01/08/2015

La bataille de l'enfance. Délinquance juvénile et justice des mineurs en France pendant la Seconde Guerre mondiale par Sarah Fishman

Titre : La bataille de l'enfance. Délinquance juvénile et justice des mineurs en France pendant la Seconde Guerre mondiale
Auteure : Sarah Fishman
Éditeur : Presses universitaires de Rennes 2008
Pages : 323

Vichy est considéré comme une parenthèse dans l'histoire commune judiciaire et politique française. C'est un état qui n'avait qu'une existence volée aux personnes qui représentaient véritablement les intérêts et les vœux de la population française. Cette vision a été largement remise en question aussi bien par des travaux sur l'opinion publique que sur la continuité entre des politiques répressives mises en place par Vichy et celle de la quatrième puis de la cinquième République. Ce livre, tiré d'une thèse, souhaite montrer les continuités entre la troisième République, Vichy et l'après-guerre. En effet, bien que les analyses qui se formèrent immédiatement après la guerre considèrent que Vichy n'a rien fait et que l'ordonnance concernant la justice des mineurs de 1945 est un nouveau départ cette idée laisse de côté le travail important que Vichy réalisa en faveurs de l'enfance. Pour cette présentation l'auteure met en place 6 chapitres.

Le premier chapitre permet de comprendre comment fonctionnaire la France avant Vichy. Il s'intéresse, en grande partie, à la loi de 1912 ainsi qu'aux développements médicaux concernant les enfants délinquants. Le second chapitre continue une forme d'introduction en présentant l'histoire de l'enfance durant la guerre. Cette présentation permet de se faire une idée de l'effet de la guerre ainsi que de l'économie de guerre sur les enfants mais aussi des résistances qui ont existé. Ainsi, l'auteure parle rapidement des Zazous qui ont été vu comme l'exemple parfait de la décadence américaine et de l'immoralité de certain-e-s jeunes français-e-s. Le troisième chapitre présente les chiffres concernant la hausse de la délinquance des mineurs. L'auteure se base sur des rapports officiels tout ne n'oubliant pas de nous prévenir de la nécessité d'en user avec prudence.

Le chapitre suivant permet de faire deux choses. Tout d'abord, il présente les diverses personnalités ayant une certaine importance dans la protection des mineurs. Ensuite, il permet de présenter les explications qui ont été formées pour expliquer la hausse de la délinquance des jeunes. Celles-ci se basent à la fois sur une vision héréditaire et du milieu pathogène. Les familles dites dissociées y sont vues de manière particulièrement négatives. Cette vision est justifiée par des chiffres qui sont encore utilisés aujourd'hui (malgré la méthodologie biaisée utilisée). Lors de la guerre cette idée est réutilisée en se basant sur l'absence des pères qui force les mères au travail et donc détruit l'équilibre de la famille selon une vision patriarcale de celle-ci. Mais ces propos sont mis en doute par l'auteure qui montre que, d'une part, les enfants de pères prisonniers ne sont pas nombreux dans les dossiers et que, d'autre part, la hausse de la délinquance des jeunes et parallèle à celle des adultes et s'explique par des besoins économiques.

Le chapitre suivant présente les efforts de réformes mis en place par Vichy. Des réformes qui permettent la mise en place d'institutions et d'idées thérapeutiques. Le dernier chapitre montre que ces idées se retrouvent dans le projet du gouvernement de libération et ont un impact encore important aujourd'hui malgré une hausse de la demande de répression face à des jeunes vus comme de plus en plus violents et vicieux. Ceci permet à l'auteure de comparer la situation française avec la situation américaine. En effet, les USA ont permis d'utiliser une justice des majeurs pour les mineurs. Ce qui a eu d'énormes conséquences négatives. Bien que l'auteure ne considère pas l'approche thérapeutique comme parfaite l'exposé concernant les USA lui permet de mettre en garde contre toute tentation ultra répressive. Au final nous avons une thèse qui permet à la fois de mieux comprendre Vichy et son lien avec les jeunes et d'observer à quel point certaines idées se sont concrétisées jusqu'à aujourd'hui malgré des remises en causes récentes.

Éditeur

07/06/2014

Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-1944 par Anne Grynberg

Titre : Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-19449782707176189.gif
Auteure : Anne Grynberg
Éditeur : La Découverte 1999
Pages : 409

Avant les années 90 une personne qui souhaitait s'informer sur l'histoire des camps d'internement français avait très peu de chance de trouver quelque chose. L'importance de la littérature, aussi bien scientifique que de mémoire, actuelle est récente. Mais tout ceci a dû commencer par des recherches d'historien-ne-s. Ce livre, adapté d'une thèse, fut l'un des premier ouvrages consacrés à ces camps d'internement. Elle y examine leur genèse, leur fin mais aussi leur fonctionnement et la manière dont la vie quotidienne s'y développa.

Pour accomplir ce difficile travail l'auteure construit 16 chapitres en 4 parties. La première permet d'insérer les camps dans leur genèse républicaine. En effet, la France mit en place, comme de nombreux autres pays, une procédure d'internement dans les camps de populations jugées dangereuses. Dans ce contexte les camps existèrent avant la Deuxième Guerre Mondiale. Ils furent construits à la hâte pour accueillir les réfugiés suite à la guerre d'Espagne. Dans un second temps ils permirent de s'occuper des réfugiés antifascistes alors que la Guerre commençait. La seconde partie s'intéresse à la gestion mise en place par le régime de Vichy dans un cadre antisémite et suite à la surprise de la défaite. La vie dans les camps, inadaptés et en ruine, devient de plus en plus dure alors que la société civile commence à réagir en préparant un secours pour les personnes internées. L'auteure y décrit très précisément les problèmes rencontrés dans les camps et les réactions des français-e-s. La troisième partie lui permet de décrire les dangers de la faim ainsi que l'aide apportée pour l'éviter. Plus important, elle démontre que les efforts des sociétés de secours les mènent dans un piège. Celui-ci est autant de prendre la place des devoirs de l’État que d'accepter par défaut l'existence des camps. Enfin, une dernière partie concerne la déportation, son fonctionnement et les résistances. Alors que les sociétés de secours étaient restées dans la légalité elles se rendent compte du piège et commencent à créer des structures de sauvetage clandestines. Ces résistances permettent de sauver certains juifs mais au prix de la mort d'autres. Ce que les responsables associatifs de l'époque ne savaient pas. Se pose ici la question difficile des missions des associations de charités.

Voici donc une thèse difficile à lire. Elle est dense et décrit très précisément la vie des personnes internées, leurs espoirs et leurs désespoirs. L'auteure réussit non seulement à nous faire comprendre le fonctionnement des camps mais aussi à nous faire entrer dans l'intime des interné-e-s grâce à l'utilisation de lettres et de témoignages. Le résultat est un livre à la fois scientifique et profondément émotionnel au fil des pages et des événements.

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07/05/2014

Le vice ou la vertu. Vichy et les politiques de la sexualité par Cyril Olivier

Titre : Le vice ou la vertu. Vichy et les politiques de la sexualité
Auteur : Cyril Olivier
Éditeur : Presses Universitaires du Mirail
Pages : 311

Dans l'histoire de la France plusieurs périodes sont examinées de manière soutenues. L'une d'elle est celle de Vichy. L'auteur public ici sa thèse de doctorat sur ce qu'il nomme les politiques de la sexualité. L'auteur y examine le retour à une forme de répression des sexualités dites anormales et à l'arsenal judiciaire qui l'accompagne. Mais il propose d'aller au-delà des discours et des textes pour montrer comment ceux-ci ont été utilisé par la société. Il montre aussi, de temps en temps, le lien qui existe entre textes de Vichy et les IIIe et IVe Républiques.

Cet examen se fait en 4 parties. La première nous permet de comprendre comment Vichy parle des sexualités et de la nécessité d'une rénovation nationale. On y trouve un examen des discours qui permet de mettre en valeurs l'analyse des pratiques qui est faite dans les parties suivantes. La seconde partie s'intéresse aux infidélités conjugales. L'auteur y montre, en 4 chapitres, comment l'époque tente d'imposer la conjugalité hétérosexuelle dans le cadre du couple marié. Il s'intéresse à la fois au délit d'adultère, qui est utilisé principalement contre les femmes, et au délit de concubinage, qui se forme contre les hommes qui "profitent" de la guerre en détournant des femmes de leurs maris prisonniers. Bien qu'il y ait une tentative d'augmenter la pénalisation de l'infidélité en s'attaquant à d'autres personnes et en surveillant fortement les femmes l'auteur montre un résultat partiel. En effet, une plainte du mari est nécessaire et celle-ci, parfois, manque. L'auteur montre aussi la différence entre la pratique de la IIIe République, durant laquelle l'adultère est un moyen de demander le divorce, et de Vichy, qui considère l'adultère comme une faute pénale.

La troisième partie permet à l'auteur de s'intéresser à l'avortement et, dans un dernier chapitre, à l'infanticide. Il montre la progressive pensée de l'avortement comme d'un fléau qui a mis en danger la France. Il est donc nécessaire de réprimer les usages. Celle-ci va s'intéresser aux femmes qui tentent d'avorter. Mais leur détresse face à une situation qui est parfois difficile n'est pas gardée en mémoire au profit d'une vision d'anormalité. Ce sont aussi les personnes qui font métier de l'avortement qui sont visées. Aussi bien les membres des professions médicales que les faiseuses d'anges. Enfin, les complices sont aussi mis en danger. Ces complices peuvent aussi bien être les maris que des femmes qui accompagnent leur amie.  La dernière partie s'intéresse aux sexualités qui sortent du cadre marital hétérosexuel. L'auteur s'intéresse à la prostitution pour montrer un contrôle des femmes dont les activités sont considérées dangereuses. L'auteur montre aussi que les maisons de prostitution deviennent réglementées par l’État français. Ce qui permet à leur propriétaire d'échapper aux poursuites. Les proxénètes, par contre, sont considérés comme l'une des causes de la défaite. Enfin, c'est l'homosexualité féminine qui intéresse Olivier Cyril dans le dernier chapitre. Bien que ce dernier soit court il permet tout de même de montrer une origine républicaine de la répression ainsi que la vision des lesbiennes qui existait à l'époque.

Nous nous trouvons donc face un livre dense qui permet de comprendre comment un gouvernement tente de contrôler la sexualité, celle des femmes surtout, et ses réussites ou ses échecs dans la pratique. La lecture permet aussi de mettre en relief certaines positions de la IVe et de la Ve République. En effet, bien que Vichy soit considéré comme une période d'exception qui ne fait pas partie de l'histoire de l’État français on trouve un certain nombre de liens dans les positions des acteurs dominants sur les sexualités. C'est aussi un bon moyen de comprendre comment le contrôle des femmes s'inscrit dans une surveillance sociale globale. Ainsi, ce sont les voisin-e-s, les ami-e-s, les maris qui dénoncent. Au-delà des discours les sources utilisées montrent aussi une partie des pratiques de l'époque.

14/03/2014

L'antisémitisme de bureau. Enquête au coeur de la préfecture de Police de Paris et du commissariat général aux Questions juives (1940-1944) par Laurent Joly

Titre : L'antisémitisme de bureau. Enquête au coeur de la préfecture de Police de Paris et du commissariat général aux Questions juives (1940-1944)9782246736912-G.jpg
Auteur : Laurent Joly
Éditeur : Grasset 2011
Pages : 444

Vichy fait régulièrement parler. Le problème se pose entre responsabilité dû au travail de mémoire et analyse historique de l'époque. En quoi le régime de Vichy est responsable, et sous quelle forme, d'une partie de la politique antisémites et exterminatrice de l'Allemagne nazie? Dans ce livre Laurent Joly décide de répondre en examinant un point particulier: le fichier juif. Ce qui le mène à s'intéresse à la bureaucratie antisémite de Vichy et aux agent-e-s qui s'y trouvaient. Comment a fonctionné cette bureaucratie et pour quels résultats? Les agent-e-s étaient-ils et elles des antisémites convaincus ou seulement loyaux à un État quels que soient sa politique? Autant de questions difficiles et même délicates pour un période qui déchaine facilement les passions.

L'auteur développe l'histoire sur 5 chapitres. Le premier permet de comprendre les problèmes qui se sont posés au niveau des institutions. Ainsi, comment fut mis en place la bureaucratie antisémite? Quels furent les effets des autorités d'occupation? L'auteur montre que la nouvelle administration tente de se faire une place dans un paysage déjà constitué. Les différents organes peuvent se marcher sur les pieds ou tenter de prendre le contrôle les uns sur les autres. De plus, les autorités allemandes tentent de faire pression ce qui peut se traduire aussi bien par des demandes que par des arrestations. Le second chapitre permet de comprendre comment fonctionne la réception des Juifs à la préfecture de Police. Car c'est tout un personnel qui doit s'occuper d'une nouvelle population rendue illégitime. Malgré une loyauté aux normes administratives l'auteur observe l'usage d'un antisémitisme oral et l'incompréhension des effets du travail des bureaucrates sur les personnes juives. Les chapitres 3 et 4 permettent de comprendre ce qu'implique de travailler dans cette bureaucratie ainsi que de comprendre qui sont les personnes qui s'y trouvent. L'auteur observe à la fois des employé-e-s qui viennent par besoin et d'autres qui viennent par conviction. Il trouve aussi que les possibilités d'avancement sont bien plus importantes que dans le reste de l'administration. Ainsi, on peut passer en deux ans une échelle qui prendrait 20 ans normalement. Le dernier chapitre permet d'observer les luttes de mémoire qui se sont faites autours du fichier juif et qui a mis dans l’arène les historien-ne-s et les militant-e-s

Ce gros livre offre une analyse minutieuse d'une administration d'exception qui fonctionna durant la majeure partie de la deuxième guerre mondiale. On y voit autant le fonctionnement institutionnel que les choix des personnes ainsi que leurs sentiments. L'usage des sources orales et des mémoires permet, d'ailleurs, d'illustrer certains moments tout en gardant un esprit critique face à une reconstruction de la mémoire personnelle (ce que l'auteur fait d'ailleurs). Au final on découvre une institution servie aussi bien par des antisémites, des collaborateurs mais aussi, et surtout, des employé-e-s qui restent parfaitement loyaux et loyales à l’État quelle que soit la politique de celui-ci. Ces personnes intériorisent la nouvelle norme antisémite qui s'accroche à une pratique xénophobe institutionnelle que la IIIème République connaissant déjà. C'est un livre qui permet de comprendre comment une institution peu déraper sans que personne ne se sente responsable de ses actes propres reportés sur une Autorité supérieure.

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12:12 Écrit par Hassan dans contemporain, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : antisémitisme, bureaucratie, vichy | | | |  Facebook

26/11/2013

Les origines républicaines de Vichy par Gérard Noiriel

Titre : Les origines républicaines de Vichy9782213678399-X.jpg?itok=TJ42ChQQ
Auteur : Gérard Noiriel
Éditeur : Hachette Littératures 1999
Pages : 335

Cette fois c'est Vichy qui m'intéresse. Je ne suis de loin pas le seul. L'histoire de Vichy est un problème encore largement discuté en France. Est-ce que Pétain peut être considéré comme un dirigeant français ou est-il un usurpateur du pouvoir? Qui a collaboré et qui a résisté? Mais, surtout, quels sont les liens entre Vichy et la République. Dans ce livre Noiriel tente d'examiner la manière dont on peut relier la IIIème République et le gouvernement de Vichy. Pour cela il examine le "compromis républicain", les discriminations envers les étrangers, l'identification et enfin la science.

Cependant, avant d'entrer dans le vif du sujet l'auteur a décidé d'écrire un chapitre introductif qui examine le fonctionnement de l'histoire du temps présent. Sans condamner la vision d'expertise de l'historien Noiriel souhaite que celle-ci ne soit pas soumise à la construction des problématiques par d'autres que les historiens. Car l'historien ne doit pas juger il doit comprendre comment et pourquoi telle ou telle chose a fonctionné. C'est la raison pour laquelle Noiriel tente ici de comprendre comment les décisions de Vichy ont été si facilement accepté en essayant de trouver un lien précèdent avec des décisions de la Troisième République.

Cette recherche lui permet de démontrer que la Troisième République a mis en place un certain nombre de lois et de processus qui ont permis à Vichy d'aller plus loin. Ainsi, la gestion des personnes de nationalité étrangère a permis non seulement de créer un discours sur le danger de certains peuples (en se basant sur un discours de darwinisme social) mais aussi de mettre en place une surveillance de certains groupes grâce aux cartes d'identités. Noiriel nous permet donc de comprendre comment des décisions discutées démocratiquement peuvent préfigurer ou annoncer un fonctionnement contraire à la démocratie. Ainsi, la mise en place des fiches permet, ensuite, d'identifier les juifs pour mieux les expulser. Les livres de médecins sur le danger des races "inférieures" permet de justifier une politique eugéniste de choix d'une immigration. Bref, le gouvernement de Vichy se place dans un contexte historique républicain.

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25/07/2013

Vichy et l'ordre moral par Marc Boninchi

Titre : Vichy et l'ordre moral9782130553397.jpg
Auteur : Marc Boninchi
Éditeur : Presses Universitaires de France 2005
Pages : 318

Quand on parle du gouvernement de Vichy on a tout de suite en tête l'image d'une France gouvernée par des hommes réactionnaires qui n'eurent aucun état d'âme à collaborer avec l'occupant allemand. Une période marquée par une répression importante et un retour vers l'ordre moral incarné par l'importance de la famille, du travail et de la patrie devenus nouvel hymne du pays. Sans mettre en doute un grand nombre de faits avérés cette image oublie une partie importante du régime de Vichy: la continuité avec la IIIème République et l'héritage important des normes juridiques léguées à la IVème puis à la Vème République. L'auteur, Marc Boninchi, docteur en droit nous offre ici une thèse qui tente de comprendre l'histoire des normes juridiques vichyste ainsi que leur continuité dans l'histoire française.

Il accomplit ce lourd travail en analysant la création et l’usage des lois dans six chapitres qui vont de la définition de l'ordre moral à la lutte contre l'avortement. L'auteur utilise des archives inédites qui lui permettent d'entrer dans la mise en place intime des lois. Ce qui lui permet, non seulement, de comprendre à quel point les lois morales de Vichy sont originaires de la IIIème République et de certains cercles mais aussi de voir de quelle manière elles ont été reçues et appliquées par les magistrats. Il observe aussi, et surtout, une hausse importante du pouvoir des bureaux de fonctionnaires tandis que le pouvoir politique des chambres est mis en sommeil. Ce pouvoir est si fort que de simples fonctionnaires peuvent refuser un projet de loi sans en déférer à leur ministre. Mais ce travail est aussi un moyen d'examiner le pouvoir de la répression. Marc Boninchi montre de nombreuses lois répressives qui ont échoué. Quel en est la raison? Selon l'auteur, ces lois sont souvent trop répressives pour être applicables et ne réussissent pas à atteindre leur cible. C'est le cas, par exemple, de la lutte contre l'alcoolisme qui est menée en 1940 par une loi qui impose la fermeture des débits de boissons même pour les crimes les plus mineurs comme une simple pancarte.

Le texte de l'auteur est très riche. Il examine un grand nombre d'aspects légaux qui sont encore importants dans les lois de la Vème République même si un certain nombre de crimes ont été dépénalisé dans les années 70 (comme l'avortement et l'homosexualité). Son livre permet non seulement à l'historien de posséder des informations sur la manière dont les lois sont créées et appliquées durant l'occupation mais aussi aux juristes de réfléchir sur l'usage de la répression grâce à un exemple historique de cette pratique.

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19/07/2013

L'hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'occupation par Isabelle von Bueltzingsloewen

Titre : L'hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'occupation
Auteure : Isabelle von Bueltzingsloewen
Éditeur : Flammarion 2009
Pages : 522

Ce livre naît autours d'une polémique. Cette dernière a pris force durant les années 80 pour toujours continuer. Des auteurs importants accusent l'institution psychiatrique française de s'être rendue complice d'une extermination par la faim de 40 000 aliénés internés sous la demande, cachée, du régime de Vichy. Un devoir de mémoire est affirmé autours de ces victimes d'une politique eugénique. L'auteure de la recherche ne souhaite pas répondre de manière polémique. Au contraire, elle recherche les faits pour connaître la réalité de ce qui est nommé extermination. Ceci la mène à poser de nombreuses questions aussi bien méthodologiques que factuelles pour comprendre comment 40 000 personnes ont pu mourir de faim en France.

Cet examen est organisé en trois parties regroupant trois à quatre chapitres. Les trois premiers chapitres permettent à Bueltzingsloewen d'examiner les chiffres et les faits de la faim. Elle commence donc par expliquer sa méthode d'approximation du nombre de victimes, ainsi que ses inexactitudes, qui permet de dénombrer environ 45 000 morts surnuméraires. Ce terme décrit des personnes, si on s'en tient aux années d'avant guerre, sont morts en "trop". Mais ce chiffre ne permet pas de savoir qui exactement est mort de faim et qui est mort naturellement. Il faut aussi prendre en compte l'affaiblissement de certaines personnes. Autrement dit, ce chiffre n'est qu'une approximation difficilement individualisable. L'auteure examine aussi ce qu'elle nomme le scénario de la famine ce qui lui permet de mettre en avant des explications économiques. Aussi bien la réquisition allemande que les restrictions ont impliqué une hausse importante des prix à laquelle les économistes des asiles n'était pas préparé. Dans le dernier chapitre elle analyse aussi la production scientifique des aliénistes qui est vue, par des militants de notre époque, comme le comble du cynisme. Bueltzingsloewen montre que cette production permet non seulement aux médecins de s'insérer dans le milieu médical mais aussi de comprendre le phénomène qu'ils ont sous les yeux alors que les connaissances médicales sur la famine sont très insuffisantes à l'époque en France.

Mais cet aspect scientifique n'implique pas que ces hommes n'avaient pas conscience d'un malheur qui demandait une action. Dans une seconde partie l'auteur examine donc comment la société a pris conscience du problème et a réagit. Elle montre que les médecins, dès le début, se sont mobilisés localement pour contrer la mort certaine de leurs patients. Mais ces actions étaient limitées par l'incompréhension du phénomène et par leur caractère local. Heureusement, les médecins aliénistes sont regroupés dans une association nationale qui, rapidement, lance des cris d'alarme au gouvernement pour demander une action. Ce dernier n'est d'ailleurs pas inactif et, malgré une ambiance eugénique, met en place une politique de rationnement en faveurs des interné-e-s qui permet de nourrir à nouveau ces derniers. Bueltzingsloewen démontre donc que, loin d'une volonté d'extermination, les acteurs de l'époque ont réagit dans les limites de leur pouvoir et ont réussi à gagner le soutient officiel de Vichy.

Dans une dernière partie l'auteure tente de comprendre les raisons de l'abandon des interné-e-s. Elle montre que ces derniers sont insérés dans une institution qui implique le délitement des liens sociaux et l'oubli des personnes internées. Comme elle le dit si bien: l'internement est une mort social avant que la mort physique n'ait lieu. Non seulement, avant-guerre, l'institution est bloquée par le nombre important d'interné-e-s qui empêche une prise en charge individuelle. Mais en plus les médecins ne considèrent pas les possibilités de guérisons ce qui implique que les patients peuvent passer des années, si ce n'est leur vie entière, enfermés. Ceci joue aussi sur les relations sociales extérieures qui, progressivement perdent de leur intensité ou sont non-existantes. L'auteure montre que pour les interné-e-s qui possèdent encore des relations avec leur famille la mort par inanition est bien moins importante grâce à l'apport offert via les visites. Mais il existe aussi une coupure avec la société - dans laquelle les thèses eugénistes ont une certaine audience - qui considère les interné-e-s comme des inadaptés sociaux inutiles dont la mort serait un soulagement aussi bien pour les familles que pour les institutions sociales. Ces aspects ont contribué à une invisibilité des personnes internées dans les asiles même si les thèses eugénistes n'ont pas été concrétisée par une extermination contrôlée et voulue par l’État. Elle termine cette partie en montrant que les années de guerre ont permis une remise en cause du système qui a permis de penser l'idée de libération et d'institutions ouvertes. Mais aussi de mettre en place des organisations de travail et de loisirs pour les interné-e-s qui permet de recréer une utilité sociale tout en reliant les patients à la société grâce à l'aide qu'ils peuvent offrir. Paradoxalement, la guerre a permis ceci en haussant la tolérance à ce que l'on nomme la folie dans les entreprises à cause du manque de main d’œuvre dû à l'emprisonnement et à la mobilisation de français. Cette remise en cause continuera après la guerre malgré les difficultés politiques.

En conclusion, j'ai trouvé ce livre très documenté et très dense. L'auteure montre une érudition importante sur un sujet difficile. En parallèle d'une recherche dans les archives qui lui permet de valider un certain nombre d'hypothèses tout en contextualisant les événements et en corrigeant des inexactitudes historiques elle met en place une réflexion importante sur le rôle de l'historien face au devoir de mémoire. En effet, la polémique l'oblige à prendre position sur son activité d'historienne face à des personnes qui peuvent être très hostiles à la méthode historique accusée d'euphémiser un crime voir de culpabiliser des victimes. Mais le rôle de l'historien n'est ni de juger ni d'entrer dans une polémique. Son rôle est d'analyser les faits dans leur contexte pour comprendre comment quelque chose s'est produit et pour quelles raisons. Isabelle von Bueltzingsloewen y arrive parfaitement sur un thème rendu difficile par sa médiatisation même.

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06/06/2011

Les bastilles de Vichy. Répression politique et internement administratif par Vincent Giraudier

Titre: Les bastilles de Vichy. Répression politique et internement administratif41MtRemI76L._SL500_AA300_.jpg
Auteur: Vincent Giraudier
Éditeur: Tallandier 2009
Pages: 268

La période de l'occupation de la France par les armées allemandes a donné lieu à de nombreuses publications. Mais il semble qu'elles soient peu nombreuses quand il s'agit d'analyser la manière dont le régime de Vichy a mis en place un régime d'internement administratif. Mais il ne faudrait pas croire que ce type de prisons soient originaire spécifiquement des régimes fascistes. C'est pourquoi l'auteur commence par définir et historiser les camps d'internement français. On y apprend qu'ils sont originaires de la troisième république et qu'ils se sont surtout développé après la Première Guerre Mondiale. D'un régime d'immigration ouvert la France est, en effet, passée à un régime d'immigration de plus en plus strict avec la mise en place de camps pour les étrangers. Ceux-ci peuvent aussi bien être des républicains espagnols que des réfugiés allemands ou autrichiens fuyant le régime nazi. Mais la république semble aussi avoir mis en place la prémisses d'un internement des français dangereux pour la patrie. Les citoyens visés étant souvent des communistes.

Ainsi, Pétain hérite d'une infrastructure législative et physique déjà constituée. Mais Pétain utilisera ce régime d'internement administratif non seulement contre des catégories d'étrangers ou d'opposants mais aussi, et en premier lieu, pour emprisonner préventivement ceux qu'il accuse d'être responsable de la défaite de 40. Alors qu'un cour spéciale est mise en place à Riom les "suspects" sont emprisonnés et soumis à un régime très strict qui contrôle les allées et venues et interdit aux internés de se voir et de se parler. Mais, tandis que la cour continue ses travaux qui aboutiront sur un échec, le régime de Vichy commence à utiliser cet internement pour de nombreuses autres personnes. Nous pouvons donc y trouver aussi bien des résistants notoires que des vichyistes victimes de révolutions de palais et des personnes internées par erreur. L'auteur nous brosse, à la fin, un tableau de lois qui ont été mises en place seulement pour Pétain et qui implique que ce dernier peut se débarrasser très facilement de toutes les personnes qu'il juge gênantes. C'est donc un système particulièrement arbitraire qui nous est présenté.

La lecture de ce livre m'a très intéressé. J'y ai appris de nombreuses choses concernant le fonctionnement judiciaire du régime de Vichy mais aussi des différents acteurs qui se côtoient dans cette époque. Ainsi, j'ai appris l'existence de groupes d'extrême droite très obscurs que je souhaiterais connaître un peu mieux. De plus, je n'avais pas idée que la France avait connu un aussi grand nombre de camps d'internement. Certains se trouvant dans des lieux actuellement touristiques comme l'île d’Yeux ou Montélimar. Mais ce qui est le plus intéressant dans ce livre c'est de pouvoir voir à quel point ce régime tente de fonctionner avec les oripeaux de la légalité alors qu'il n'est qu'arbitraire.

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30/08/2010

Vichy et l'éternel féminin par Francine Muel-Dreyfus

Titre: Vichy et l'éternel féminin41EQDDAZTGL._SL500_AA300_.jpg
Auteur: Francine Muel-Dreyfus
Éditeur: Seuil 1996
Pages: 384

Vichy a été un gouvernement souvent et longuement attaqué et dénoncé pour sa collaboration avec le régime criminel nazi. Mais cette condamnation a souvent laissé dans l'ombre les aspects réactionnaire de ce régime. Je parle de réaction dans le sens où le régime de Vichy a été une incroyable tentative de retourner au passé alors que la société de l'entre-deux guerre était très proche de la notre. L'auteure a décidé de se poser la question spécifique de la relation du régime de Vichy avec les femmes. Alors que les années suivant la première guerre mondiale furent celles du travail féminin, des études féminines et même d'une ouverture de la possibilité d'une citoyenneté féminine le régime de Vichy a remis en question tout cela au nom de ce que l'auteure nomme l'éternel féminin.

Pour comprendre cette relation et la manière dont est organisée cette réaction l'auteure a décidé d'analyser les discours des élites du régime. Tout d'abord, une première partie nous parle de la manière dont la défaite a été ressenti est surtout de la manière dont elle a été expliquée. Les élites du régime, reprenant les discours de Pétain, tentent de ramener la France dans une supposée culture éternelle. En découlent deux condamnations: la première est celle des femmes qui ont perdus de vue leur rôle éternel de mère au foyer, la seconde est celle du manque d'enfants à cause de l'égocentrisme de ces même femmes. S'ensuit une seconde partie parlant, justement, de la manière dont Vichy met en place un retour à cette culture éternelle de la femme. La manière dont des lois sont mises en place pour ramener la femme à la maison et recréer la "famille" comme cellule de base de la société. Enfin, l'auteure nous montre comment les élites ont pensé la hiérarchie entre les sexes mais aussi entre les groupes sociaux pour terminer avec une analyse de l'utilisation de la médecine pour contrôler et créer des femmes et un peuple sain et "prospère".

Je pense que tout le monde acceptera l'idée que la doctrine vichyste de la femme est indigeste. ce lire nous permet de découvrir une vision très peu moderne de la femme et même, comme le dit l'auteure, mythique alors que la société contemporaine du régime était très proche de la notre. Les femmes avaient de plus en plus le droit de divorcer, d'avorter, de travailler, d'étudier et même, c'était en discussion, de voter et élire. Mais la défaite a remis en question toutes ces avancées au nom d'un retour aux anciennes valeurs après une, supposée, ère d'individualisme meurtrier dû aux droits de l'homme et à la démocratie. L'auteure analyse très finement ces différentes sources et, d'ailleurs, privilégie les sources à la littérature secondaire. Ce qui, je l'ai déjà dit, me plaît plus que le contraire. Néanmoins, l'écriture proche du style sociologique peut facilement décourager certaines personnes qui peuvent être peu habituées à cette manière d'écrire. Le langage sociologique peut, en effet, être passablement obscure quand on ne connaît pas les termes et concepts utilisés. Bien que le livre m'ait semblé très intéressant et bien écrit il me reste tout de même deux critiques. En effet, l'auteure s'engage à analyser la production idéologique des élites du régime. Cette manière de faire laisse dans l'ombre non seulement les résistance à cette production mais aussi la manière dont la population a reçu et ressenti cette production. Il faudra lire d'autres travaux pour connaître ces points.

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10:04 Écrit par Hassan dans contemporain, Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : féminisme, vichy | | | |  Facebook