triangle rose

  • Triangle rose. La persécution nazie des homosexuels et sa mémoire par Régis Schlagdenhauffen

    Titre: Triangle rose. La persécution nazie des homosexuels et sa mémoire2-7467-1485-4.jpg
    Auteur: Régis Schlagdenhauffen
    Éditeur: Autrement 2011
    Pages: 308

    J'ai déjà mentionné la persécution des homosexuels par les nazis sur ce blog. J'avais, par exemple, lu le livre du plus célèbre déporté gay de France: Pierre Seel. Bien que ce témoignage soit très impressionnant ce n'est pas un travail scientifique. C'est pourquoi je me suis jeté sur ce livre dès que j'ai vu la couverture. Une petite précision tout de même, l'auteur n'examine pas vraiment la déportation mais plutôt la construction d'une mémoire commune à un groupe. Heureusement, Schlagdenhauffen nous donne rapidement des informations de base sur la culture homosexuelle berlinoise et la manière dont les gays furent traités par les nazis. Après nous avoir démontré la richesse de cette culture qui, à Berlin, était très en vue alors que la France ne connaissait pratiquement aucun groupement l'auteur nous montre comment les nazis ont pu déporter les homosexuels. Pour cela ils se basent sur une loi qui existait déjà: le paragraphe 175. Celui-ci sera aggravé et sa version nazie sera gardé en l'état après la chute du troisième reich ce qui a permis de poursuivre les gays sortant des camps de concentration. Mais attention, bien qu'il existait une volonté de déporter et de rééduquer les gays ceux-ci n'apparaissent pas forcément sous ce terme dans les archives. En effet, la préférence sexuelle dites contre-nature était surtout un facteur aggravant mais les homosexuels étaient souvent considéré comme des criminels. Ce qui a posé des problèmes par la suite. Les lesbiennes, par contre, n'étaient pas systématiquement attaquées par les nazis. Mais cela ne veut pas dire qu'elles sont inexistantes et un travail reste à faire pour clore le débat.

    Cependant, le véritable propos du livre concerne la question de la mémoire. Pour cela l'auteur compare trois pays: l'Allemagne, les Pays-Bas et la France. Ces trois pays nous permettent de comprendre comment le contexte national joue sur la manière de commémorer et de construire la mémoire d'un groupe. D'un groupe de victime les homosexuels se constituent progressivement en héritier d'une mémoire de martyrs de la cause des gays et lesbiennes qu'ils souhaitent commémorer. Face à cette volonté plusieurs acteurs collectifs tentent de les arrêter. Tout d'abord l'état qui considère l'homosexualité comme une déviance, pouvant entraîner la prison en Allemagne, durant encore de longues années. Mais aussi les autres groupes de victimes qui n'acceptent pas forcément l'existence des gays en camps de concentrations ou qui considèrent que l'identité gay est une insulte. La France se trouve dans ce cas puisque, pour les déportés politiques français, les seuls homosexuels des camps sont les allemands. Cependant, les homosexuels réussissent à imposer leur vue et l'auteur étudie la manière dont la mémoire commence à s'incarner dans la pierre. A Berlin un mémorial qui exclut les lesbiennes est construit face au mémorial de la Shoah, Paris accepte, finalement, une plaque de commémoration tandis qu'Amsterdam construit un gigantesque monument qui devient une fierté nationale et un lieu de revendication du droit à la différence.

    J'ai beaucoup apprécié ce livre qui permet de comprendre comment un groupe de victime a transformé une histoire honteuse en fierté incarnant l'identité du groupe. De ce point de vue la comparaison de trois pays est très éclairante et permet de voir comment le contexte national modifie les possibilités de militantisme des groupes sociaux. Cependant, je trouve dommage que nous n'ayons pas des informations plus nombreuses sur la période du troisième Reich et des années précédentes. Ce n'est pas le but du livre mais je trouve que l'auteur s'appuie un peu trop sur une autre auteure et passe très rapidement sur la plupart des sujets. Un second point problématique concerne les lesbiennes. Bien entendu, l'auteur examine en partie leur histoire et les liens avec les homosexuels. Cependant, elles apparaissent surtout au second plan quand elles ne sont tout simplement pas examinées. Je sais qu'il est difficile de faire l'histoire des lesbiennes qui souffrent d'une double invisibilité dans l'histoire. C'est pourquoi il serait intéressant, voir nécessaire, d'avoir une recherche de la même ampleur sur elles.

    Image: Éditeur

  • Bent

    Bent est une adaptation d'une pièce de Broadway. L'histoire qui est développée dans ce film est celle d'un couple d'homosexuels de Berlin sous le gouvernement des nazis en 1934. Nous y suivons donc Max et Rudy un couple d'hommes qui écume les nuits et les bars de Berlin. Max y fait la connaissance d'un officier SA homosexuel. Les deux hommes commencent une relation de couple qui sera brutalement détruite lors de l'assassinat de l'amant de Max. Suite à cet évènement Rudy et Max fuient et se cachent des autorités en tentant de sortir de l'Allemagne. Mais comment peut-on fuir un gouvernement aussi total? Malheureusement, le couple sera rattrapé et envoyé à Dachau. Max fera tout pour survivre dans l'enfer gris du camps de concentration en essayant d'éviter l'étiquette homosexuel et en organisant des combines avec les gardiens. Mais le monde des camps est sans pitié ce qu'il apprendra très rapidement.

    C'est un film dur mais aussi un bon film. Outre la vision de la Berlin homosexuel qu'il offre, il faut savoir que l'Allemagne semble si je ne me trompe pas avoir été très avancée dans la tolérance durant l'entre deux guerre, que je peux vérifier on y découvre une peinture que je trouve très adéquate des comportements durant le gouvernement nazi. En est témoin le rôle de Grita cet homme qui se travestit. Alors qu'il explique à Max et Rudy comment fuir il leur dit aussi qu'il n'hésitera pas à les dénoncer à la police montrant comment la société civile devint l'adjointe de la police par la dénonciation. Mais on y perçoit aussi un peu comment fonctionnaient les camps. Je ne parle pas de scènes de tortures, bien qu'il y ait tout de même des scènes difficiles, mais des scènes qui montrent l'absurdité des tâches que l'on obligeait les détenus à accomplir. Max doit déplacer des pierres d'un point à un autre puis les ramener et ceci toute la journée. On y voit aussi le sadisme des gardes par exemple au travers des dernières scènes. Celles-ci, si j'en crois les témoignages que j'ai lu, sont très proches de la vérité. C'est un film triste, gris, sans espoir sauf lors des moments ou Max trouve un amour inattendu. Mais un amour qui ne peut pas durer dans un camps de concentration nazi. La dernière scène est particulièrement émouvante puisque Max y accomplit un acte d'amour et d'acceptation en revendiquant son homosexualité.

    Image: Allociné

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  • Les hommes au triangle rose par Heinz Heger

    Titre: Les hommes au triangle rose51G349WWDXL._SL500_AA300_.jpg
    Titre original: Die manner mit dem rosa winkel
    Auteur: Heinz Heger
    Traducteur: Alain Chouchan
    Éditeur: H&O 2006 pour cette édition (Merlin Verlag 1972 édition originale)
    Pages: 175

    C'est en mars 1939 que Heinz Heger fut déporté au camp de Sachsenhausen après un emprisonnement et un procès rapide. Son crime n'était pas d'être juif, tsigane, opposant politique ou d'autres délits plus légitimes parmi tous ceux que l'Allemagne nazie punissait de déportation. Son crime était punis par l'article 175. Son crime était d'être un homme qui aimait les hommes. C'est par la surprise que commence ce dur récit. La surprise du narrateur, protégé par un pseudonyme non par lâcheté mais parce qu'il pensait que son présent ne devait pas être écrasé par son passé. Une surprise qui continue sur une grande partie du récit. La surprise d'être condamné d'"anormalité" par des gens "normaux" qui ne crachaient pas sur les relations homosexuelles ou/et qui furent coupables de tortures atroces.

    Le récit de Heinz Heger est dur. Non seulement parce que l'on y lit comment étaient traités les prisonniers des camps de manière générale mais aussi parce qu'on y lit comment le camps vivait vraiment. L'auteur ne nous épargne que peu de choses et sa lecture est dure. Il nous montre les bordels construit pour les déportés, il nous parle des sévices, des tortures, des amitiés que l'on devait absolument avoir pour survivre. Car il était hors de question de survivre sans accepter des compromissions. Et Heinz Heger en a fait des compromissions. Il fut Kapo, avant cela il se lia à d'autres Kapos et, finalement, il survécu en essayant d'aider quelque peu certaines personnes. Au-delà des conditions des homosexuels ce livre nous montre donc aussi l'atmosphère des camps de concentrations. Un monde ou les survivants ne réussissaient à se sauver qu'en écrasant d'autres personnes. Et Heinz Heger ne nous cache pas cela. Le récit ne donne pas l'impression de vouloir être jugé ou de juger les Kapos qui purent prospérer dans les camps. Non, il nous montre comment il a fait en sorte, au jours le jours, de survivre pour pouvoir, à la libération, retrouver sa famille.

    Les historiens se méfient souvent, et à raison, des récits de mémoires. En effet, la mémoire peut se tromper, oublier ou recréer alors que l’historien cherche des faits. Mais ces points ne doivent pas empêcher d'accepter les récits tels que ceux de Heinz Heger. D'autant que les témoignages des déportés homosexuels sont rares et furent longtemps considérés comme inacceptables. On condamne facilement la manière dont le régime nazy a traité certains de ses citoyens sous des critères iniques. On a oublié de se rappeler comment les homosexuels ont été traités. On a refusé de voir en eux des victimes et on a même refusé de commémorer leurs morts. Ce récit est donc important pour connaître un autre aspect, souvent inconnu, de cette période cruelle. Et même si l'homosexualité dérange encore beaucoup on doit passer outre ce sentiment et accepter cette histoire. Nous ne devons pas oublier que des hommes et des femmes (même si les lesbiennes étaient déportées comme asociales et non comme homosexuelles) ont été maltraités pour leurs préférences sexuelles par des gens qui se disaient "normaux". Mais qui est vraiment normal? Celui qui est capable d'amour ou celui qui est capable de torturer un autre être humain?

    Image: Amazon.fr