Laurent Mucchielli

Titre : Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat françaisInsecurite.jpg
Auteur : Laurent Mucchielli
Éditeur : La découverte et Syros 2001
Pages : 141

J'aime bien lire Laurent Mucchielli. Ses livres ont une posture critique indispensable dans le contexte actuel. Celui-ci s'intéresse au débat français sur la violence et le sentiment d'insécurité mais la plupart des arguments de l'auteur peuvent être mis en parallèle avec le débat suisse sur le sujet. En effet, depuis plusieurs années le sentiment d'insécurité est au centre des politiques publiques et des médias. Dans le même temps le coupable est identifié sous la forme des jeunes de plus en plus violents et de plus en plus incapables de s'insérer dans les règles sociales. Mais est-ce vrai? N'y a-t-il pas quelque chose d'un peu plus compliqué? L'immigration est-elle la source de la délinquance? L'auteur tente de répondre en 5 chapitres.

Les trois premiers chapitres permettent à Mucchielli d'analyser les discours de trois institutions. Tout d'abord, l'auteur observe comment fonctionne la presse. Il observe que celle-ci ne prend pas en compte l'aspect politique des violences et qu'elle se contente, souvent, de montrer les événements sans les expliques. De plus, de nombreux chiffres sont utilisés sans vérifications ni critiques. Ensuite, l'auteur observe les experts de la sécurité. Ceux-ci sont de plus en plus importants sur le sujet et tente de se faire voir comme des universitaires. Mucchielli montre qu'il n'en est rien et que ces experts ont des intérêts importants dans l'industrie de la sécurité. Enfin, il observe le discours politique et, plus spécifiquement, celui d'une part bureaucratique et particulière de la police. Celle-ci analyse la délinquance en termes d'échelles du moins important au plus dangereux sur laquelle se grefferait la carrière délinquante. De plus, c'est l'idée d'une fin de la civilisation face à un ennemi intérieur puissante et numériquement important qui est utilisé dans la rhétorique.

Dans le quatrième chapitre l'auteur examine les statistiques de la délinquance. Il montre comment celles-ci sont formées et l'utilité qu'elles peuvent avoir ainsi que leurs biais et limites. L'auteur y fait un autre constat que ceux publiés par la presse. Ainsi, la plupart des actes de délinquances sont en baisses. Seuls les violences augmentent mais peu et pour des actes qui ne sont pas graves. L'apparition des violences sexuelles de manière de plus en plus importante s'explique à la fois par la fin d'un tabou et par l'entrée de ces catégories dans les plaintes acceptées. Enfin, l'immigration n'est pas criminelle. Les seuls étrangers surnuméraires le sont à cause de la violation des lois sur l'immigration ou par un ciblage spécifique par les polices. Enfin, dans un dernier chapitre, l'auteur tente de montrer comment a changé la délinquance juvénile depuis les années 50. Il montre que celle-ci existe depuis de nombreuses années sous des formes proches. Ainsi, il montre l'importance que prit le danger des "blousons noirs". Nous ne sommes donc pas dans une époque particulière.

En conclusion ce livre, salutaire, permet de contester voir de simplement relativiser un grand nombres de discours politiques et médiatiques. Plutôt que de ne vouloir qu'une simple répression il faut comprendre la raison de l'entrée en délinquance. Ici, l'auteur est en faveurs de supprimer certaines choses comme la prohibition du cannabis. Ce livre est donc utile à la fois aux journalistes, aux politiciens et aux policiers qui peuvent l'utiliser pour guider leur action mais aussi pour comprendre, un peu, le contexte. Celui-ci se veut aussi un moyen de débat pour lancer de nouvelles solutions inventives.

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18:31 Écrit par Hassan dans contemporain, Politique, sociologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, sécurité, déviance | | | |  Facebook

11/12/2013

Black feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000

Titre : Black feminism. Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-20009782296051041j.jpg
Auteures : Multiples
Éditeur : L'Harmattan 2008
Pages : 260

Bon, il ne va pas être facile de parler de ce livre mais je vais essayer le présenter sans trop d'erreurs. Il est constitué de nombreux textes (11 en comptant l'introduction) qui datent de différentes époques. Leurs points communs est de tenter de faire le lien entre la lutte féministe et la lutte contre le racisme. Cette position est résumé sous le sigle, si je l'ai bien compris, de black feminism. Soit un féminisme qui parle aussi des problèmes de dominations raciales. Ces textes sont écrits par des femmes africaines-américaines aux USA. Ce pays a une tradition importante de lutte antiraciste basée, en particulier, sur les africain-e-s américain-e-s. Ce type de mouvements est peu connu en France et encore moins en Suisse d'où l'intérêt de comprendre le black feminism pour se rendre compte des manques de nos propres pays face au sujet.

Le livre commence, heureusement, par une introduction rédigée par Elsa Dorlin. Ce texte permet non seulement d'expliquer quelques choix de traductions mais surtout de place le contexte du black feminism. Ce qui permet au lecteur ou à la lectrice de mieux comprendre les textes choisis. Ceux-ci, nombreux, permettent de montrer à la fois une envie et un manque. En effet, les femmes qui écrivent ces textes se déclarent féministes mais ne peuvent pas entrer dans les groupes militants féministes. Pourtant l'envie ne manque pas de se retrouver dans le féminisme. En effet, le féminisme américain (pour ne parler que de lui) oublie de mettre en place une réflexion sur la racisme interne des femmes blanches féministes. De plus, rares sont les femmes noires à être mises au panthéon féministe. Il est donc nécessaire de mettre en place une réflexion à la fois sur le racisme et sur le sexisme.

La question qui se pose est comment intégrer ces textes au féminisme européen. Nous n'avons pas la même histoire que les États-Unis. En Suisse nous n'avons pas, de plus, d'expérience coloniale alors que la France en possède une. Cela implique-t-il que le black feminism ne peut rien nous apporter? J'en doute fortement. Non seulement celui-ci permet d'apporter une réflexion sur les liens entre racisme et sexisme. Plusieurs textes montrent que la manière dont on considère la femme et l'homme noir comme naturellement forte et dévirilisé créent des problèmes à la fois de sexisme et de militantisme. Mais ils permettent surtout de mettre en question des pratiques et pensées dans le féminisme actuel. Étant donné que nous n'avons pas la même expérience historique de lutte en faveurs des droits des personnes noires nous n'avons pas non plus connu de remises en questions frontales d'un fonctionnement raciste de la société et du militantisme. Ce n'est pas qu'il n'y en a pas eu mais nous n'avons pas connu de nationalisme noir ou de black panther party. Pour se remettre en question il est donc nécessaire de lire ces textes et de réfléchir sur nos propres fonctionnements.

Image: Éditeur

15/10/2013

L'antifascisme en France de Mussolini à Le Pen par Gilles Vergnon

Titre : L'antifascisme en France de Mussolini à Le Pen1259075133.jpg
Auteur : Gilles Vergnon
Éditeur : Presses Universitaires de Rennes 2009
Pages : 234

L'antifascisme a pris une actualité ces derniers mois lors de la mort d'un militant. Après une courte période de sympathie une avalanche de critiques s'est abattue sur le mort sans jamais que l'antifascisme ne soit défini ou considéré comme un moyen de défendre la démocratie. La période française qui vient de se dérouler est aussi celle d'une résurgence dans le public de mouvements (néo)fascistes qui utilisent le thème du mariage pour tous et toutes comme moyen de militer. C'est la raison de mon intérêt pour le sujet car bien que je sois capable de comprendre les grandes lignes de l'antifascisme et du fascisme cela ne veut pas dire que je comprends son histoire. Ce livre, qui porte sur la France, devait m'aider.

L'auteur, historien, divise son livre en 6 chapitres. Chacun de ces chapitres dépeint une période particulière de l'antifascisme et de sa lutte contre un ennemi parfois imaginaire parfois très concret. Ainsi, c'est dès les années 20 que le terme apparaît dans les discours français de l'époque. Celui-ci décrit tout d'abord la situation italienne et les personnes et institutions qui souhaitent un système politique autoritaire. Mais le militantisme est encore faible et n'atteint pas son niveau de février 1934. Cette année qui forme tout un chapitre est le moment d'une forte peur du fascisme qui débouche sur de nombreuses manifestations monstres au nom de la défense des valeurs républicaines. Cette journée est aussi un moment d'unité, parfois construite a posteriori, entre les gauches. L'antifascisme sera important pour la culture politique des années 30 qui permettront la mise en place d'une demande d'unité contre un ennemi mais surtout de travail en faveurs de la paix alors que la guerre est vue comme un moyen de fonctionnement pour le fascisme. Cette période se termine sur l'occupation de la France par l'Allemagne. On pourrait croire que la Résistance française utiliserait un registre discursif fortement imprégné des thèmes de l'antifascisme mais il n'en est rien. Ce sont plutôt le patriotisme et les thèmes républicains qui sont utilisés face à un gouvernement autoritaire considéré comme étant de droite.

Mais comment le militantisme a-t-il pu muter après la Deuxième Guerre Mondiale? Selon l'auteur c'est la Guerre d'Algérie qui renouvelle le militantisme. Autant le danger d'un gouvernement de Gaulle tenté par l'autoritarisme que les combats coloniaux en Algérie et les mouvances terroristes qui en sortent sont vu comme de possibles fascismes. Mais il est difficile de placer de Gaulle comme fasciste alors que son nom est un symbole de la Résistance française. Tandis qu'il est facile de s'attaquer aux Généraux et à l'OAS qui s'attaquent aux symboles de la République. Après les années 60 le militantisme perdra de son attrait face à des mouvements ennemis peu structurés et presque morts. Mais l'arrivée sur la scène publique du Front National via ses résultats électoraux surprendra tout le monde et réactivera les discours d'unité contre le fascisme qui ont empêché toute alliance entre la droite institutionnelle et le FN. L'auteur explique que la dénomination fasciste du FN ne fait l'unanimité et même que certaines personnes la considèrent comme dangereuse pour lutter contre ce parti. En tout cas, le FN continuera son ascension jusqu'en 2002 date de fin de l'ouvrage.

En conclusion voila un livre intéressant pour quelqu'un, comme moi, qui ne connaît rien au sujet. Le livre est dense dans sa synthèse d'un siècle entier sur tout un pays. Il permet de mieux comprendre le fonctionnement de l'antifascisme et ses liens avec la gauche et l'antiracisme. Il permet aussi de comprendre pourquoi le thème de l'antifascisme n'est pas forcément le plus adéquat pour des luttes politiques actuelles. en effet, qui croit se trouver dans une période précédent la mise en place de dictatures? Au pire nous nous trouverons dans une société autoritaire mais non dans une dictature ouverte et assumée.

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12:11 Écrit par Hassan dans contemporain, Histoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : antifascisme, france | | | |  Facebook

02/09/2013

Si je veux, quand je veux Contraception et avortement dans la société française (1956-1979) par Bibia Pavard

Titre : Si je veux, quand je veux  Contraception et avortement dans la société française (1956-1979)1346231416.jpg
Auteure : Bibia Pavard
Éditeur : Presses Universitaires de Rennes 2012
Pages : 358

Le droit à l'avortement et à la contraception est régulièrement remis en question dans les pays occidentaux. Que ce soit de manière violente ou non le contrôle du corps des femmes est encore un enjeu de luttes pour différents groupes. En Suisse même il existe, à ce jour, deux initiatives qui visent frontalement le droit à l'avortement. Il est donc important de regarder comment se sont déroulées les luttes dans le passé pour comprendre comment et pourquoi ces luttes continuent aujourd'hui. Ce livre s'intéresse à la France mais cela n'enlève rien à sa pertinence. En effet, les arguments restent souvent les même malgré le passage de la frontière. Il est construit en trois parties chronologiques qui partent des premières luttes pour la contraception dans les années 50 jusqu'à l'élaboration finale du droit à l'avortement en 1979.

C'est dans le milieu des années 50 que sort du tabou la question de la contraception. Alors que cette dernière est attaquée par le dispositif légal français un certain nombre de médecins décident de mettre en place une discussion autours de la gestion de la maternité. Ces personnes décident de porter le problème sur la place publique en s'aidant de dispositifs militants internationaux pour arrêter une politique considérée comme hypocrite. Le but est de reconstruire la contraception comme un moyen de contrôle des naissances dans le cadre d'une politique familiale rationnelle qui permette d'éviter les avortements clandestins. Moins qu'une attaque contre le contrôle des corps féminins c'est plus une redéfinition de la contraception dans des catégories modernes de rationalité économique qui réussira lors du vote de la loi Neuwirth à la fin des années 60.

Mais la loi est à peine votée que de nouveaux enjeux féministes s'imposent dans la société. Alors que le droit à la contraception est difficilement mis en place un certain nombre de groupes décident de s'organiser autours d'une lutte en faveurs de l'avortement. Que ce soit le MLF, Choisir ou le Planning Familial chacun décide de militer à sa manière et selon ses propres conceptions. L'un des points les plus importants du droit à l'avortement est la prise de contrôle du corps féminins par les femmes elles-même. Dans ce cadre l'usage de la méthode d'avortement par aspiration permet de pratiquer sur sois-même entouré par des personnes qui travaillent en commun avec celle qui souhaite avorter. Tout aussi important est le caractère public des avortements - que ce soit le manifeste des 343 où la mise en place d'avortement non-clandestins chez des militantes - ce qui permet d'attaquer frontalement la vieille loi de 1920 qui pénalise cette pratique. Celle-ci n'est plus appliquée que dans de rares cas qui montrent à la fois sa non-applicabilité mais aussi son caractère de justice masculine sur des femmes de classes populaires. Il devient rapidement apparent que la loi est injuste voire qualifiée de scélérate.

C'est dans ce cadre qu'une tentative de légaliser l'avortement est mise en place autours de Simone Veil. Mais la majorité est loin d'être acquise que ce soit du coté des personnes favorables au droit à l'avortement où du coté des personnes défavorables. La lutte s'annonce difficile et de nombreuses concessions doivent être faites pour rendre la loi acceptable dont la mise en place d'une période d'essai de 5 ans. Malgré cela les débats utilisent des arguments forts que ce soit en 1974 ou 1979 qui restent semblables. Les mouvements féministes tentent aussi d'influer sur la loi et son application en dénonçant les mauvaises pratiques où les médecins réfractaires. Parfois jusqu'à, encore une fois, violer ouvertement la loi. Cette histoire se termine, provisoirement, en 1979 lorsque la majorité accepte enfin un droit à l'avortement.

En conclusion je suis très heureux d'avoir choisi ce livre extrêmement intéressant. Je n'ai pas montré, dans ce billet, toute la richesse de cette recherche qui permet de comprendre pourquoi et comment des personnes, ordinaires, se sont intéressées au sujet de la contraception et de l'avortement pour en faire une lutte politique. Le livre de Bibia Pavard permet de passer outre les grands personnages de cette histoire et de comprendre le militantisme de femmes et d'hommes dans le cadre d'organisations nombreuses et, parfois, contradictoires. Ce livre permet de mieux comprendre comment une lutte à pu réussir malgré son illégalité et son illégitimité au départ.

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16/12/2012

Le scandale des "tournantes". Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique par Laurent Mucchielli

Titre : Le scandale des "tournantes". Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique9782707145420.gif
Auteur : Laurent Mucchielli
Éditeur : La Découverte 2005
Pages : 124

Ceci est le second livre de combat de la part de cet auteur que je lis. Pourquoi je parle de livre de combat? Parce qu'ils ont comme but de critiquer et de mettre à mal un certain nombre de discours médiatiques et politiques à l'aide de la sociologie et, plus précisément, la sociologie du pénal. Le premier parlait des banlieues suite à des émeutes celui-ci parle d'un scandale qui pris une force considérable dans les médias en 2001: les tournantes.

Laurent Mucchielli construit son livre en quatre temps. Le premier est l'occasion de revenir sur les événements en analysant leur force médiatique et l'origine. L'un des premiers constat est que le scandale s'accroche à l'époque de 2001 tout en se basant sur un livre biographique qui parle d’événements des années 1980. Le second constat montre que les médias ont parlé de manière forte des viols en réunions alors que ce sujet était, auparavant, peu développé dans les pages faits-divers. En une période courte de temps les journalistes et les politiciens mettent en place un discours massif sur les viols dans les banlieues considérés comme un avatar de la jeunesse masculine maghrébine violente en France.

Les deux autres chapitres sont considérés comme des contre-enquêtes. Laurent Mucchielli y développe une enquête historique et sociologique sur les viols en groupes. Cette enquête lui permet de démontrer plusieurs faits. Tout d'abord, ce type de crimes n'est pas nouveau. Lors des années 60 il y avait déjà eu un scandale médiatique mais concernant, cette fois, des français blancs et chrétiens en bande. Ensuite, les viols en groupes ne semblent pas avoir augmenté et même semblent avoir baissé depuis les années 60. Ce qui mène l'auteur à tenter de comprendre le viol en réunion non dans une perspective culturaliste mais socio-économique qui permettrait de relier le scandale des années 60 à celui de 2001. Laurent Mucchielli démontre que les caractéristiques socio-économiques des violeurs sont très proches et donc considère que l'origine n'est pas explicative.

Le dernier chapitre permet à l'auteur d'expliquer la raison du succès d'un discours contre les jeunes maghrébins des banlieues. Il montre un lien entre une nouvelle forme de racisme et un rejet de plus en plus fort des enfants des immigrants. Dans un contexte ou les banlieues sont de plus en plus abandonnées ces enfants tentent de trouver une définition de soi positive. A coté d'une pénalisation de ces actes particulièrement graves l'auteur propose donc la mise en place de politiques publiques sociales.

J'ai apprécié lire ce très court livre par un auteur que j'aime consulter et suivre. Cependant, les arguments de l'auteur souffrent d'un développement très résumé. Une grande partie de ce que dit Laurent Mucchielli est un résumé de recherches antérieures de sa part ou de la part d'autres auteurs. Ce point s'explique par le but du livre. Ce n'est pas une recherche en sociologie mais un une enquête sur un scandale qui utilise un état de la recherche à l'époque dans ses arguments. Le livre est donc utile pour mettre en doute un certain discours mais peut frustrer certaines personnes qui souhaitaient en savoir plus.

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12:20 Écrit par Hassan dans contemporain, sociologie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : banlieue, viol, maghrébin, france, islam | | | |  Facebook

20/11/2011

L'ordre et la morale (mais de qui?)

Hier soir je suis allé voir le nouveau film de Mathieu Kassowitz. Après être sorti du cinéma j'ai voulu en savoir un peu plus sur les événements et sur la vision du film. Il semble qu'il soit critiqué par de nombreuses parties et les événements sont loin d'être particulièrement clairs. Mais que nous montre le film? Nous sommes en 1988 en Nouvelle-Calédonie un territoire d'outre-mer français. Une attaque vient d'avoir lieu contre une gendarmerie. Elle a fait 4 morts et trente gendarmes sont pris en otage. Le commandant Legorjus est immédiatement dépêché sur place à la tête d'une unité du GIGN. Mais, à peine arrivé, il se rend compte que les choses ont pris un tour très différent. En effet, 300 soldats ont débarqué sur cette petite île et ont pris le contrôle d'un village. Tandis que Legorjus essaie vainement de trouver une solution pacifique il se rendra compte que certains hommes ne souhaite pas ce type de fin. Dans le même temps il sera le témoin des nombreux sévices mis en place par l'armée contre les autochtones. Pourra-t-il vraiment faire son travail? Pourra-t-il continuer à faire son travail?

Le début du film est clair: ça va mal se terminer. La question n'est donc pas comment les négociations vont se dérouler mais pourquoi cela se termine mal. Il faut se rendre compte que cet épisode dans une histoire plus longue semble avoir été le lieu d'un certains nombres de sévices. Bien que je ne connaisse pas l'histoire de cette prise d'otage dont je n'avais même jamais entendu parler auparavant une rapide recherche m'a permis de savoir qu'un certains nombre de preneurs d'otages ont été abattus d'une balle dans la tête et que les civils ont subis un certains nombre de vexation voir d'"interrogatoires musclés" (comprenez tortures).

Quand on regarde le film on se rend rapidement compte de deux choses: c'est une apologie de la gendarmerie et du GIGN et l'armée et les politiques sont condamnés. Le message est donc assez simple. La gendarmerie, surtout locale, tente de comprendre les motivations et demandes des preneurs d'otages. Pour cela il faut créer une relation de confiance mutuel et dialoguer (ça tombe bien la culture locale semble être très ouverte au dialogue). De l'autre coté, l'armée met en place la seule chose qu'elle sait faire: une logique de guerre. Elle est soutenue en cela par le clan Chirac qui souhaite une victoire à quelque jours des élections. Mais pas une victoire pacifique une victoire électorale. Au-dessus de tout cela les médias français font dans la surenchère sur les atrocités qui auraient eu lieu dans la gendarmerie. Ces différentes volontés ne peuvent se terminer que sur une chose: un assaut qui conduisit à la mort de 19 canaques. Mais la peinture des politiques comme des hommes qui n'ont aucun intérêt pour les vies mises en danger quand leur poste peut être remis en question est-il fidèle? L'armée qui remporte tous les blâmes est-elle vraiment meilleure de la gendarmerie qui semble être l'héroïne du respect et de la tolérance? Bref, ce film est-il trop manichéen ou trop militant? Pour quelqu'un qui ne connaît que très partiellement cette histoire il est difficile d'en juger mais cet événement reste impressionnant.

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13/02/2011

L'état démantelé, enquête sur une révolution silencieuse sous la direction de Laurent Bonelli et Willy Pelletier

Titre: L'état démantelé, enquête sur une révolution silencieuse41WRfIfL68L._SL500_AA300_.jpg
Directeurs: Laurent Bonelli et Willy Pelletier
Éditeur: La découverte 2010
Pages: 323

Le titre en dit beaucoup, ce livre pose la question de la vision de l'état. Est-il un bien qu'il faut développer pour entourer les citoyens ou un mal qu'il faut minimiser en faveurs des lois "naturelles" du marché? Cette question les libéraux et les néo-libéraux se la sont posées et ont pris une décision: l'état doit être minimisé et le marché doit devenir la seule force de régulation de la société. Ce qui amène ces penseurs et théoriciens a réformer les missions et corps de l'état en direction d'une concurrence et d'un abandon du service public remplacé par le profit. Pour cela les auteurs nous montrent comment le néo-libéralisme a, progressivement, pris une position dominante dans la pensée des intellectuels d'état et des grandes écoles traditionnelles. Les différents articles inclus nous permettent aussi d'observer différents exemples de privatisations et de réformes dans la société française mais aussi anglaise et allemande. Nous y observons les résultats réels ainsi que les conséquences de ces réformes. Conséquences lourdes puisque la qualité du service public semble baisser aussi rapidement que la qualité du travail et le moral des ex-fonctionnaires.

La lecture des différents articles de ce livre a eu l'effet de me rendre pessimiste sur l'avenir. En effet, on y trouve des articles sur des réformes massives qui ont pour conséquences de faire perdre de la qualité au service et de faire souffrir les employés. Dans le même temps, des personnes qui croient au néo-libéralisme - peut être de manière sincère? - s'enrichissent et font tout pour gagner de plus en plus d'argent. Je ne suis pas un libérale et la lecture des différents articles de ce livre ne vont surtout pas me faire changer d'avis. Car j'ai eu l'impression que toutes ces réformes, ces appels à la responsabilité individuelle, cachent la volonté de se faire de l'argent, plus d'argent encore et toujours plus d'argent. Ceci même si des personnes doivent en souffrir. Mis a part ces impressions j'ai trouvé la lecture très intéressante. Je pense, d'ailleurs, qu'il est nécessaire de communiquer ce type d'articles pour que les citoyens puissent comprendre ce qu'impliquent ces réformes. Car il me semble normal que les citoyens puissent choisir quel est l'intérêt supérieur des services publics: le profit ou le bien commun?

Image: amazon