25/07/2014

Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle par Alain Corbin

Titre : Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle9782081238473_cm.jpg
Auteur : Alain Corbin
Éditeur : Flammarion 1982
Pages : 494

Il y a longtemps que je n'ai rien écrit. Mais il faut avouer que ce livre est un vrai pavé et que la lecture prend un certain temps. Je connaissais déjà cet ouvrage via mes études. Je n'avais vu que des extraits mais ceux-ci m'avaient beaucoup intéressé. Je me suis donc lancé dans l'ouvrage complet lorsque je l'ai remarqué en librairie. Corbin y étudie la manière dont la prostitution fut pensée, régulée et gérée au XIXe siècle en France. Ceci lui permet de décrire un modèle français de réglementarisme mais aussi ses mutations face aux différentes critiques dont celles des abolitionnistes. Pour cela l'auteur construit trois parties.

La première partie étudie le projet réglementariste en deux chapitres. Le premier permet d'étudier les discours qui existent au XIXe siècle sur la nécessité d'une réglementation de la prostitution. Corbin s'attache, en particulier, à étudier les propos de Parent- Duchâtelet. Le second chapitre permet non seulement de comprendre qui sont les prostituées mais aussi leur répartition et les procédures administratives qu'elles subissent. On y trouve aussi une étude des trois lieux principaux de la prostitution: la maison de tolérance, l’hôpital et la prison. Ces trois lieux fonctionnent ensemble pour contrôler la santé et les mouvements des prostituées via un enfermement.

La seconde partie est chargée de faire comprendre la mutation de l'enfermement en surveillance. Elle se constitue de 3 chapitres. Le premier permet à l'auteur de nous démontrer que malgré les discours et les dispositifs le projet réglementariste, tel qu'il le nomme, est un échec. En effet, non seulement les maisons de tolérances sont en déclin mais, en plus, les pratiques changent ou ne sont pas comptabilisées. Cet aspect est aussi développé dans le second chapitre. Le troisième, lui, permet d'analyser de la lutte contre le réglementarisme. Celle-ci se forme aussi bien dans les campagnes des abolitionnistes que dans les propos des socialistes. Plus important encore, les discours des anarchistes semblent particulièrement intéressants et l'auteur nous en offre une analyse frustrante car courte.

Enfin, la dernière partie permet de relier les critiques à la constitution d'un néo-réglementarisme qui est victorieux au début de la Première guerre mondiale. L'auteur nous offre ici deux chapitres. Le premier lui permet de traiter trois points. Tout d'abord l'arrivée de la peur du péril vénérien qui abouti à la mise en place de nombreuses associations de prophylaxie. Mais aussi la rumeur et la peur de la traite des blanches qui fait croire à un vaste réseau international de rapt alors que les données policières, selon l'auteur, sont plus nuancées. Enfin, Corbin analyse les discours qui tentent de créer une prostituée née autours des thèses anthropologiques italiennes et des thèses de Lombroso et de Pauline Tarnowsky. Le dernier chapitre permet de comprendre la raison de l'absence de projet législatif sur la prostitution ainsi que l'essor, au tout début du XXe siècle, d'une large et puissante observation des prostituées via la police et les médecins.

Au finale que penser de ce livre? Mis à part son aspect un peu ancien, la première édition est de 1978, je pense qu'il reste important pour comprendre la prostitution en France au XIXe siècle. De nombreux sujets sont pris en compte par l'auteur sans, pour autant, toujours tout nous offrir. On peut aussi utiliser ce livre comme base pour observer les pratiques durant la Première guerre mondiale. Mais, surtout, il permet de mettre en contradiction les pratiques réglementaristes du XIXe siècle, dans leurs points positifs aussi bien que négatifs, et les discours abolitionnistes de l'époque avec, quand c'était possible, les (ré)actions des principales intéressées.

Image: Site officiel

20/04/2014

Femmes publiques. Les féminismes à l'épreuve de la prostitution par Catherine Deschamps et Anne Souryis

Titre : Femmes publiques. Les féminismes à l'épreuve de la prostitution

Auteures : Catherine Deschamps et Anne Souryis

Éditeur : Amsterdam 2008

Pages : 187

La dernière fois que je me suis inscrit sur une mailing list féministe française j'ai reçu des centaines de messages concernant la prostitution. Les débats étaient vifs et même violents dans certains cas. Ne connaissant pas vraiment l'état de ce dernier en France je me suis lancé dans ce petit livre qui, bien que daté de quelques années, semblait promettre un bilan et des solutions. Je voulais aussi voir s'il m'était possible de faire des liens avec la situation suisse au débat beaucoup plus endormi actuellement. Les auteures font ce bilan en trois chapitres.

Le premier chapitre, écrit par Catherine Deschamps, permet de poser les termes du débat. L'auteure commence par définir ce que veulent dire le réglementarisme, l'abolitionnisme et le prohibitionnisme. Elle montre que ces positions peuvent aussi bien permettre de mettre en place des politiques publiques en faveurs ou contre les prostitué-e-s. Cependant, elle se porte résolument contre toute pénalisation de la prostitution. Elle explique aussi que l'abolitionnisme a été dévoyé, selon elle, puisque les personnes qui s'en réclament l'utilise pour créer un droit spécifique alors que ce dernier est, historiquement, un refus des droits spécifiques aux prostitué-e-s et de l'action policière. Elle continue en observant l'état des lois à l'époque ainsi que le danger d'un projet de loi pour la sécurité intérieure qui menace fortement les prostitué-e-s. Ces chapitres sont datés puisqu'ils se portent sur une époque politique spécifique et que, depuis, le parti socialiste a décidé de pénaliser les clients.

Un second chapitre s'occupe de présenter les forces en présence. Après une unification durant la lutte en faveurs de la contraception et de l'avortement qui se base sur l'idée de créer un moindre risque il y a eu une division, surtout aux USA, entre féministes pro-sexe et anti-sexe. Les unes considèrent que les choix doivent être étendus aux femmes et aux membres des communautés LGBTs tandis que les secondes considèrent la sexualité comme socialement en faveurs des dominants masculins et donc suspecte. Les auteures observent cette division et les personnes qui font partie d'un camp ou de l'autre. Dans le dernier chapitre c'est le discours sur des points problématiques qui est analysé. Ainsi, les auteures observent des problèmes dans la manière de considérer l'argent mais aussi la sexualité et le consentement. Les prostitué-e-s sont vues comme des personnes qui ne peuvent jamais donner un consentement et leur expérience est effacée.

En conclusion les auteures nous offrent une possibilité pour recréer une alliance entre les féminismes et les prostitué-e-s. Au lieu de se baser sur de grandes doctrines elles proposent de se baser sur un besoin concret des personnes concernées en vue du moindre danger. Le but est de permettre aux concerné-e-s de choisir par elles-mêmes et non de décider de leurs possibilités à leur place. Ainsi, la parole des prostitué-e-s est ici centrale pour comprendre les besoins. Bien que la Suisse n'ait pas un débat important sur le sujet il me semble nécessaire de garder en tête les réflexions de ce livre. Car les décisions qui sont prises en Suisse, et dans les cantons, ont des effets qui ne sont pas forcément en faveurs personnes qui se prostituent. Une révision des législations actuelles devrait pouvoir être envisagée dans le sens des propos des auteures autrement dit pour donner des droits et non des devoirs.

Image: Éditeur

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20/02/2014

Pauvreté, charité et morale à Londres au XIXe siècle une sainte violence par Françoise Barret-Ducrocq

Titre : Pauvreté, charité et morale à Londres au XIXe siècle une sainte violence9780345408006?&height=281&maxwidth=190
Auteur : Françoise Barret-Ducrocq
Éditeur : PUF 1991
Pages : 245

Lors du XIXe siècle, en pleine ère victorienne, Londres a connu une croisade morale d'ampleur. C'est celle-ci qui est analysée par l'auteure. En effet, alors que la ville s’agrandit comme jamais de nombreuses personnes inquiètent du danger des masses ouvrières pauvres. Ces hommes et femmes qui ne suivent pas les prescriptions de la bible ou les lois. Les crimes sexuels sont nombreux et la vie existe dans le cadre de taudis dont la crasse et la puanteur crée l'effroi chez les bourgeois-es de l'époque. C'est dans ce contexte que de nombreuses associations philanthropiques se créent. Mais, derrière leur volonté d'aider les nécessiteux/euses se cache une entreprise de normalisation extrêmement forte.

L'auteure décrit l'époque en trois parties. Les deux premières sont assez courtes et permettent surtout de placer le contexte. Ainsi, Françoise Barret-Ducrocq commence par analyser les discours qui sont écrits sur la pauvreté des habitant-e-s de Londres. On y trouve une peur horrifiée face à une population qui vit trop nombreux dans un espace restreint et crasseux. La pauvreté s'accompagne de signes physiques qui sont autant de moyens de comprendre la moralité déficiente des masses. Ainsi, Londres est remplie de personnes qui ne suivent pas les lois de dieu et qui vivent dans la fornication et la proximité. La bigamie, la prostitution, l'athéisme et le socialisme sont des maux à combattre. Ces problèmes sont analysés dans la seconde partie. La troisième partie, la plus importante, permet à l'auteure d'analyser comment on agit sur la population. On y observe une action officielle à l'aide de lois qui permettent de réguler la manière de vivre et d'interdire ce qui est illégitime. Parallèlement, la société civile s'organise en associations philanthropiques aux buts différents bien que proches. On note avec intérêt l'existence de la London Bible Women and Nurses Mission composée de femmes qui mettent en doute leur prétendue incapacité face à la dureté de la vie. L'auteure montre aussi quels sont les personnes qui paient ces actions. Enfin, on observe de quelle manière les philanthropes agissent. Qui sont les personnes visées et comment les aider. On y trouve des actions parfois musclées qui n'hésitent pas à s'attaquer physiquement sur le long terme. La conclusion permet de faire le bilan de ces actions et de créer un parallèle avec notre époque. En effet, que ce soit au XIXe ou aujourd'hui on n'écoute pas ce que veut la personne que l'on souhaite aider. On agit pour elle pour son bien sans l'écouter au nom de valeurs prétendument universelles. C'est donc un livre très intéressant qui permet de mettre en perspective les actions sociales.

Image: Amazon

30/08/2013

Jeune et Jolie

Jeune et Jolie est le dernier film d'Ozon un réalisateur français. La presse et les critiques sont majoritairement conquis par la prestation du réalisateur et de son actrice Marine Vacth. Je ne suis pas de cet avis. Loin d'y voir une magnifique ode à l'adolescence ou encore la beauté des femmes et leur force face aux hommes victimes de leurs charmes j'y vois un film qui pue. Mais tout d'abord de quoi parle-t-il? Nous suivons sur une année, égrainée par les saisons, la vie d'une jeune femme de 17 ans. Après avoir perdu sa virginité sur la plage avec un bel allemand elle commence, lors de son retour de vacances, à se prostituer. Une double vie se met en place entre sa vie de lycéenne et ses activités de prostituée.

Alors, avant de massacrer ce film puant je vais tout de même annoncer les rares points positifs. Après tout il faut être réaliste Ozon sait réaliser. C'est éviter de dire des bêtises qu'il semble être incapable de réussir. Bref, ce film est beau et maîtrisé. L'image donne envie de retrouver les personnages du film et ces derniers sont assez sympathiques dans leur genre sexiste. Marine Vacth réussit à incarner une lycéenne mais loin de la beauté décrite dans les médias j'y vois un personnage triste et mélancolique. Elle fait la gueule durant tout le film.

Il est maintenant important d'expliquer pourquoi ce film pue comme je le répète depuis le début. Ozon l'avait expliqué devant la presse: Il considère que toutes les femmes souhaitent être des prostituées. Plus qu'un fantasme se serait une envie. On se rend très facilement compte que ce film ne fait qu'illustrer cette thèse défendue par Ozon. Je m'explique, dans ce film toutes les femmes sont des putes et les hommes le savent très bien et mieux que les femmes qui font semblant de ne pas savoir. Tandis que le personnage principal, Isabelle, accepter cette envie de se prostituer, de créer et d'entretenir le désir chez les hommes, les autres femmes (qui sont au nombre de cinq) agissent de manière hypocrite en plaisantant sur la prostitution ou en la refusant. Que ce soit l'amie du lycée qui aimerait mais n'ose pas, la mère qui pense que le "vice" est inscrit dans sa fille ou les relations de la mère qui ont peur de la prédation d'Isabelle aucune n'est honnête. Chacune d'entre-elles souhaite se prostituer et aime faire croire en la possibilité d'être possédées par un homme. Il n'y a que la dernière femme à apparaitre sur l'écran qui ne ment pas. Elle explique très clairement que si elle n'avait pas été aussi timide dans sa jeunesse elle aurait adoré se prostituer de la même manière qu'Isabelle. Les hommes, eux, savent bien que les femmes ne demandent qu'à être des putes. Sans le dire trop ouvertement ils réagissent comme si de rien n'était face aux activités d'Isabelle en tentant de demander la compréhension des autres femmes. Parfois ils sont plus directs et abordent ouvertement les jeunes lycéennes pour leur demander un prix sans que cela ne soit problématisé par le réalisateur. On se rend donc compte que, pour Ozon, la relation de prédation des hommes sur les femmes et leur prise de possession du corps féminin est normalisé comme une relation naturelle entre les sexes. Bien que l'on puisse considérer avec Paola Tabet que l'échange économico-sexuel se place sur une continuité de la prostitution au mariage dans le cadre du système patriarcal capitaliste peut-on vraiment ne pas le déplorer et le normaliser dans ce film?

La deuxième critique que je place concerne le fonctionnement proprement dit du film. Celui est une gigantesque machine à fantasme! Ozon montre dès le début sa fascination du corps de Marine Vacth. Dès les premières minutes du film le/la spectateur-trice est placé-e dans une position de voyeurisme face au corps du personnage d'Isabelle sur la plage. Durant tout le film Isabelle est considérée comme un objet de fantasmes fascinés pour les hommes souvent plus âgés. C'est ainsi qu'Ozon met en place une scène durant laquelle Isabelle flirte ouvertement avec son beau père qui joue volontiers le jeu. Évacué comme de la provocation par ce dernier face au regard désapprobateur de sa femme c'est Isabelle qui est accusée de jouer avec le désir des hommes. Jamais le désir d'un adulte pour une mineure n'est considéré comme problématique. Et qu'est-ce qui fait cette fascination du personnage d'Isabelle? Cette dernière sait ce qu'elle est, une pute, et l'accepte. Encore une fois la sexualité des femmes est vue comme le problème, la tentation, et non le regard et les actes des hommes sur les femmes.

Enfin, je suis très sceptique face au traitement de la prostitution par Ozon. Bien que je sache qu'il existe une prostitution choisie, de nombreux travaux existent sur le sujet, il existe aussi une prostitution subie. De plus, cette activité en marge de l'économie pour des raisons politiques implique des dangers spécifiques qui ne sont pas montrés par Ozon. Ce dernier ne fait que s'attarder sur la gentillesse des clients et le glamour des chambres d’hôtels luxueux. L'argent est vu comme facilement gagné laissant de coté toutes les connaissances et l'effort mis en place pour l'activité de prostitution. De plus, aucune explication n'est donnée. Cet aspect rejoint le caractère naturellement féminin de la prostitution mais pose problème pour une film encensé par la presse.

  • Le scénariste est voué au septième cercle des enfers. En conclusion Ozon nous fait subir un film qui pue le sexisme et le fantasme a peine caché d'un homme âgé pour des adolescentes.

  • Twilight.

  • Film de vacances.

  • Bon scénario.

  • Joss Whedon.

Image: Allociné

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04/08/2013

Gay Paris. Une histoire du Paris interlope entre 1900 et 1940 par François Buot

Titre : Gay Paris. Une histoire du Paris interlope entre 1900 et 19409782213654188-X_0.jpg?itok=uIxGEYS6
Auteur : François Buot
Éditeur : Fayard 2013
Pages : 290

Cette fois je me suis intéressé à une histoire qui prend place avant la Deuxième Guerre Mondiale. On le sait peu mais le début du XXe siècle est celui d'une relative tolérance de l'homosexualité. Celle-ci s'accompagne d'un discours médical qui permet de décriminaliser les pratiques pour mieux les considérer comme anormale. Mais certains hommes luttèrent comme, par exemple, Magnus Hirschfeld qui créa le premier centre de sexologie à Berlin. Ce dernier a été brûlé par les nazis. Mais l'histoire qui m'intéresse ici est celle de Paris. L'auteur nous emmène dans un monde à la fois sombre et illuminé. Il est sombre car on s'y adonne à la prostitution, au fétichisme et à tous les vices vu peu favorablement par les forces de l'ordre. Mais illuminé car, selon l'auteur, ces actes se font dans une chaude ambiance de fête dans des établissements connus et fréquentés par toutes les classes sociales. Son livre nous permet de redécouvrir ces lieux à l'aide de romanciers et de rapports de la police de mœurs.

Si ma présentation est aussi courte c'est parce que je suis loin d'être convaincu sur de nombreux points. Ma principale critique concerne la structure même du livre. En effet, je n'ai pas l'impression de m'être trouvé face à un livre d'histoire. J'ai plutôt eu l'impression de me trouver face à un livre d'anecdotes mises les unes à côté des autres sans problématiques ni récits historiques. Ceci contribue à un effet de flou qui m'a empêché de véritablement entrer dans les propos de l'auteur. Je suis aussi peu convaincu par le titre qui promet un examen large du monde déviant de Paris du début du siècle mais qui se contente de parler des homosexuels voir, de temps en temps, des lesbiennes et de leurs liens avec les élites artistiques. Là aussi j'ai un problème. L'introduction nous promet de retrouver les "gens d'en bas". Pourtant, la majeure partie du livre repose sur des élites du monde de l'art qui parlent de leur propre expérience. On ne peut pas condamner leur usage par l'auteur en tant que sources. Mais peut-on vraiment les considérer comme des "gens d'en bas"? Je ressors donc de ce livre avec un fort sentiment d'inachevé et de frustration. L'impression d'un auteur qui aime son travail et cette époque mais qui n'a pas réussit à communiquer au lecteur cet amour et ses découvertes.

Image: Éditeur

19/05/2013

La grande arnaque. Sexualités des femmes et échange économico-sexuel par Paola Tabet

Titre : La grande arnaque. Sexualités des femmes et échange économico-sexuel2747576728j.jpg
Auteure : Paola Tabet
Éditeur : Harmattan 2004
Pages : 207

Qu'est-ce que la prostitution? Selon l'idée généralement admise c'est une activité qui consiste à faire payer l'usage de son corps en vue d'un acte sexuel. Mais cette définition est-elle la seule qui ait existé dans l'histoire et dans les différentes sociétés humaines? L'aspect monétaire ne se trouve-t-il vraiment que dans le cadre précis de la prostitution? Et pourquoi seuls les hommes semblent être les clients tandis que les femmes offrent la sexualité? Paola Tabet tente, dans ce livre, de comprendre le fonctionnement des échanges entre hommes et femmes en vue d'un accès à la sexualité.

Cet examen est mené en 5 chapitres par l'auteure. Le premier et le second concernent les problèmes de définitions que pose la prostitution. En effet, il existe de nombreuses formes d'échanges de monnaies pour posséder la sexualité des femmes. Ces échanges peuvent se faire aussi bien dans le cadre marital que dans le cadre non-marital. C'est la raison pour laquelle l'auteure ne pense pas que l'échange d'argent soit la manière adéquate de définir la prostitution. Elle propose donc de mettre en place une théorisation des échanges entre hommes et femmes qui prenne en compte un continuum entre prostitution et mariage. Dans tous ces cas il y a échange de dons ou d'argents pour recevoir le service sexuel des femmes. Le troisième chapitre permet à l'auteure de comprendre comment les femmes qui se prostituent réussissent à créer une relation qui ne prenne en compte que le sexe (et non la sexualité). En effet, l'argent ne permet pas forcément de ne payer que du sexe mais, dans certains cas, de payer aussi des services maritaux comme le bain, le ménage ou encore la cuisine. Il y a donc à la fois une rupture dans les services mais il y a aussi une rupture dans la temporalité. Le service ne se déroule que durant un certain temps accepté par un contrat alors que le mariage est illimité (sauf divorces). Le quatrième chapitre permet à l'auteure de comprendre comment les hommes ressentent la sexualité libre des femmes. Celle-ci peut être vue comme un danger pour l'ordre dominant puisque ces femmes, non seulement, reçoivent de l'argent et peuvent posséder des objets masculins mais, en plus, sortent du cadre de l’économie du mariage. Ce qui permet à l'auteure de conclure sur l'aspect profondément sexiste du mariage qui implique l'offre de services sexuels et de travail gratuits en échange de dons en argent. Les hommes possèdent l'économie et les femmes un sexe qu'elles doivent utiliser comme moyen de survie.

Ce livre est riche. Il possède de nombreux exemples et une construction théorique compliquée et fertile pour comprendre la domination des hommes sur les femmes dans les cadres des échanges économico-sexuels. Il me faudra probablement un certain nombre de relectures pour comprendre cet appareil théorique dans toute sa subtilité. Je peux déjà dire que je considère ce livre comme non seulement intéressant mais surtout extrêmement bien écrit. Je pense que les personnes qui s'intéressent à la prostitution dans un cadre d'explication sociologique peuvent difficilement passer outre cet ouvrage. L'idée que les femmes sont forcées d'entrer dans un terme d'échange inégal avec les hommes qui implique d'accepter d'offrir un service sexuel en échange de dons me semble particulièrement pertinent pour comprendre le fonctionnement des relations entre hommes et femmes. Plus encore, l'idée qu'il existe un continuum entre prostitution et mariage qui ne prenne pas forcément en compte l'argent mais le fonctionnement de la relation possède une portée explicative importante. Plutôt que de considérer la prostitution comme simple échange d'argent pour une relation sexuelle limitée dans le temps on devrait la considérer en tant que rupture des règles masculines de la bonne sexualité féminine. Ces règles sont relatives aux époques et aux sociétés mais leur violation équivaut toujours à punition. Celle-ci est généralement extrêmement violente et ne porte pas que sur le stigmate du terme prostituée mais aussi sur une humiliation publique qui peut passer par le viol dans un grand nombre de cas. Au final, l'auteure dépeint une sexualité féminine contrôlée par les hommes pour les hommes. Le corps des femmes ne leur appartiendrait pas vraiment mais serait échangé à multiples reprises dans une relation de dominée à dominant.

Image: Éditeur

01/05/2012

Cachez ce travail que je ne saurais voir sous la direction de Marylène Lieber, Janine Dahinden et Ellen Hertz

Titre: Cachez ce travail que je ne saurais voir29401100653360L.gif
Directrices: Marylène Lieber, Janine Dahinden et Ellen Hertz
Éditeur : Antipodes 2010
Pages: 228

Puisque je suis dans les colloques et que le genre est encore un concept scientifique légitime quel que soit l'avis de certains je vais vous parler, aujourd'hui, d'un ouvrage publié suite à une rencontre à Neuchâtel sur la prostitution. Cette rencontre s'est déroulée en 2008 suite à deux travaux de mémoires portant sur une étude de la prostitution en Suisse. L'ouvrage regroupe neuf contributions qui touchent plusieurs domaines lié au travail du sexe.

Mais quelle est la contribution principale de l'ouvrage? Outre l'utilisation de la méthode ethnographique par les auteurs, ce qui permet d'entrer durablement dans la compagnie des acteurs que l'on souhaite étudier, il offre une nouvelle définition du travail. En effet, les auteurs et les directrices sont unanimes à dénoncer les manquements de la littérature scientifique sur la prostitution. Soit les travaux portent sur la déviance de la prostitution et les liens avec la criminalité organisée les femmes y étant de simples victimes sans visages soit ces mêmes travaux portent des jugements moraux rapides en déniant, par exemple, toutes capacités de réflexions et de compétences aux prostitué-e-s. L'ennui principal est que les politiciens et journalistes reprennent ces points. Ainsi, les femmes - car les hommes existent mais sont invisibles pour les médias - prostituées sont des victimes de crimes esclavagistes sans aucunes capacités de travail ni de compétences qu'il faut aider. C'est mettre de coté le caractère de travail qu'implique la prostitution ainsi que les capacités d'actions des femmes concernées sans oublier l'existence des hommes prostitués. Les différentes enquêtes ethnographiques de ce recueil permettent donc d'entrer dans les compétences des métiers du sexe. Les auteurs montrent que la prostitution n'est pas une simple passivité de la femme qui attend l'homme. Au contraire, se prostituer implique de connaître la législation, les bons coins mais aussi des compétences sexuelles physiques difficiles à apprendre. Outre ces compétences sexuelles la prostitution peut aussi impliquer des compétences de relationnel. Ainsi, l'enquête d'Alice Sala montre avec précision que le travail de prostitution implique la mise en place de relations téléphoniques importantes à travers lesquels l'enquêtée doit réussir à reconnaître les clients prêts à venir mais aussi entretenir le lien avec des clients habituels.

En conclusion, ce livre passionnant sur la prostitution m'a offert un regard neuf et différent sur ce travail. Loin du simplisme que j'appliquais auparavant par manques d'informations ce livre m'a permis de mettre en question un grand nombre de discours médiatiques et politiques. Le travail sexuel est un champ d'étude vaste souvent trop simplifié et moralisé. Il serait nécessaire de l'étudier d'une manière plus neutre pour montrer comment on fait ces métiers et quels sont les compétences impliquées. Plutôt que de victimiser simplement les prostituées il serait plus fécond d'observer comment on entre dans ces métiers. À plusieurs reprises j'ai eu l'impression que les auteurs considéraient que la capacité de contrôler son environnement de travail ainsi que les horaires pouvait être explicatif. Bien que je n'aie jamais été un abolitionniste je suis maintenant convaincu que la simple pénalisation de la prostitution ne peut que mettre en danger ces femmes et hommes. Il serait sûrement plus utile d'organiser une légitimation de ce type de travail en donnant accès aux assurances sociales. Bien entendu, je ne parle pas ici que du cas de la Suisse.

Image: Éditeur