féminisme/gender/queer

  • Les féminismes en Europe. 1700-1950 par Karen Offen

    Titre : Les féminismes en Europe. 1700-1950
    Autrice :  Karen Offen
    Éditeur : Presses Universitaires de Rennes 2012
    Pages : 544

    J'ai lu plusieurs ouvrages d'histoire des féminismes. Ceux-ci sont, malheureusement, souvent centrés uniquement sur la France voire même à Paris spécifiquement. Il existe des exceptions comme le très bon Histoire mondiale des féminismes. Je souhaitais en savoir plus sur des féminismes non-francophones je me suis donc lancé dans la lecture de ce livre qui se concentre sur l'Europe entière. Il est construit en trois parties chronologiques. Le livre débute par un chapitre qui permet à l'autrice de conceptualiser le terme de féminisme tout en explicitant le fonctionnement de son livre.

    La première partie se concentre sur les années du XVIIIème siècle à l'aide de deux chapitres qui nous parlent des Lumières et de la Révolution Française. Karen Offen explique que cette période ne connait pas le terme de féminisme, mais cela ne doit pas empêcher d'examiner les moments de luttes en faveurs des droits des femmes. En effet, aussi bien des hommes que des femmes ont débattus et écrits afin de savoir si les femmes peuvent avoir une place égale aux hommes au sein de la Cité. En particulier, la Révolution Française est un premier moment de débat concernant les droits de vote. En effet, les hommes reçoivent ce droit mais les femmes en sont exclues. Outre cette question, les femmes revendiquent une éducation identique à celle des hommes en récusant une capacité de réflexion moindre face aux hommes. La question de l'éducation se retrouve dans plusieurs textes. L'autrice nous explique aussi que le rejet de la Révolution implique un rejet des droits des femmes, vus comme révolutionnaires.

    La seconde partie, de 5 chapitres, s'intéresse au XIXème siècle. C'est un siècle remplit d'événements politiques et de tentatives de révolutions, réussies ou non. Les mouvements féministes se greffent et tentent d'utiliser ces insurrections pour gagner des droits civils et civiques et sont mis sous silence lors des moments de reprises de contrôles. Ainsi, 1848 mais aussi les chutes des différentes monarchies françaises permettent aux femmes de demandes des droits égaux et, en particulier, le droit de vote. La période permet également de relancer le souhait d'une même éducation et la possibilité d'entrer au sein des universités. Cependant, le XIXème siècle est aussi un moment de lutte antiféministe avec la mise en place de ce que l'autrice nomme une guerre des savoirs. Les hommes et femmes antiféministes tentent de prouver une incapacité spécifiquement féminine de faire les mêmes choses que les hommes ce qui permet de justifier leur place au sein du foyer, protégée. Même les mouvements socialistes commencent à refuser les causes féministes au profit d'une part de la cause ouvrière mais aussi du travail des hommes. Les femmes sont vues comme des concurrentes potentielles dont le travail doit être régulé et protégé. Dans l'idéal, les ouvriers considèrent que le travail féminin ne doit exister que durant une période de célibat avant un mariage avec un homme qui offre des ressources financières adéquate à toute la famille.

    La dernière partie, en 4 chapitres, nous parle de la première partie du XXème siècle. En effet, l'autrice a décidé de ne pas traiter des mouvements féministes après 1950. Ces 4 chapitres font très attention aux périodes de guerres. Alors que certains mouvements féministes, nationaux comme internationaux, tentent d'éviter une guerre et considèrent que le féminisme est fondamentalement pacifique et la guerre fondamentalement masculine, d'autres mouvements féministes s'inscrivent dans le nationalisme et l'effort de guerre ou de résistance par la maternité. Il faut prendre en compte que nous sommes dans une période de craintes face aux pertes démographiques qui impliquent une pénalisation de plus en plus importante des contraceptions et de l'avortement. La guerre est aussi un moment qui met en danger les mouvements féministes. En effet, un grand nombre de femmes sont mortes et ne peuvent donc pas transmettre leurs archives, leurs connaissances ou le contrôle des organisations. Mais c'est aussi un moment d'internationalisation à l'aide de la SDN puis de l'ONU qui, tous les deux, s'intéressent à la cause des femmes en faveurs de l'égalité menant des recherches et enquêtes internationales.

    Ce livre est une somme importante de connaissances. L'autrice s'intéresse à un grand nombre de pays. Seuls quelques chapitres se concentrent sur des pays précis afin de permettre de répondre à des questions précises à l'aide d'un examen comparatif. L'autrice utilise et analyse un nombre impressionnant de sources de natures diverses et qui permettent de justifier son propos. Ainsi, malgré une idée souvent exprimée, les premiers mouvements féministes ne se contentent pas de parler du droit de vote. Déjà au XIXème siècle se pose la question du travail, de l'éducation, du salaire mais aussi de la politique familiale via la protection de la maternité et de l'amour libre, tenté par quelques couples. Cependant, je déplore que l'autrice ne se soit que peu intéressées aux relations entres les féministes européennes et les populations des colonies. La question de la race est un angle mort de ce livre. Les livres Ne nous libérez, pas on s'en charge ainsi qu’Histoire mondiale des féminismes donnent bien plus d'informations sur ce point et permettent de mettre en avant les tensions entre féminismes européens et féminismes dans les colonies et par les personnes racisées.

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  • Masculinités. Enjeux sociaux de l'hégémonie par Raewyn Connell

    Titre : Masculinités. Enjeux sociaux de l'hégémonie
    Autrice :  Raewyn Connell
    Éditeur : Amsterdam 2014
    Pages : 285

    Comme le dit Eric Fassin en postface de ce livre, l'ouverture des recherches sur les femmes a permis de considérer un impensé de la recherche. Les femmes avaient une histoire, une place dans le monde et la société. Mais cette ouverture implique aussi la destruction de l'idée fantaisiste de l'universel masculin. Ainsi, la création des études sur les femmes a permis, par extension, d'étudier les hommes, puis les masculinités, et donc de mettre en question l'universalité de l'Homme au profit d'une spécificité des masculinités. Ce livre est tiré de l'une de ces études. Il est constitué de plusieurs chapitres et articles de la sociologue australienne Raewyn Connell. Il est construit en trois parties.

    La première partie est théorique. Elle est constituée de deux chapitres tirés du livre Masculinities de la sociologue traduite ici. Le premier chapitre permet d'examiner le lien entre masculinités et pratiques corporelles. Bien que l'autrice y crée une division entre plusieurs masculinités elle se repose fortement sur des observations et des récits de vie qui permettent de mettre en question ses divisions. Le second chapitre utilise la même méthode d'analyse de récits de vie afin de créer une typologie des masculinités au sein de la société. L'autrice y démontre que même si certaines personnes mettent en question une certaine forme de masculinité cela n'implique pas une révolution dans l'ordre des genres. Elle questionne aussi l'idée d’une masculinité antiféministe des classes populaires en montrant l'accord d'hommes issus de ces classes avec certaines idées féministes d'égalité économique, les problèmes économiques étant plus important que la mise en question d'une masculinité ici.

    La seconde partie est celle que j'ai préférée. Deux chapitres permettent de placer les idées théoriques de l'autrice face à la réalité sociale et donc de vérifier leurs capacités à comprendre et expliquer le monde. Ces chapitres ne se concentrent pas uniquement sur des hommes hétérosexuels mais aussi sur des hommes homosexuels afin de mettre en avant plusieurs types de masculinités, certaines étant considérées moins favorablement que d'autres dans notre société. Ainsi, être un homme n'est pas la même chose pour un biker que pour un membre de la scène gay de Sidney. Mais, dans les deux cas, il existe une construction de ce que signifie la masculinité et les rapports avec d'autres hommes.

    Enfin, la dernière partie se concentre sur les questions de santé. Elle est constituée de trois chapitres. Le premier chapitre parle beaucoup de pratiques sexuelles par des hommes homosexuels. Le but est d'offrir un moyen de créer des politiques de santé réussies face à l'épidémie de VIH/ Sida. Le deuxième chapitre se concentre sur les raisons derrière la santé, ou la perte de santé, des hommes. Souhaitant aller plus loin que des considérations essentialistes l'autrice lie les questions de classes, de races et de genre afin de mieux comprendre pourquoi certains hommes ont une santé moins importante que d'autres hommes ou femme. La troisième partie se terminer sur des considérations théoriques qui permettent à l'autrice de proposer une politique de la santé qui prenne en compte le genre comme processus en fonction. Ce qui devrait permettre de créer des politiques de la santé plus efficaces.

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  • Missbehaviour / Miss Revolution

    L'année 1970, une année qui continue les événements de 68. Bien que mai 68 n'ait pas débouché sur une révolution de nombreuses organisations existent encore. Mais d'autres se créent aussi. En particulier, des groupes de femmes commencent à se réunir autour de ce qui sera bientôt connu sous le nom de Womens Liberation Front. Alors que les femmes commencent à organiser leurs différentes associations une cible commune commence à se montrer : l'organisation de Miss Monde 1970. Mais s'attaquer à cette organisation ne sera pas facile. La sécurité est forte et il ne faut pas donner l'impression que l'on s'attaque aux femmes.

    SPOILERS

    Le film montre très bien la constitution de groupes féministes de plus en plus nombreux. Il ne montre pas que certains groupes étaient déjà présent et qu'une nouvelle génération a agi avec et contre cette vieille génération. Il ne montre pas trop non plus quelles sont les positions de ce que l'on connait sous le nom de MLF en francophonie. D'une certaine manière, le film s'attend à ce que l'on connaisse déjà leurs positions et critiques. Le film montre aussi les débats, les mésententes et les techniques de différents groupes. Tout le monde n'agit pas de la même manière, ne vit pas de la même manière ni n'a les mêmes buts. De ce point de vue, le film est réussi.

    Je note aussi que la réalisation met en contradiction une femme blanche, anglaise, Sally et l'une des concurrentes au titre de Miss Monde, Jennifer Hosten, une femme racisée. Je ne sais pas si toutes les confrontations entre ces deux personnes ont eu lieu. Mais cela permet au film de montrer que les positions du MLF ne prennent pas forcément en compte le racisme comme oppression systémique, l'histoire du féminisme montre que c'est une question soulevée par les femmes racisées lors des années 70. Il y a clairement un problème entre une femme blanche qui a accès à plus de choix qu'une femme racisée qui utilise Miss Monde pour réussir à atteindre des buts supérieurs. Les deux ne sont pas forcément ennemies, mais elles ne sont pas nécessairement alliées.

    *
    **
    ***
    **** Un film intéressant sur une période passionnante mais dont le propos n'est pas assez développé à mon goût
    *****

  • Ne nous libérez pas, on s'en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours par Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel

    Titre : Ne nous libérez pas, on s'en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours
    Autrices : Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel
    Éditeur : La Découverte 2020
    Pages : 510

    Il existe plusieurs synthèses d'histoire des féminismes. Deux des autrices du présent ouvrage en ont écrit, ce sont deux livres que je possède et que je recommande chaudement. Ces trois chercheuses ont décidé de relier leurs connaissances afin d'écrire une synthèse historique des féminismes en France. L'attente, de ma part, fut intense. Lorsque j'ai acheté ce magnifique ouvrage de près de 500 pages seule une force de volonté importante m'empêcha de me plonger dedans sans pauses ni sommeil. Il faut dire que, outre un texte extrêmement bien écrit, les autrices ont ajouté une bibliographie intéressante mais aussi une iconographie qui est directement reliée au propos. Le livre est construit de manière chronologique en 4 parties.

    La première partie se concentre sur la période 1789-1871 avec 4 chapitres. Les autrices justifient leur choix tout en notant que les féminismes, en tant que mouvement politique, ne sont pas encore nés en 1789. Personnellement, j'aurais apprécié un chapitre entier sur les penseurs et penseuses des droits des femmes de l'époque médiévale. Les autrices se concentrent sur les moments révolutionnaires pour expliciter les tentatives de libéralisation des droits des femmes. Elles notent surtout que ces tentatives sont toujours et presque immédiatement contré par les pouvoirs politiques et les hommes.

    La seconde partie s'intéresse à la période 1871-1944. C'est une période qui est entourée par deux régimes autoritaires avec la création de la Troisième République au centre. C'est aussi la fin du XIXème et donc l'arrivée des thèses marxistes et des luttes syndicales. Bien que des socialistes utopistes aient existé, ils sont moins importants après 1871. L'époque voit deux questions principales. Premièrement, se pose la question de la capacité des femmes à travailler. Faut-il une protection spéciale des femmes ou doit-on leur donner les même droits et devoirs que les hommes ? Une seconde question concerne le droit de vote qui ne sera accepté, en France, qu'en 1944. La période permet aussi d'observer les premiers mouvements antiféministes, on peut mentionner le misogyne Proudhon dont les propos sont difficilement soutenables.

    La troisième partie concerne 1945-1981. Après une perte de vitesse des mouvements féministes, ceux-ci reprennent de l'importance à la suite du livre de Simone de Beauvoir mais aussi après les événements de 68. Les mouvements se rajeunissent fortement tout en théorisant de nombreuses idées. En France, la période permet de poser la question du droit au contrôle de son corps. Dans un pays qui pénalise l'avortement, la contraception et la simple information concernant ces deux thèmes, le militantisme commence par se baser sur des questions purement médicales concernant la contraception. Ce n'est que plus tard que des mouvements féministes décident de s'attaquer à la criminalisation de l'avortement en pratiquant publiquement et en défendant les femmes qui risquent la prison. Marquant l'impossibilité de faire respecter une loi de moins en moins défendable.

    La dernière partie est la plus proche de nous puisqu'elle débute dans les années 80 pour se terminer en mars 2020. Les premiers chapitres démontrent l'intégration des mouvements féministes et des féministes au sein de l'état via des organes officiels mais aussi à l'aide de subventions. Des solutions militantes deviennent des actions professionnelles soutenues par l'appareil d'état et les membres du gouvernement. La période marque aussi les débuts des études sur les femmes, féministes puis de genre à l'université. Mais les autrices marquent aussi le renouveau d'un militantisme qui utilise fortement les outils de communications que sont les réseaux sociaux et internet. Grâce à ces outils, de nouvelles militantes entrent dans les mouvements et revendiquent des idées inclusives, en contradiction avec un féminisme universel. L'inclusion de nombreux combats, contre le racisme, contre l'homophobie, contre la transphobie, est contrée à la fois par des antiféministes et des féministes universalistes. La fin de cette période est marquée par le moment metoo qui aboutit à des condamnations en France même et aux réactions outrées des féministes face aux Césars de 2020, récompensant un homme condamné pour viol ayant fui la justice.

    Ce livre parle des féminismes français. Mais au lieu d'en rester à une histoire classique les autrices mettent en avant les multiples féminismes. En particulier, elles décrivent les féminismes pensés par les personnes racisées de nationalité française et leurs critiques des féminismes des femmes blanches. Les autrices réussissent aussi à montrer la richesse de ces mouvements et leurs combats internes entre différentes tendances. Même en ne s'intéressant qu'à la France, ce livre est riche et permet de bien mieux comprendre un mouvement qui est en train de se renouveler avec l'aide des réseaux sociaux.

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  • La candidate parfaite

    Nous sommes en Arabie Saoudite. Maryam vit avec ses deux sœurs et son père. Ce dernier est un musicien qui essaie de créer une tournée et d'entrer au sein d'un groupe de musique national. Les deux sœurs, Selma et Sara, s'occupent d'organiser des mariages pour les femmes. Maryam, elle, est une médecin dans une clinique locale. Mais elle rêve de travailler dans une clinique plus importante dans laquelle elle serait valorisée pour ses compétences. L'un des moyens qu'elle a trouvés est de se rendre à une conférence afin d'entrer sur la liste de candidature d'un hôpital. Malheureusement, son autorisation de voyage n'est plus valable et en tentant de la renouveler elle accepte d'être candidate aux élections municipales.

    SPOILERS

    La réalisatrice a déjà donné Wadja que j'avais beaucoup aimé. Dans ce nouveau film elle s'occupe toujours de l'Arabie Saoudite mais au lieu d'une petite fille son personnage principale est une femme accomplie professionnellement au sein d'une famille qui a subi les commérages. Ce film fait très attention à nous montrer le fonctionnement d'une société et l'intégration de ses personnages à l'intérieure de celle-ci. Maryam essaie de soigner ses patients mais ils refusent son aide. Elle tente de parler aux hommes mais ils la ridiculisent. Mais c'est aussi une société en changement qui commence à accepter que les femmes parlent politiques, soient médecins et puissent créer.

    On peut dire que, fondamentalement, ce film est féministe. Tout comme Wadja il s'intéresse à une femme au sein d'une société inégalitaire. Cette femme essaie de revendiquer une place malgré les obstacles. À plusieurs reprises, des hommes ont l'occasion de l'aider mais refusent ou ne réussissent pas. Finalement, c'est Maryam, Selma et Sara qui s'occupent de tout et gèrent la campagne avec succès, montrant qu’elles n’ont pas besoin des hommes. Ce qui permet de terminer le film sur une déclaration d'indépendance de la part de Maryam.

    *
    **
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    **** Un film qui mérite d'être vu et distribué
    *****

  • La crise de la masculinité. Autopsie d'un mythe tenace par Francis Dupuis-Déri

    Titre : La crise de la masculinité. Autopsie d'un mythe tenace
    Auteur : Francis Dupuis-Déri
    Éditeur : Remue-ménage 2019
    Pages : 320

    CW : mentions et citations de propos misogynes, sexistes, racistes et homophobes.

    Les hommes sont en crise. C'est une idée qui est largement mise en avant. Les changements sociaux et culturels mettraient à mal la masculinité en tant qu'être mais aussi en tant que valeurs quasiment biologiques. De nombreuses personnes en font le constat et appellent à résoudre une crise difficile qui met à mal les rôles masculins traditionnels et donc la place des hommes au sein de la société, au risque de violences. Francis Dupuis-Déri, dans ce livre, examine ces discours de crise de la masculinité en les replaçant dans une histoire et en les confrontant à des données scientifiques précises. Il commence par un premier chapitre qui examine le fonctionnement de ces discours de crise. Il explicite le but de ce type de discours : permettre d'affirmer une crise implique de recevoir de l'attention aussi bien médiatique que monétaire ce qui permet, dans un second temps, de réclamer des moyens identiques à ceux mis en place pour la défense des femmes. Il y a un aspect fondamentalement politique à ces discours.

    Les chapitres 2-4 sont des retours historiques. Dans un premier temps, l'auteur examine l'histoire "longue" des crises de la masculinité. Cela lui permet de démontrer l'existence universelle des crises subies par les hommes, dès que les femmes mettent en cause leur place. Il se concentre en particulier sur le début du XXème siècle et trois pays. Ensuite, il examine les sociétés qualifiées de matriarcales, comme le Québec et la Bretagne mais aussi les africains-américains (je reprends le terme du livre). Il démontre que malgré ce matriarcat, les femmes sont tout de même soumises à des conditions socio-économiques inférieures. Le chapitre 3 lui permet d'examiner les débuts des mouvements des hommes. Il explique que ceux-ci sont d'abord conçus comme un moyen d'alliance et d'aides envers les féministes contre la société patriarcale. Mais les discours se modifient, sous pression de certaines personnes, pour considérer que les hommes sont maintenant soumis à un matriarcat et une domination féminine importante à cause des féministes. L'usage de l'égalité est particulier ici puisque ces mouvements l’utilisent contre les féministes accusées d'avoir mis en place une domination contre les hommes. Francis Dupuis-Déri démontre que le fonctionnement des groupes d'hommes étaient particulièrement vulnérable à un tel changement, en particulier à cause de rencontre en non-mixité par des personnes qui sont dominantes. Enfin, le chapitre 4 examine la constitution des groupes des pères qui, sous couvert d'aide juridique et psychologique, sont souvent utilisés pour défendre une rhétorique antiféministe et qui peut être fortement misogyne. Certaines des personnes les plus en vue de ces groupes sont d'ailleurs accusées d'actes de violences contre les femmes, ce qui leur permet d'accuser et de menaces les juges.

    Les deux derniers chapitres tentent de replacer les discours de crise de la masculinité au sein de données scientifiques mais aussi au sein d'une autre forme de militantisme. Le chapitre 5 critique ces discours qui mettent l'accent sur les rôles genrés. Les hommes et les sociétés devraient redécouvrir l'effet bénéfique des valeurs masculines de force et de guerre. Francis Dupuis-Déri pense plutôt qu'il faudrait mettre en cause le fonctionnement capitaliste et patriarcal de la société. Selon lui, les problèmes mis en avant par les discours de crise de la masculinité dépendent de causes économiques et c'est la remise en cause du capitalisme qui permettrait de résoudre ces problèmes. Le chapitre 6, lui, se concentre plus précisément sur certaines affirmations en les confrontant à des données scientifiques. Ce chapitre permet de questionner la question des difficultés scolaires masculines, du suicide masculin, du divorce mais aussi des violences masculines. Francis Dupuis-Déri démontre que ces problèmes dépendent largement d'une définition rigide et traditionnelle de la masculinité. Remettre en cause la masculinité permettrait donc de résoudre ces questions.

    Francis Dupuis-Déri nous offre ici un livre à la fois basé sur des recherches scientifiques, de sa part et d'autres personnes dont un large éventail de femmes, mais aussi militant. Bien que son propos soit intéressant, je suis un peu plus sceptique en ce qui concerne son examen historique au chapitre 2. Je le trouve un peu trop court à mon goût et j'aurais aimé plus d'informations.

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  • Les femmes dans la France moderne. XVIème-XVIIIème siècle par Dominique Godineau

    Titre : Les femmes dans la France moderne. XVIème-XVIIIème siècle
    Autrice : Dominique Godineau
    Éditeur : Armand Colin 19 août 2015
    Pages : 312

    Je l'ai déjà dit, la période moderne n'est de loin pas ma préférée. Elle commence par la fin de la magnifique période médiévale et se termine par mon intérêt le plus important : l'époque contemporaine. Mais que je ne sois pas très intéressé par la période moderne n'implique pas que tout soit inintéressant. Au contraire, l'histoire des femmes et les études de genre montre à quel point la période est passionnante. Ce livre de la collection U se destine à constituer un ouvrage synthétique sur l'histoire des femmes de la période. Un programme ambitieux qui est, je crois, réussi. L'autrice divise son ouvrage en trois grandes parties.

    La première partie débute par un examen du "cadre mental et juridique." Ce chapitre nous permet de comprendre comment les intellectuel-le-s de la période moderne pensent la place des femmes et les femmes. On y trouve l'idée que les femmes sont imparfaites. Mais bien qu'une partie importante des penseurs en déduisent une infériorité légale, qui existe, d'autres pensent les femmes comme égales aux hommes. L'infériorité ne dépendant que de circonstances sociales. Deux autres chapitres permettent de comprendre la place des femmes dans le monde public, par exemple le travail, mais aussi dans la famille. Ces chapitres permettent de mettre en question l'idée que les femmes ne travailleraient pas, au contraire elles ont toujours travaillé.

    Une seconde partie se concentre sur les "domaines interdits." L'autrice commence par parler du pouvoir politique en examinant la place des reines. Alors que celles-ci sont d'abord liées au pouvoir politique, mais inférieures, elles perdent peu à peu de leur pouvoir symbolique ne devant que des campagnes du roi. Ce qui ne les empêche pas de pouvoir prétendre à la régence, suivant en cela une tradition féodale. Le domaine de la religion est aussi un lieu d'interdits. En particulier, les femmes ne devraient pas tenter d'apprendre à lire la Bible et ne devraient pas prêcher. Ces interdits sont mis en question par les réformé-e-s qui voient dans l'éducation biblique des femmes un moyen d'éduquer leur famille. Mais elles restent inférieures aux hommes. Enfin, se pose la question du monde intellectuel. Bien que des femmes aient écrit, elles doivent le faire en suivant un rôle féminin basé sur la modestie et l'infériorité intellectuelle face aux hommes. Elles ne peuvent écrire que par le contrôle des hommes et leur éducation en dépend aussi. Des exceptions existent, mais elles servent surtout à exemplifier la nécessité d'empêcher un accès important à l'éducation et à la culture pour les femmes.

    Une dernière partie se concentre le siècle des Lumières et de la Révolution française. L'autrice montre que l'éducation des femmes n'est plus un réel problème. Bien que celle-ci doit dépendre de leur rôle futur, elle est bien plus acceptée dans la société. Le mariage change de forme aussi. D'un mariage arrangé pour des raisons patrimoniales et de place dans la société on commence à penser le mariage comme dépendant d'un amour commun. Cependant, les plus gros changements ont lieu lors de la Révolution. L'autrice montre l'importance centrale des femmes dans les événements de la Révolution française que ce soit lors des émeutes de la faim ou lors des débats parlementaires. Les femmes s'expriment et poussent les hommes à la révolte armée. Cependant, la période du Directoire implique une reprise de contrôle de la foule et des femmes. Ces dernières ont l'interdiction de se battre, de se réunir en clubs et d'accéder aux tribunes lorsque les députés débattent. De plus, les nouvelles lois reviennent sur certaines avancées comme le droit au divorce et surtout sur la possibilité de demander une recherche en paternité afin de forcer les hommes à payer une pension en faveurs de leurs enfants.

    Ce livre, à la fois court et dense, est une bonne entrée des matières pour l'histoire des femmes dans la période moderne. J'ai personnellement beaucoup apprécié l'examen de la période révolutionnaire. En effet, j'avais connaissance des faits amenés par l'autrice mais sans les avoir réellement étudiés. Ce livre m'a donné l'occasion d'en savoir plus et de pouvoir justifier des propos.

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  • L'ombre du Diable. Michée Chaudron dernière sorcière exécutée à Genève par Michel Porret

    Titre : L'ombre du Diable. Michée Chaudron dernière sorcière exécutée à Genève
    Auteur : Michel Porret
    Éditeur : Georg 2019
    Pages : 304

    Michée Chaudron est connu pour être la dernière femme accusée de sorcellerie morte pour ce crime à Genève, en 1652. Ce livre propose d'analyser et de publier le procès de Michée Chaudron afin de mieux comprendre sa place dans l'histoire de Genève. En effet, le livre contient l'édition intégral du procès dans un appendice. En ce qui concerne le livre, il est divisé en 5 chapitres.

    Les deux premiers chapitres se concentrent sur les archives ainsi que sur la mise en place d'une peur du diable. Les auteur-e-s expliquent comment les archives sont constituées, quels sont les ouvrages qui parlent du cas durant la période mais aussi la vision physique des archives. Le second chapitre permet de comprendre le contexte idéologique de l'époque en explicitant la manière dont la justice pense l'existence du diable et de la sorcellerie. Le livre montre que le procès se place à une intersection entre une justice qui accepte le merveilleux et une justice qui va commencer à le refuser.

    Le troisième chapitre, conséquent, permet de parler de la manière dont le cas de la Michée Chaudron a été (ré)utilisé au fil du temps par la culture populaire. Le livre examine largement les différentes productions, donnant leur titre et souvent un rapide résumé. Mieux encore, l'analyse permet d'expliquer comment ces productions pensent le cas. Cependant, je déplore l'usage immodéré des termes "politiquement correct" qui permettent à l'ouvrage d'éviter d'analyser les raisons de la reprise du cas par des mouvements actuels et qui donne l'impression d'une condamnation sans une réelle réflexion. C'est une impression, qui peut être fausse, qui a largement teinté ma lecture de ce chapitre pourtant très intéressant.

    Le quatrième et le cinquième chapitres se concentrent sur le procès proprement dit. Le livre commence par présenter le récit de l'enquête puis du procès. On apprend comment Michée Chaudron commence à être connue négativement par son entourage puis par la justice. Les auteur-e-s explicitent ensuite la manière dont elle est interrogée et piégée jusqu'à avouer le crime et donc être condamnée à mort. Le dernier chapitre examine le procès. Il explique les raisons de la peur de la sorcellerie et les différentes manières d'examiner le cas par les experts de l'époque. En particulier, les auteur-e-s se concentrent sur deux termes : merci et bailler le mal. Les auteur-e-s expliquent leur signification au sens du XVIIème siècle et le lien de la sorcellerie avec le crime de poison.

    Ce livre permet donc de mieux connaitre un cas local. La dernière sorcière de Genève, mais pas la dernière de Suisse, un pays protestant. Les auteur-e-s expliquent comme le cas de la Michée Chaudron fut utilisé pour s'attaquer à la justice irrationnelle mais aussi au protestantisme. Même si les informations biographiques sont peu nombreuses, on comprend un peu mieux la vie de cette femme.

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  • De la révolution féministe à la Constitution. Mouvement des femmes et égalité des sexes en Suisse (1975-1995) par Sarah Kiani

    Titre : De la révolution féministe à la Constitution. Mouvement des femmes et égalité des sexes en Suisse (1975-1995)
    Autrice : Sarah Kiani
    Éditeur : Antipodes novembre 2019
    Pages : 286

    Les mouvements en faveurs des droits civiques sont connus, en Suisse aussi. Les mouvements dits de la seconde vague sont aussi connus en Suisse grâce à des travaux de mémoire non publiés ainsi que deux livres publiés par Julie De Dardel et Carole Villiger. Sarah Kiani, dans ce livre, souhaite penser la période qui se déroule entre 1975 et 1995 durant laquelle les mouvements féministes de la Suisse se sont progressivement institutionnalisés tout en militant en faveurs de l'égalité entre hommes et femmes, par l'inscription d'une norme constitutionnelle puis d'une loi sur l'égalité. Pour son sujet l'autrice écrit 4 chapitres.

    Le premier chapitre permet à Sarah Kiani de mettre en place une peinture des mouvements féministes du XIXème à 1975. Elle montre que la Suisse est un espace particulier puisque les mouvements en faveurs du suffrage sont toujours en lutte alors que les nouveaux mouvements des femmes, comme le MLF par exemple, sont en train d'apparaitre et de militer en faveurs du contrôle du corps. Bien que ces deux mouvements soient différents en termes d'âge, de position sociale, de moyens d'actions et de buts cela n'empêche pas de potentielles alliances, même si les liens des nouveaux mouvements avec la gauche radicale peuvent poser un problème à des féministes bourgeoises.

    Le second chapitre permet justement d'observer de quelles manières ces deux mouvements réagissent face à une initiative en vue d'inscrire une norme constitutionnelle pour l'égalité. Bien que les nouveaux mouvements féministes soient critiques envers la capacité d'action d'une norme légale, cela ne les empêche pas de soutenir l'initiative permettant de récolter assez de signatures pour qu'elle soit validée. En dehors des mouvements féministes, le gouvernement fédéral, les patrons et certains partis sont défavorables envers ce texte et préfèrent un contre-projet. En particulier, se pose la question de la capacité d'utiliser immédiatement le texte pour garantir l'égalité. Certains politiciens réactivent les arguments concernant la nature des femmes, qui feraient d'elles des ménagères et mères de famille avant tout. Les mouvements féministes se déchirent en particulier en ce qui concerne le soutien envers l'initiative ou le contre-projet du Conseil Fédéral. En effet, ce contre-projet est moins ambitieux que l'initiative mais a plus de chances de réussir.

    Un troisième chapitre parle de la période 1981-1991. Cette décennie permet d'observer le fonctionnement concret de la norme constitutionnelle. Il apparait qu'elle n'est que peu utilisée. Pire encore, une partie du monde politique défend l'égalité comme un moyen de demander l'extension de l'âge de la retraite des femmes et l'obligation de servir, fortement refusé par les féministes. Sarah Kiani explicite ici la réutilisation du concept de l'égalité pour s'attaque aux soi-disant privilèges féminins. Elle démontre que ce discours ne prend pas en compte les causes sociales de l'inégalité des femmes, privilégiant l'individu et la responsabilité (elle revient sur ce thème dans le chapitre 4). Cette période est aussi celle de la constitution de la Grève des Femmes de 1991. L'autrice nous explique que le terme même de grève fut débattu, mettant à mal un ordre politique basé sur le respect de la paix du travail. Les journaux furent majoritairement sarcastiques tandis que des femmes de droite refusèrent de se lier à une grève. Cependant, celle-ci réussit en laissant une grande liberté d'action aux femmes et en forçant le Conseil Fédéral à annoncer une loi sur l'égalité.

    Le dernier chapitre concerne la question de la loi sur l'égalité. Des réticences existent aussi bien chez les féministes que chez les patrons. Chez les féministes car elles déplorent une loi qui ne prend en compte que le monde professionnel aux dépens du privé. Chez les patrons qui ont peur des pertes économiques et qui sont soutenus par l'UDC et des membres du Parti Libéral. Cependant, le contexte des années 90 pousse le Conseil Fédéral à un rapprochement en direction de l'Europe ce qui implique une loi sur l'égalité avec des normes européo compatibles. Cette loi, acceptée malgré des critiques, permet une institutionnalisation des féministes au sein des partis et des gouvernements via des bureaux de l'égalité. Ceux-ci permettent non seulement de donner une force politique majeur à certaines féministes mais aussi de revendiquer des actions politiques fortes, même si la réussite est rare. Cependant, Sarah Kiani explique aussi que la période des années 90, celle du néolibéralisme, permet au monde économique de réutiliser le féminisme dans un but purement économique. Les inégalités sont vues comme un problème de pertes pour l'économie. Les questions concernant les causes sont évacuées, alors que les femmes sont censées se responsabiliser individuellement pour réussir professionnellement et personnellement.

    Sarah Kiani réussit, dans ce livre, à démontrer de quelles manières les mouvements féministes helvétiques jouent et usent des lois afin de revendiquer des normes d'égalité. Elle montre les combats mais aussi les alliances entre mouvements au fil du temps. Surtout, Sarah Kiani nous montre bien que les réussites des mouvements féministes sont suivies d'un backlash qui remet en question l'utilité des outils féministes dans un monde qui serait égalitaire impliquant que les féminismes soient caducs.

    Image : Payot

  • Bombshell / Scandale

    TW : mentions d'abus sexuels, images d'abus sexuels

    2016, les candidats républicains à la présidentielle commencent à débattre afin de savoir qui sera envoyé contre les démocrates. Dans cette atmosphère politiquement chargée Fox News est au centre de la frénésie médiatique puisque les présentateurs et les présentatrices questionnent et soutiennent Donald Trump. La chaine est encore tenue par Roger Ailes qui contrôle avec une main de fer le fonctionnement des journalistes et qui peut observer tout ce qui se déroule au sein du bâtiment. Roger Ailes est probablement l'une des personnes les plus puissantes du monde médiatique mais cela n'empêchera pas Gretchen Carlson de porter plainte pour agression sexuelle contre lui.

    SPOILERS

    Au lieu de passer directement sur le sujet principal du film la réalisation décide d'abord de décrire le fonctionnement des rapports de pouvoir au sein de la chaine et du bâtiment. Dès le début, on nous montre où se trouvent les différents lieux de pouvoir au sein du bâtiment et de quelle manière ces lieux peuvent être utilisés afin de modifier les décisions des présentateurs et présentatrices. De plus, le film montre que les relations de pouvoir fonctionnent aussi entre les différents shows dont les équipes sont en concurrences. Certains shows ayant plus de prestiges que d'autres peuvent permettre une carrière réussie tandis que d'autres ne sont qu'une voie garage. Ainsi, le film réussit parfaitement à montrer un fonctionnement systémique des rapports de pouvoirs et de leurs effets sur des femmes qui savent mais ne peuvent pas discuter de manière ouverte de la toxicité de leur environnement de travail.

    Dans un second temps, se pose la question de la possibilité de porter plainte. La mise en scène implique l'extérieur, les procédures internes et les liens entre personnes au sein de l'entreprise. En ce qui concerne la procédure externe le film montre immédiatement qu’une plainte risque d'être mise à mal par une attaque immédiate de la personne mise en cause. Le film ne montre pas de procédure en diffamation mais Roger Ailes récuse les accusations et il est publiquement soutenus par des personnes qui accusent Gretchen Carlson de souhaiter se venger de son licenciement.

    Le film montre aussi qu'il existe une procédure interne. Celle-ci implique une hotline mais on apprend immédiatement qu'elle est peu connue et qu'elle est contrôlée et enregistrée par Roger Ailes. Ceci empêche les victimes de parler librement puisque leurs propos sont contrôlés par la personne qui peut détruire leur carrière. Selon le film, la procédure interne sera externalisée au sein d'un cabinet professionnel qui va anonymiser les témoignages mais cela n'empêche pas une tentative de prise de contrôle de la procédure par les amis de Roger Ailes.

    Enfin, le film montre parfaitement l'impact d'une telle accusation au sein d'une entreprise. Immédiatement, les soutiens sont vocaux afin d'éviter que d'autres accusations aient lieu. Ne pas soutenir Roger Ailes devient une question de trahison. Dans ce cadre, une autre femme, Megyn Kelly, va devoir chercher de manière discrète d'autres victimes. Ce n'est que lors de sa propre accusation contre Roger Ailes et celle de nombreuses autres femmes qu'il devient presque impossible pour Ailes de se défendre. À l'aide d'une masse de témoignages il devient impossible de le soutenir.

    Ainsi, ce film permet d'illustrer les difficultés des plaintes en harcèlement sexuel contre des hommes, en particulier lorsque celui-ci est puissant. Des excuses sont trouvées, on attaque la vie privée des accusatrices, on essaie de démontrer des liens après les actes afin de disqualifier les propos sans prendre en compte la nécessité de protéger son emploi.

    *

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    **** Un film qui s'attache à représenter les relations de pouvoirs afin d'expliquer les difficultés d'une plainte en harcèlement sexuel.

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    Site officiel

    Image : IMDB

  • Histoire du féminisme par Michèle Riot-Sarcey

    Titre : Histoire du féminisme
    Autrice : Michèle Riot-Sarcey
    Éditeur : La découverte octobre 2015
    Pages : 128

    Après avoir lu un petit que sais-je sur les féminismes dans le monde je me suis plongé dans ce livre de la collection repères. Malgré son titre, ce n'est pas une histoire du féminisme. C'est une histoire du féminisme en France et, plus particulièrement, à Paris pour la période 1789 à nos jours. Le but de l'autrice est décrit une synthèse des mouvements féministes français en mettant en avant les principales revendications lors de périodes clés. Malgré son aspect très parisien, l'autrice mentionne quelques activités dans d'autres pays mais ne s'y attarde pas. Le livre est constitué de 7 chapitres chronologiques.

    Les trois premiers s'intéressent aux années 1789 à 1860. J'en parle ensemble dans cette présentation car les mouvements féministes sont confrontés à des logiques révolutionnaires ainsi qu'à l'idée de droits humains universels. Suivant l'idée que certains droits sont naturels et universels, les femmes militantes souhaitent aussi en profiter et recevoir les mêmes capacités que les hommes. Cependant, les différents gouvernements et parlements ne sont pas en faveurs de cette égalité. Plusieurs militantes sont expulsées de France ou condamnées à mort pour leurs activités. Dans le même temps, une partie du monde éduqué essaie de penser la place des femmes comme naturellement assujettie à une domination masculine. Ce qui pousse à la mise en place de protections face au travail mais aussi à une défense politique de la maternité, vue comme un devoir et un but féminin.

    Une seconde partie de chapitres s'intéressent aux années 1860 à 1960. Ces trois chapitres permettent de parler des deux guerres et de leurs conséquences immédiates. L'une des premières conséquences est la défense importante de la maternité. En particulier après la Première guerre mondiale, les pertes et le manque de naissances poussent à fortement s'attaquer à la contraception et à l'avortement. Bien que les années 45-50 ne mettent pas en question ce rôle maternel, les punitions pour avortement ne mènent plus à la peine de mort comme sous le régime de Vichy. Un second point concerne la mobilisation en faveurs du droit de vote. Malgré plusieurs échecs en France, le militantisme s'affirme et quelques femmes sont nommées au sein du gouvernement lors de l'entre-deux-guerres. Le droit de vote sera finalement accordé après la fin de la Deuxième guerre mondiale, mais sans que cela ne change fortement le nombre d'hommes élus.

    Enfin, un dernier chapitre fait le lien avec la période actuelle. L'autrice y démontre que les études féministes, sur les femmes et de genre ont pris un poids plus important dans les universités françaises. C'est en particulier le Mouvement de libération des femmes, et ses suites, qui a permis ce foisonnement intellectuel. Il est maintenant impossible de ne pas parler des femmes lors d'une étude et certaines œuvres de cette époque sont encore largement utilisées. L'époque actuelle permet aussi une nouvelle manière de penser certains sujets en faisant attention aux liens entre différentes formes de dominations. Ce qui permet de dénaturaliser non seulement la famille et les genres mais aussi les sexualités, permettant de penser de nouvelles manières de s'identifier.

    Comme je l'ai dit plus haut, ce livre n'est pas une histoire générale des féminismes. IL est fortement ancré dans la ville de Paris et la chronologie française. Cependant, cela n'enlève pas son intérêt à ce livre. On peut en revanche déplorer une synthèse parfois trop importante. L'autrice mentionne beaucoup d'événements et de personnes mais sans toujours pouvoir développer. De temps en temps, des encadrés permettent d'en savoir plus sur une personne, mais cela est rare si l'on prend en compte le nombre important de noms mentionnés. Heureusement, l'autrice ajoute une bibliographie thématique qui permet aux personnes intéressées de se reporter sur des recherches plus complètes.

    Image : Éditeur

  • Histoire mondiale des féminismes par Florence Rochefort

    Titre : Histoire mondiale des féminismes
    Autrice : Florence Rochefort
    Éditeur : PUF mars 2019
    Pages : 128

    Bien que j'aie suivi quelques cours et lu quelques livres je n'ai pas une connaissance importante de l'histoire du féminisme, en particulier dans une perspective internationale. Pour cette raison, je me suis procuré ce petit livre avec beaucoup de curiosité. L'autrice se défie de réussir une histoire globale des féminismes depuis 1789 jusqu'à aujourd'hui. Bien entendu, la collection dans laquelle cette histoire est oubliée implique de rester synthétique. Des informations plus importantes sont disponibles dans la bibliographie. Pour réussir son paris l'autrice met en place 3 chapitres.

    Le premier s'intéresse à la période de 1789-1860. Florence Rochefort débute par les révolutions françaises et américaines. Elle explicite les demandes d'égalité que ces révolutions, et l'idée de droits humains, implique. Mais elle démontre aussi la difficulté d'atteindre cette égalité puisque les différents parlements refusent celles-ci et interdisent certaines formes de militantismes féminins. La seconde période implique aussi les débuts du socialisme et son lien avec le féminisme, du moins au début. Ces liens sont d'abord importants avant de devenir plus distendus, en particulier sous l'influence de Proudhon.

    La seconde période est celle de 1860 à 1945. L'autrice commence son chapitre en parlant du passage d'organisations nationales à l'internationale. En lien, et contre, les internationales socialistes certaines féministes essaient de créer des organisations internationales chargées de fédérer des mouvements nationaux. Ce sont en particulier les droits politiques qui y sont défendus, parfois avec une position colonialiste qui est aujourd'hui critiquée. Bien entendu, la Société des Nations et l'ONU donnent un nouvel élan à cette forme d'internationalisation des féminismes. La période permet aussi un renouveau de la lutte en faveurs du suffrage féminin, parfois de manière violente comme en Angleterre. Cette lutte se termine plus ou moins après la Deuxième Guerre Mondiale en occident. En effet, certains pays n'ont toujours pas l'égalité politique tandis que les colonies sont laissées de côté.

    Enfin, le troisième chapitre s'intéresse à la période 1945-2000. C'est une période de continuité et de renouveau. Les féminismes réformistes sont toujours existants et commencent à s'intéresser au droit à la contraception. Mais les années 60 impliquent une nouvelle génération et de nouvelles demandes, même si certaines existaient déjà au XVIIIème siècle. Le féminisme des années 60 est radical mais entre en déclin dans les années 80. Ensuite, les mouvements s’institutionnalisent afin de défendre certaines idées précises tandis que les féminismes sont critiqués et développés dans une direction antiraciste et de compréhension des sexualités. Le livre se termine sur les apports de ces féminismes sur les sociétés actuelles.

    Ce petit livre est très dense. L'autrice, à mon avis, réussit parfaitement à résumer 200 ans d'histoire. Elle montre de quelle manière les idées sont développées et défendues au fil du temps mais aussi les changements importants. Mieux encore, elle réussit à mettre en avant une perspective internationale en mentionnant les mouvements de pays africains ou asiatiques et leurs créatrices. Cependant, la taille du livre implique de ne pas pouvoir les examiner de manière précise même si l'autrice fait attention à démontrer les tensions avec les féminismes occidentaux.

    Image : Éditeur

  • The legend of Korra: Turf Wars par Bryan Konietzko, Michael Dante DiMartino, Irene Koh et Vivian Ng

    Titre :  The legend of Korra : Turf Wars
    Auteur-e-s : Bryan Konietzko, Michael Dante DiMartino, Irene Koh et Vivian Ng
    Éditeur : Dark Horse 13 mars 2019
    Pages : 240

    Cette édition librairie contient Turf Wars parties 1-3. Après de nombreuses recommandations j'ai décidé d'entrer à nouveau dans l'univers de Korra. Pour rappel, Korra est la nouvel Avatar, après Aang dont on suit les événements dans Avatar The last airbender. Ce statut fait de Korra un guide spirituel chargé de garder l'équilibre dans le monde. Lors des événements de la série, le monde a passé le cap de la révolution industrielle et l'équilibre est menacé par de nouvelles idées et personnes, la dernière étant Kuvira. Après un combat difficile qui a ouvert un nouveau passage entre le monde des humain-e-s et celui des esprits Korra et Asami décident de prendre un congé bien mérité. Mais lors de leur retour elles se rendent compte que les problèmes sont nombreux à Republic City.

    SPOILERS

    Comme toujours, dans cet univers, il existe à la fois une menace personnelle envers Korra et une menace plus politique. Ainsi, la menace personnelle est le nouveau chef d'une des triades de Republic City. Après un combat autours du portail ce chef est attaqué par un esprit ce qui modifie le corps de celui-ci. La question de cette bataille concerne le statut du portail. Est-ce un lieu sacré qui doit être préservé et protégé en harmonie avec les esprits ou faut-il en faire un lien d'entrée dans le monde des esprits pour les touristes dans un but marchand ? Autours de cette question se greffe les idées politiques de Raiko. Ce dernier n'a jamais eu beaucoup de chance dans la série. Il est presque uniquement une personne qui refuse de suivre Korra. Dans ce livre, il essaie de se faire réélire après avoir capitulé face à Kuvira. Pour Raiko, seules les décisions qui peuvent permettre une réélection sont dignes d'être examinées. Le reste n'est qu'accessoire. Bien entendu, cette manière de penser conduit la ville à une nouvelle crise...

    Cette suite sous forme de comics est aussi attendue à cause de la fin de la série. Lors de celle-ci Korra et Asami se rendait dans le monde des esprits en se tenant les mains, devenant un couple officiel. Dans ce comics, on les retrouve immédiatement après ce moment, en train d'apprendre à vivre en couple. Très rapidement, Korra décide d'en parler à ses parents. Cet événement, qui n'a pas lieu comme espéré, permet aux auteur-e-s d'expliquer de quelle manière est pensé l'homosexualité dans cet univers. J'étais d'ailleurs surpris, en bien, que le récit soit porté par Kya, fille de Aang (qui permet de savoir que l'avatar Kyoshi était bisexuelle). Il me semble que ce couple ne soit pas montré comme parfait. Leur relation est en construction et tout le monde ne sera pas forcément heureux de celle-ci.

    *

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    ***** J'apprécie beaucoup l'univers d'Avatar et de Korra. J'ai beaucoup aimé y entrer à nouveau et je pense que je lirais la suite.

    Image : Amazon

    Éditeur

  • The Dispossessed (Hainish Cycle #6) par Ursula K Le Guin

    Titre :  The Dispossessed (Hainish Cycle #6)
    Autrice : Ursula K Le Guin
    Éditeur : Harper 1 janvier 1970
    Pages : 387

    Autours de l'étoile de Tau Ceti les humain-e-s vivent sur deux planètes. L'une se nomme Ursa. Elle est formée de plusieurs nations. A-Io est un état de type démocratique fonctionnant selon la forme capitaliste. C'est l'une des grandes puissances de la planète. Thu est une nation que l'on ne voit que peu mais qui semble fonctionner selon la doctrine communiste, un état central et une bureaucratie importante. Le reste de la planète est constitué de petits états soumis à ces deux grandes puissances. La seconde planète est Annares. Il y a plusieurs centaines d'années, elle fut donnée à des révolutionnaire anarchistes afin d'y vivre. Depuis, Annares fonctionne plus ou moins en essayant de suivre les idées de sa fondatrice. Le héros du roman provient de cette planète. Il se nomme Shevek.

    SPOILERS

    Autant j'ai apprécié La main gauche de la nuit, autant je n'ai aimé ce roman. Je l'ai trouvé très lent et long. L'autrice me semble donner trop d'importance aux idées mathématiques de son personnage principal et pas assez à un examen plus anthropologique et sociologique des deux sociétés qu'elle présente. Il faut tout de même se rendre compte que La main gauche de la nuit introduit quelqu'un d'extérieur tandis que The Dispossessed suit quelqu'un qui connait et vit dans sa propre société. Que je n’aie pas apprécié ce roman ne lui enlève en rien ses qualités. Et surtout l'examen que Le Guin fait de l'anarchisme et de la démocratie libérale.

    Au vu de la structure du livre - le premier chapitre ouvre l'intrigue qui commence depuis le départ en direction d'Ursas jusqu'à sa fuite tandis que le chapitre 2 débute depuis l'enfance de Shevek jusqu'à l'idée du départ - on commence par apercevoir la nation d'A-Io qui sera présentée petit à petit. Celle-ci fonctionne sur l'idée de démocratie, de nation et de libéralisme économique. Le Guin nous montre une économie prospère basée sur la consommation. Mais c'est aussi un système profondément inégal. En suivant Shevek, on apprend que chaque personne a une place précise et doit faire attention à comprendre qui sont ses supérieurs. Les femmes, en particulier, sont considérées comme inférieures par nature et Sevek n'en rencontre que peu sur Ursas. Alors qu'une grande partie du livre nous montre le fonctionnement des personnes les plus riches, ce n'est que tardivement que l'on comprend que cette économie si prospère est problématique. Une grande partie de la population est soumise à des conditions de vie très précaires ainsi qu'à un contrôle policier et militaire important. Se définissant sur la liberté politique et économique ce système est en fait rempli d'interdictions et d'institutions chargées d'éviter les débordements.

    Mais Le Guin a aussi souhaité examiner le fonctionnement d'une société anarchiste. Anares suit les doctrines d'une fondatrice mythique, morte sur Ursas, et des premières personnes à avoir décidé de se rendre sur la planète. Celle-ci est un désert qui rend la vie des plus difficiles. Dès le début, la société d'Anares a supprimé les titres, les lois et la police. Il ne subsiste qu'une garde chargée du spatioport. Cette société fonctionne en syndicats créé librement par les personnes qui le souhaitent. Ces syndicats sont locaux et gèrent la production et les besoins, tout en se liant au monde plus large de la planète. Afin de gérer le travail, un système informatique peut envoyer et proposer des places aux personnes qui le souhaitent. La famille est bien plus aisée à créer. Il suffit de trouver une personne qui souhaite créer un couple, qui subsiste tant que possible. Tout le monde vit en commun soit dans de petites chambres soit dans des dortoirs. Bien que Le Guin ne lésine pas sur les problèmes économiques d'une telle société, une partie importante du roman se déroule durant une famine, elle essaie de montrer qu'une société anarchiste est possible. Cependant, elle démontre aussi les problèmes qui peuvent apparaitre et briser cette société. Vers la moitié et la fin du roman, on comprend que les personnes qui vivent sur Anares sont libres et pourtant personne n'ose remettre en question les décisions qui sont prises. D'autant que ces décisions sont prises de manière décentralisées sans que l'on sache vraiment qui en est l'auteur. De plus, les différentes crises poussent la société anarchiste à créer des bureaucraties de plus en plus importantes et difficiles à briser. Ainsi, l'autrice montre une utopie imparfaite qui, selon les mots du personnage principal, ne peut fonctionner que si elle se trouve en état de révolution permanente.

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    *** Bien que très intéressant je n’ai pas réussi à apprécier ce roman

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    Image : Éditeur

  • La main gauche de la nuit par Ursula K Le Guin

    Titre :  La main gauche de la nuit
    Autrice : Ursula K Le Guin
    Éditeur : Laffont 1971 (1969)
    Pages : 330

    J'avais déjà tenté de lire des romans de Le Guin, Terremer, mais je n'avais pas du tout aimé. Après réflexions, j'ai décidé de tenter ce roman. Il a reçu le prix Hugo et il est très bien considéré. Ce roman prend place dans un cycle qui décrit un univers géré par une forme d'association reliant toute l'humanité, l'Ekumen. Mais cette association n'est pas toute puissante, elle ne fait que faciliter les contacts. Le héros, est un envoyé de l'Ekumen afin de proposer une alliance à une planète nouvellement découverte : Gethen. Celle-ci est très froide et inhospitalière mais cela n'a pas empêché l'humanité de créer et de survivre jusqu'à mettre en place plusieurs états. Mais la plus grande surprise est la biologie. Les Gethenien-ne-s ne sont ni femmes ni hommes. La majeure partie du temps ce sont des personnes sans genres ni sexes. Ce n'est que lors de périodes précises, sexuelles, que ces humain-e-s peuvent intégrer les caractéristiques de l'un ou de l'autre sexe biologique. L'Envoyé est donc une bizarrerie à plus d'un titre et cela pourrait jouer sur sa réussite.

    SPOILERS

    Ce roman place deux personnages précis face à des informations qui ne sont pas maitrisées. L'envoyé, Genry, provient de l'Ekumen et de la Terre. Il se rend sur une planète dont il ne comprend pas totalement le fonctionnement sociologique et politique. Le seconde, Estraven, est un premier ministre qui tente de comprendre les conséquences de l'entrée dans l'Ekumen pour son peuple. Ce point de départ permet de parler d'un grand nombre de thème qui démontrent une influence de la sociologie et de l'anthropologie sur Ursula K Le Guin. Non seulement l'autrice tente de faire de Genry un observateur du fonctionnement des sociétés de la planète Gethen mais elle essaie d'expliciter la création des états. Je ne pense pas être tout à fait d'accord avec elle mais elle tente d'expliquer que les états modernes, nations, se construisent sur un temps long avec une unification de plus en plus importante et une centralisation du pouvoir. Celle-ci se met en place à l'aide des voies de communications, aussi bien les routes que la radio. Deux états sont visités dans ce roman. Le premier est un lieu quasi féodal avec un roi tandis que le second est gouverné par des Commissaires qui se basent sur une administration importante et le contrôle des déplacements et de l'identité. Ce dernier exemple est inquiétant et Le Guin montre que les personnes marginalisées peuvent souffrir d'un tel contrôle.

    On ne peut pas non plus passer outre l'information la plus importante de ce livre. Ces humain-e-s, sur Gethen, ne sont ni des femmes ni des hommes. Illes n'ont ni genre ni sexe définis pendant une grande partie de leur vie, en dehors des périodes de sexualité ou de grossesse. Toutes personnes peuvent donc intégrer les caractéristiques biologiques du sexe féminin ou masculin lors de leur vie. Le héros, Genly, est biologiquement homme. Bien entendu, la société de Gethen est beaucoup moins divisée en termes de genre. Étant donné qu'il n'y a pas de pensée de dualité biologique il n'y a pas non plus de pensées sur les différences en termes de rôles de genre. Seul Genry pense ces différences et, à plusieurs reprises dans le roman, il tente de masculiniser ou de féminiser ses interlocuteurs en prenant en compte le contexte.

    Bien que ces tentatives via Genry soient très traditionnelles, la personne qui le loge est vue comme féminine tandis qu'Estraven est vu comme masculin dans un contexte politique, on peut se demande si cela n'est pas souhaité par l'autrice. En tentant de genrer cette société en prenant en compte le contexte de ses interactions avec ses interlocuteurs Genry permet de questionner la division duale de la société, basée sur la vision externe des sexes dits biologiques. Si Genry est incapable de genrer sans utiliser le contexte cela ne veut-il pas dire que les divisions de genre sont des constructions sociales et historiques ? Et donc que Genry, et nous par la même occasion, avons tort d'essayer de consolider des différences qui n'existent pas réellement ?

    Ce roman est ma seconde tentative de lire Le Guin. Alors que la première ne fut pas une réussite j'ai bien apprécié ce roman. Il n'est pas parfait mais il est très intéressant. Le contexte général existe mais n'est pas trop important afin de ne pas écraser l'intrigue précise du roman. L'histoire de Genry et d'Estraven permet de présenter des réflexions sur le genre et la construction de l'état. Cela est aidé par des ajouts de type mythologiques au sein du texte, nous permettant de mieux comprendre le fonctionnement de l'humanité de cette planète. Ayant apprécié ce roman je vais tenter un second tome dans ce même cycle.

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    **** Un roman qui subit son âge mais que j'ai beaucoup aimé.

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    Image : Éditeur

  • Histoire des femmes en occident 1. L'antiquité sous la direction de Pauline Schmitt Pantel

    Titre :  Histoire des femmes en occident 1. L'antiquité
    Direction : Pauline Schmitt Pantel
    Éditeur : Perrin 1990
    Pages : 725

    Après de longues semaines j'ai enfin terminé ce premier tome de l'Histoire des femmes en occident, ce qui implique que j'ai lu trois tomes sur les cinq. Comme les autres tomes, le but de ce livre est de proposer une synthèse des connaissances sur les femmes dans une période précise. L'antiquité était une période très vaste, il a fallu faire un choix difficile. Dans ce livre, les autrices se concentrent sur l'histoire gréco-romain avec un chapitre supplémentaire sur l'impact des femmes dans le christianisme.

    Le livre est divisé en trois parties. La première nous explique le fonctionnement des modèles féminins durant l'antiquité. La partie débute sur une analyse des déesses et de leurs fonctions dans la Grèce. Ce chapitre est suivi sur une analyse des questions de genre chez de grands philosophes. Cela permet de comprendre de quelle manière les femmes sont pensées en Grèce et donc leur place. Un troisième chapitre se concentre sur les femmes dans le droit romain et donc les différents statuts des romaines. Un dernier chapitre analyse les images sur poteries des femmes et leurs significations. L'autrice nous montre que ces images permettent de connaitre plusieurs rituels importants de la vie féminine.

    Une seconde partie se concentre sur les rituels et pratiques féminines. Cette seconde partie est divisée en quatre chapitres liés entre eux. Les deux premiers se concentrent sur l'entrée dans le mariage à Rome et à Athènes. Le chapitre concernant Rome, qui m'a plus intéressé, montre en particulier que les femmes de hautes positions sociales essaient d'éviter de tomber enceinte en permettant à leurs maris d'avoir des concubines. Ceci dans le but d'éviter la mort due à l'accouchement. Pour aider, les matrones, femmes mariées ayant des enfants, sont censées être chastes et éviter la sexualité. Deux autres chapitres se concentrent sur les liens entre les femmes et la religion. En ce qui concerne Athènes, l'autrice se concentre sur les rituels comme moyen de changer de statut au fil des âges. En ce qui concerne Rome, l'autrice démontre que les femmes n'ont qu'une place annexe dans les rituels religieux. Ceux-ci sont d'abord masculins. Mais, dans certains cas, les femmes peuvent organiser un culte ou sont nécessaires pour réussir un culte, par exemple dans le cas du Flamine de Jupiter.

    La troisième partie, après un chapitre sur l'église, est constitué de deux chapitres réfléchissent sur les significations de l'antiquité et de l'histoire des femmes. Le premier met en question l'idée d'un matriarcat ancien, basé sur des preuves douteuses. Le second chapitre examine l'historiographie afin de comprendre si une histoire des femmes est possible et si le genre est un bon outil pour comprendre l'histoire antique. Le livre se clôt sur la présentation d'un texte de la sainte Perpétue.

    Ce premier tome fut d'une lecture difficile. La première partie est particulièrement ardue car très spécialisée. Cependant, cela n'empêche pas ce livre d'être intéressant et j'ai particulièrement apprécié les chapitres parlant de Rome. Je déplore tout de même que ce premier tome se concentre sur deux civilisations très précises. J'aurais aimé en savoir plus sur d'autres sociétés, bien que je ne sois pas capable de dire si cela est possible.

    Image : Éditeur

  • Histoire des femmes en occident 2. Le Moyen Âge sous la direction de Christiane Klapisch-Zuber, Georges Duby et Michelle Perrot

    Titre :  Histoire des femmes en occident 2. Le Moyen Âge

    Direction : Christiane Klapisch-Zuber, Georges Duby et Michelle Perrot

    Éditeur : Perrin 2002

    Pages : 692

    Lorsqu'on s'intéresse à l'histoire des femmes voire aux études genre en histoire on a forcément entendu parler d projet d'Histoire des femmes en occident. Dans les années 90, Michelle Perrot et Georges Duby, deux historien-ne-s important-e-s en France, ont pris la direction d'une gigantesque œuvre en 5 tomes réunissant les contributions de nombreuses personnes afin d'offrir les informations les plus contemporaines sur les connaissances que l'on a des femmes en occident dans l'histoire. Ces 5 livres suivent la chronologie scolaire classique et ce second tome s'intéresse à la période médiévale. Une période dont je ne connais pas grand-chose en ce qui concerne ce thème.

    Le livre est divisé en 4 grandes parties constitués d'un nombre variables de chapitres. La première partie s'intéresse aux discours masculins sur les femmes. Les autrices y examinent un grand nombre de thème. On commence avec le regard clérical, pour passer sur le fonctionnement du corps, suivre sur les types de femmes, le mariage et terminer sur la mode féminine. Ces nombreux chapitres permettent de mieux comprendre de quelle manière était pensée la place des femmes lors de la période médiévale. On observe que celles-ci sont divisées selon leur état marital : célibataire, mariées et vierges. Ce dernier état étant le plus favorisé par les clercs tandis que le mariage doit rester le plus chaste possible. J'ai surtout apprécié le chapitre sur la mode qui permet non seulement de mieux connaitre les habits portés par les femmes mais surtout les normes strictes derrière l'habillement.

    La seconde partie permet de replacer les femmes dans les stratégies matrimoniales. Celle-ci comment par une longue étude des droits romains et barbares au début du Moyen Âge. L'autrice y explicite les tensions entre plusieurs normes tandis que l'Église ne possède pas encore les moyens d'intervenir de façon importante dans les couples. Un second chapitre s'intéresse à l'époque féodal. Au travers de plusieurs textes, l'autrice y examine la manière dont les femmes peuvent user du mariage à leur avantage, ou le subir. Un texte de Duby suit sur l'amour courtois. Celui-ci y est pensé non comme une forme de romantisme mais un jeu de séduction, dont les mots sont très guerriers, qui permet à un jeune chevalier célibataire de tenter de se rapprocher de femmes qui lui sont interdites dans le cadre de la société féodale, créant une forme de danger. Enfin, un dernier chapitre examine la place des femmes dans la société médiévale aussi bien dans le mariage et l'enfantement, dans la religion qu'en tant que travailleuse.

    La troisième partie permet de communiquer des informations tirées de l'archéologie et de l'analyse des images que la période nous a communiqué. Le premier chapitre, archéologique, permet de retrouver des gestes et outils mais aussi des lieux de vies. Tandis que le second chapitre, que j'ai beaucoup apprécié, examine la manière dont sont pensées les femmes grâce à une large iconographie. Le propos est très riche et les exemples nombreux. Cependant, il est dommage que cette édition ne publie les images qu'en petit format et en noir et blanc.

    Enfin, la dernière partie examine la manière dont les femmes ont pu user de l'écrit pour communique leurs vies. C'est, selon moi, le chapitre le plus ardu de ce livre. L'autrice utilise de nombreuses références aussi bien latines que d'écrivaines, et j'ai eu du mal à bien comprendre ce qu'elle tentait d'expliquer. Il suit une publication de propos rapportés à un inquisiteur lors de la lutte contre les cathares. Dans les deux cas, on comprend que les femmes étaient capables, à l'époque, de communiquer et de suivre leurs propres idées malgré, parfois, le danger que cela implique.

    Après ma lecture du tome 5 j'ai donc enfin lu le second tome de cette gigantesque Histoire des femmes en occident. Bien que certains chapitres et introductions soient ardus à lire je suis heureux de m'être lancé dans ce livre. Même si celui-ci a plus de 20 ans, on apprend toujours beaucoup de choses sur l'histoire des femmes. Il faut mentionner aussi la gigantesque bibliographie qui a été mise à jour pour la décennie 1990-2000.

    Image : Éditeur

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  • On the basis of sex

    Ruth Bader Ginsburg est l'une des premières, et rares, femmes à entrer dans la faculté de droit d'Harvard, en 1956. Elle se trouve presque seule face à 500 hommes, le corps professoral et un doyen dont la première question concerne la raison pour laquelle ces femmes décident de prendre la place d'un homme. Elle mène ses études, soigne son maris, l'aide dans ses propres études et élève sa fille. Malgré ces nombreux devoirs, elle réussit à devenir la meilleure des étudiantes en droit d'Harvard. Mais alors qu'elle pense pouvoir suivre son rêve de devenir une avocate, toutes les portes se ferment devant elle. Elle devient une professeure en droit à New York mais elle garde son rêve d'être une avocate. Quand soudain elle découvre un cas qui pourrait lui permettre de mettre à bas toutes les lois qui créent une différence entre les hommes et les femmes.

    SPOILERS

    Je ne connais pas la véritable Ruth Bader Ginsburg. Je ne pourrais donc pas juger de ses réussites professionnelles et personnelles. Cependant, le film veut nous montrer une femme parfaite secondée par une famille parfaite, ayant ses propres problèmes. Ainsi, Ruth Bader Ginsburg est montrée comme une étudiante talentueuse capable de suivre deux années de cours en même temps. Elle s'occupe du ménage, bien que sa cuisine ne semble pas parfaite. Elle s'occupe aussi de son mari lorsque son cancer est diagnostiqué. Ce dernier est montré comme un brillant avocat en droit fiscal, un père aimant et attentif mais aussi un homme qui accepte sa part du ménage, en particulier la cuisine. Enfin, il y a leur fille. Celle-ci est décrite comme militante, intelligente et coincée entre son amour pour sa mère et sa frustration. Leur fils n'est que peu décrit, étant un peu jeune lors des faits du film. Si cette famille est décrite ainsi je pense que ce n'est pas un accident. Ruth Bader Ginsburg est montrée se heurtant au système patriarcal qui l'empêche de devenir une avocate. Si une femme aussi parfaite qu'elle ne peut pas y arriver, alors qu'elle a tous les mérites, qui le peut ? Bien entendu, on peut se demander si une personne ordinaire n'aurait pas les mêmes droits ? Pourquoi faut-il que Ruth Bader Ginsburg soit parfaite ?

    Le film s'intéresse aussi, forcément, à l'importance du système légal. Après tout, une grande majorité des personnages sont des avocat-e-s, parfois célèbres. Mais le film pose aussi la question du lien entre la société et la loi. En effet, la période durant laquelle ont lieu les événements et un moment de remises en cause du fonctionnement de la société. Féminisme et antiracisme mais aussi luttes politiques contre la guerre ont lieu sur les campus et dans les lieux publics. Le militantisme est aussi bien public que privé. La société est donc en train de changer. Mais est-il possible de modifier le fonctionnement de la société lorsque les lois protègent un ordre qualifié de traditionnel ? Ou vaut-il mieux changer les lois avant de changer la société ? Ce qui permettrait de valider et défendre ces changements. Selon ce film, il existe une relation difficile entre le système légal et la société. Loin de se diriger l'une l'autre elles s'accompagnent plus qu'elles ne se confrontent. Ainsi, selon Ruth Bader Ginsburg, paraphrasant l'un de ses anciens professeurs, la justice doit interpréter la loi à la lumière du fonctionnement du monde contemporain.

    *
    **
    *** Un film biographique intéressant qui défend avec brio une avocate talentueuse, Ruth Bader Ginsburg, mais il manque un petit quelque chose.
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    *****

    Image : Site officiel

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  • Noumenon Infinity par Marina J. Lostetter

    Titre : Noumenon Infinity
    Autrice : Marina J. Lostetter
    Éditeur : Harper Voyager 14 août 2018
    Pages : 576

    Il y a près de 2000 ans, l'humanité a envoyé 12 convois dans l'espace chargés d'étudier des points intéressants de l'espace. Seul Noumenon est revenu sur une terre bien différente avec des informations concernant une mégastructure dans le système Lq Pyx. Malgré les réticences des autorités terriennes, une seconde mission est décidée afin de compléter la super structure et de comprendre l'espèce qui semble l'avoir construite, ou qui semble avoir tenté de continuer sa construction. Là encore, le temps impliqué sera énorme. De plus, une seconde mission pourrait bien donner des informations importantes sur Lq Pyx. Car le convoi 12 qui a étrangement disparu n'est pas perdu.

    SPOILERS

    Noumenon Infinity est la suite directe de Noumenon. Bien que le premier chapitre se déroule bien avant l'envoi des convois, alors que le convoi 12 est réaffecté sous la direction de Vahni Kapoor, titulaire d'un doctorat sur le mode de propulsion utilisé par les convois. Tout comme dans Noumenon, on suit plusieurs points de vue dans des chapitres consacrés après un temps plus ou moins long. Mais cette fois nous avons la perspective du convoi 12 et celle du convoi 7. Alors que ce dernier permet de mettre en avant les changements sociologiques dû à la construction de la mégastructure et de la division de la flotte afin de comprendre les aliens le convoi 12 s'intéresse au mystère de leur arrivée dans une région et un temps inconnu. Ces deux points de vue fonctionnent très bien tout en se mêlant afin de donner de nombreuses réponses à l'intrigue générale.

    Le premier tome se concentrait sur les voyages et les changements culturels et sociologiques, avec le choc du retour sur Terre comme problème majeur de la seconde partie. Ce second tome s'intéresse toujours autant à ces changements mais l'autrice, Marina J Lostetter, s'amuse avec des temporalités bien plus importantes et plusieurs convois. Comme dans le premier tome, ces changements sont logiques et basés sur un fonctionnement antérieur. Mais le convoi 7 s'intéresse bien plus à la construction de la mégastructure et à l'effet que celle-ci a sur l'équipage. Pendant la lecture, on passe d'une attente à la construction puis à la fin de celle-ci pour mieux continuer sur l'impression d'une erreur destructrice et enfin une impression de merveilleux. Lors de toutes ces étapes, ce qui compte n'est pas la division mais la mise en place d'une société unie en direction d'un but commun, que celui-ci soit la survie, une œuvre ou la recherche scientifique. L'autrice nous donne un point de vue optimiste sur l'humanité, certes imparfaite mais capable de tout si on lui donne un but futur.

    Enfin, je suis dans l'obligation de mentionner la diversité mise en place par l'autrice. Cette question est particulièrement importante alors que les communautés concernées demandent une véritable diversité et non une annonce externe sans que rien ne puisse permettre de le deviner au sein de l’œuvre, une annonce dont J.K. Rowling est malheureusement devenue une experte à la tristesse de nombreuses personnes. Premièrement, les personnages sont de cultures et de provenance diverses, ce qui était le cas aussi du premier roman. Mais les personnages du convoi 12 ne sont pas clonés selon leur potentiel génétique, une décision remise en cause dans ce roman, mais selon leurs capacités et les besoins du convoi en termes scientifiques. Illes ne sont pas élevés dans un monde conçu pour les préparer mais proviennent de cultures différentes. De plus, l'autrice n'hésite pas à user de personnages à la sexualité et à l'identité de genre différents. Le premier tome donnait le point de vue d'une lesbienne. Ce tome nous offre une asexuelle en relation polyromantique et une femme transgenre. Ces caractéristiques ne sont pas mises en question mais sont décrites comme une part de l'humanité. Ainsi, l'autrice ne justifie pas leur existence, ces personnages sont ce qu'illes sont. Bien que j'apprécie cet effort, je ne me permettrais pas de juger de la réussite ou de l'échec de l'autrice à bien représenter ces identités. Je terminerais sur l'impression que certaines scènes n'auraient probablement pas pu être écrites par un homme.

    *
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    ***** Le premier tome a été l'une de mes meilleures surprises en SF de l'année. Je me suis immédiatement procuré le second tome qui, selon moi, est meilleur que le premier. J'espère que Marina J. Lostetter écrira encore beaucoup de romans.

    Image : Éditeur

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  • L'Opposition à l'avortement : du lobby au commando par Fiammetta Venner

    Titre : L'Opposition à l'avortement : du lobby au commando
    Autrice : Fiammetta Venner
    Éditeur : Berg International 1 janvier 1995
    Pages : 197

    Le droit à l'avortement est récent et encore difficile à atteindre dans certains pays occidentaux. Il est régulièrement remis en question par des groupes religieux traditionalistes. L'autrice de ce livre a décidé d'étudier l'étendue et le fonctionnement de ces groupes. Elle le fait dans quatre chapitres tout en ajoutant un appendice particulièrement important. Ce dernier, qui n'est pas à jours, regroupe les noms des associations, les actions commandos et les actions en justice jusqu'à l'année 1995.

    Le premier chapitre permet à l'autrice de faire un historique de l'accès au droit à l'avortement, et aux luttes contre, pour la France du XXème siècle. Ce sont des informations connues et l'autrice ne s'y attarde pas trop, bien qu'il soit dommage qu'elle ne se soit pas intéressée à une autre histoire que celle de la France ce qui aurait pu être intéressant pour mieux comprendre les liens internationaux mis en place contre le droit à l'avortement.

    Le second chapitre entre dans le sujet en examinant le fonctionnement des associations qui luttent contre le droit à l'avortement. L'autrice démontre qu'il existe trois formes d'actions précises par des associations différentes. Cependant, elle explique que les personnes peuvent être membres de plusieurs associations et que plusieurs types d'actions peuvent fonctionnement ensemble. La première action concerne le lobbyisme. Les militant-e-s contactent médecins et politicien-ne-s afin de soumettre des informations sur l'avortement et pousser à refuser ces actes et la continuité de leur légalité. Bien que l'action de lobbyisme ait permis de créer des groupes politiques et médicaux en accord avec les personnes contre l'avortement celles-ci peuvent être vues comme frustrantes par des militant-e-s. Un second type d'action peut être utilisé afin de s'attaquer directement aux femmes qui souhaitent avorter. L'action peut consister soit en une information avec des pressions soit en un harcèlement à l'aide d'insultes et de lecture des dossiers médicaux. Un troisième type d'action sont les commandos qui consistent en la destruction de biens matériels afin d'empêcher tout acte médical d'avortement.

    Le troisième chapitre s'intéresse à l'idéologie et identifie trois sources. La première est le fondamentalisme religieux basé sur une lecture traditionnelle de la bible et de la société. Dans cette optique, la place des femmes est à la maison afin de s'occuper du ménage et de créer des enfants à la chaine. Les hommes ont un rôle extérieur, au travail. En ce qui concerne le contrôle du corps, celui-ci est pensé comme fondamentalement anti-chrétien car il implique de "voler" à la divinité sa propriété. Ainsi, toutes les recherches et actes médicaux sont refusés au nom de la religion. Une seconde source est la relativisation du génocide des Juifs. En effet, les avortements sont considérés comme un génocide en cours avec bien plus de victimes. Pire encore, les Juifs, comme groupe, sont considérés comme les coupables de cet acte et donc auraient exagérés leurs souffrances. Enfin, il existe des groupes féministes dit de droites qui militent en faveurs du retour aux valeurs féminines : la maternité. Elles considèrent qu'il existe une complémentarité des sexes basées sur une différence fondamentale entre hommes et femmes.

    Enfin, le quatrième chapitre s'intéresse aux soutiens. L'autrice démontre que les antiavortements français bénéficient de milieux provenant des États-Unis qui fournissent des informations, des enseignants, des méthodes mais aussi des films et articles vendus directement traduits en français. Ces milieux sont aussi largement soutenus par l'église catholique, jusqu'à la papauté. Les évêques n'hésitent pas à soutenir des actions non-violentes comme violentes tout en fournissant matériel et lieux de réunions. Enfin, les milieux d'extrême-droite soutiennent aussi ces militant-e-s. Ici, l'autrice examine la France, la Belgique et l'Allemagne et essaie de démontrer les liens avec des groupes parfois très proche du nazisme.

    Ce livre est ancien, 1995. Il a été écrit alors que le droit à l'avortement était encore pénalisé en Suisse (celui-ci a été dépénalisé en 2002 par la solution des délais). Il s'intéresse spécifiquement à la France et débute une analyse du fonctionnement de ces groupes sur le minitel. De nombreuses informations, liste des groupes et d'actions en justice, devraient être remises à jours tandis que l'Internet est totalement absent de l'analyse de l'autrice, celui-ci n'étant pas aussi important qu'aujourd'hui. Cependant, l'autrice nous donne de nombreuses informations intéressantes. Le fonctionnement des actions des antiavortements, par exemple, me paraît être toujours d'actualité et pourrait permettre une action politique dans le but de protéger les femmes victimes de leur harcèlement ainsi que le personnel hospitalier.

    Image : Amazon

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  • De la différence des sexes. Le genre en histoire sous la direction de Michèle Riot-Sarcey

    Titre : De la différence des sexes. Le genre en histoire
    Direction : Michèle Riot-Sarcey
    Éditeur : Bibliothèque historique Larousse 2010
    Pages : 287

    L'usage du concept de genre est de plus en plus utilisé en sciences sociales et humaines malgré une tentative d'empêcher son usage. Mais la manière dont on use d'un concept moderne dans le cadre des études historiques pose question, que ce soit à cause du manque de sources ou de la nécessité de ne pas user de termes anachroniques. Dans ce livre, dirigé par Michèle Riot-Sarcey, plusieurs auteur-e-s essaient de montrer la capacité d'explication de ce concept en histoire occidentale de l'antiquité à nos jours.

    Le livre est divisé en 9 chapitres. L'introduction et la conclusion sont écrits par la directrice du volume. En introduction, l'autrice pose la question de l'usage du concept en histoire. Comme je l'ai noté plus haut, l'une des questions concerne l'anachronisme. Mais elle met aussi en avant la capacité du concept à mettre en avant des questions qui n'existaient pas aux époques étudiées. Le genre permet donc de découvrir des relations de pouvoirs qui ne sont pas explicitées dans les sources. En conclusion, l'autrice mobilise les écrits de Michel Foucault afin d'expliquer en quoi les études genres sont utiles pour comprendre ces mêmes relations de pouvoirs en histoire. Elle s'étonne aussi de l'usage plus important de Foucault dans le contexte états-unien en comparaison avec la France. Les autres chapitres s'intéressent à des civilisations et périodes occidentales précises.

    Les deux premiers chapitres concernent Athènes et Rome. Le premier auteur montre que les connaissances des sources anciennes athéniennes ne permettent pas de comprendre le fonctionnement de la société. En effet, nous avons accès à des écrits qui essaient de mettre en place un idéal dans lequel les femmes sont sous tutelles. Mais elles possèdent des capacités proches de celles des hommes. La véritable division se forme entre les personnes citoyennes et non-citoyennes, comme les esclaves. Rome, cependant, fonctionne selon l'idée que les femmes sont soumises aux hommes. Une partie des écrits de contemporains utilisés pour comprendre le Principat usent justement de la domination des femmes sur les hommes pour critiques les premiers empereurs, vus comme dévirilisés. Mais le chapitre montre que ces femmes ne font qui suivre leur rôle en haussant leur famille dans la hiérarchie sociale.

    Les trois chapitres suivants concernent plutôt la période médiévale et l'Ancien Régime. Le livre commence avec un article sur Byzance, un empire que je ne connais pas bien. L'auteur tente de comprendre de quelle manière fonctionne la tri-sexualisation à Byzance. En effet, il existe des hommes et des femmes mais aussi des eunuques. Ceux-ci gagnent un pouvoir de plus en plus important dans la ville, jusqu'à être représentés dans les églises, car ils possèdent le rôle de pacifier la cité. Non seulement ils protègent l'empereur mais ils évitent aussi les coups d'états militaires qui pourraient déstabiliser l'empire. Un autre chapitre s'intéresse aux relations entre l’Église et les communautés monacales. Ces dernières se basent sur une interprétation de la Bible pour justifier l'entrée des femmes et la supériorité des personnes vierges. Mais leur interprétation met à mal la puissance ecclésiastique et la première période médiévale voit les princes et l’Église tenter de contrôler les communautés monacales afin d'éviter une concurrence de l'intercession envers la divinité. Enfin, le troisième chapitre s'intéresse à l'Ancien Régime. L'autrice tente de nous montrer que même s'il existe des différences de pouvoirs entre hommes et femmes ces dernières peuvent gagner en supériorité, celle-ci comprise comme masculine. En effet, la noblesse est conçue comme un donné du sang qui se traduit par des comportements masculins que des femmes nobles peuvent donc recevoir, devenant combattantes aussi bien que des hommes.

    Les deux derniers chapitres s'intéressent bien plus à l'histoire contemporaine française. Le premier parle du XIXème siècle est des luttes en faveurs de l'égalité. L'autrice montre que des femmes essaient d’accéder à la citoyenneté mais que celle-ci est toujours refusée au nom du respect de l'ordre sociale. Les socialistes eux-mêmes ont peur de l'accès au travail des femmes, considérés comme dangereux pour les femmes et contraires à l'idéal de l'homme pourvoyeur et de la femme ménagère. Le dernier chapitre est une peinture des tentatives d'accès au droit de vote durant le XXème siècle. L'autrice explique que la France est une exception en Europe occidentale. Elle critique aussi l'accès au droit de votre comme récompense pour des actions de résistance lors de la Deuxième guerre mondiale. Enfin, l'autrice pose la question du passage du droit de vote à la parité. Elle montre la difficulté d'accepter l'idée dans une république qui se pense universelle et égalitaire mais aussi face à des partis qui préfèrent payer des amendes plutôt que de suivre la loi. Le chapitre se termine sur l'élection de Sarkozy face à Ségolène Royal qui a souffert de la misogynie de ses adversaires comme des membres de son propre parti.

    Ce livre me semble intéressant car il essaie non pas de réfléchir de manière désincarnée sur l'usage d'un concept mais de montrer de quelle manière on peut l'utiliser afin de comprendre des thèmes précis. Le découpage, plus ou moins classique, permet d'avoir des exemples utiles pour les étudiant-e-s de France et d'Europe. Je déplore tout de même le manque d'exemples non-occidentaux, on reste sur des thèmes très européens. Cependant, ce livre permet de mettre en avant la fécondité du concept alors que celui-ci est attaqué par certains milieux.

    Image : Éditeur

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  • Orphan Black 5

    Orphan Black est probablement l'une de mes séries préférées, que j'ai découverte grâce à une amie. Dès le premier épisode la série m'a fasciné et j'ai été accroché par une galerie de personnages presque toujours bien écrits. Seule la saison 3 est un peu moins bonne que les autres. Cette saison 5 commence immédiatement après la 4 donc attentions aux spoilers. Sarah est traquée sur une île inconnue. Cosima est traitée par Delphine, que l'on croyait morte, dans un village sur une autre partie de l'île. Pendant ce temps, Rachel Duncan fait tout son possible afin de prendre le contrôle total du groupe néolutionniste qui contrôle aussi bien Dyad que Topside ainsi que les expérimentations autours des clones. Le Clone Club est en très mauvaise posture car, cette fois, leurs adversaires ne reculeront devant rien afin de garder le contrôle. Mais on va surtout enfin savoir qui est derrière toutes ces expérimentations : un homme qui prétend avoir plus de 100 ans et qui souhaite offrir le secret de sa longévité à l'humanité.

    SPOILERS

    Depuis le début de la série on nous donne de petits indices sur les raisons derrière le clonage humain. Les scénaristes ont la bonne idée de garder tout ce que l'on sait tout en simplifiant les données de cette dernière saison. Il n'y a plus plusieurs groupes et plusieurs idéologies mais une unique idéologie qui contrôle toutes les expérimentations. Celle-ci est constituée autour d'un mythe produit par un livre et une personne qui se prétend âgé de plus d'un siècle. Il y a un véritable effet de secte autours de cette personne et de ses idées, sans que jamais ses propos ne soient prouvés par la science. Plusieurs articles parlant de la série, que j'ai parcouru, font le lien avec la philosophie du transhumanisme. Celle-ci prétend, à moins que je ne me trompe, contrôler l'évolution humaine afin d'éviter la maladie et même la mort. Mais la question des conséquences sociales n'est que rarement posée et ses défenseurs semblent souvent être des personnes particulièrement puissantes. La série pose cette question puisque la raison cachée de toutes ces expérimentations et de trouver le moyen de repousser l'âge limite des humain-e-s tout en abaissant la population pauvre du monde. Il y a donc un but eugénique avec l'idée qu'une partie importante de la population ne mérite pas de vivre.

    Cette série est aussi une série qui s'attaque frontalement aux questions du contrôle du corps. Les clones sont considéré-e-s non pas comme des humain-e-s indépendant-e-s mais comme des expérimentations qui appartiennent à des corporations privées. Ceci justifie l'usage de méthodes autrement illégale comme les enlèvements et les actes médicaux sans consentements. Dans cette saison, on apprend que les néolutionniste n'hésitent pas à user des corps pour les besoins sans prendre en compte de considérations éthiques. Mais elle va plus loin en plaçant ce groupe au centre d'un effort mondial pour prendre le contrôle des données génétiques de la population humaine, ceci dans un but eugénique. Les activités du Clone Club ne sont pas seulement un moyen de lutter contre une corporation mais aussi et surtout un souhait de garder le contrôle de leurs corps face à un monde médical et scientifique sans éthiques et qui considère que les corps féminins leurs appartiennent. Bien que l'on puisse penser à Kyra et Helena l'un des clones dont l'histoire est la plus tragique de ce point de vue est Rachel. Dès son enfance elle souhaite être libre mais elle apprend qu'elle est toujours contrôlée. Dans cette saison elle pense être enfin émancipée mais elle apprend que l'on contrôle son corps d'une manière encore plus invasive, ce qui mène à ses décisions lors de la fin de la série.

    *
    **
    ***
    ****
    ***** Une série qui a réussi à garder une qualité importante en 5 saisons et dont la conclusion me semble parfaitement maitrisée. Sans parler des qualités d'actrice de Tatiana Maslany qui porte cette série depuis le premier épisode.

    Image : Allociné

    Site officiel

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  • Nous les filles de nulle part (The nowhere girls) par Amy Reed

    Titre : Nous les filles de nulle part (The nowhere girls)
    Autrice : Amy Reed
    Éditeur : Albin Michel 28 février 2018
    Pages : 536
    TW : Harcèlement scolaire, harcèlement policier, viol, psychophobie

    Ce roman a été conseillé par la chaine de Mx Cordelia. Malgré le thème et des passages parfois difficiles le livre est positif. Grace est une jeune adolescente effacée. Elle vit dans l'ombre de sa mère, une brillante oratrice chrétienne adorée par le père de Grace. Les activités de sa mère ont obligé la famille à quitter leur ancienne église, son ancienne école et leur ancienne ville pour se rendre en Oregon, Prescott. Grace ne connait encore personne et elle regrette beaucoup d'avoir perdu celles qu'elle pensait être ses amies ainsi que ses repères. Elle pourrait se réfugier dans sa chambre mais elle est encore en désordre et remplie de messages de désespoir de l'ancienne occupante : Lucy Moynihan. Elle veut absolument savoir ce qui est arrivé et, pour cela, elle se rapproche de deux personnes un peu marginales de l’école : Rosina et Erin. Ensembles, elles montent un plan pour s'attaquer au problème à la source.

    SPOILERS

    Comme je l'ai dit plus haut, le thème de ce livre est difficile. Heureusement, l'autrice ne décrit jamais précisément les actes de viols. Bien que le livre soit résolument optimiste, l'autrice n'oublie pas non plus les difficultés de dénoncer des pratiques de harcèlement et de prédation contre les filles et les femmes. Une grande partie du livre se déroule dans une forme de clandestinité. Les jeunes femmes de l'école se réunissent en se sachant soumis à une surveillance de plus en plus importante. Petit à petit, celle-ci se concrétise par des accusations contre les "meneuses." Le but, bien qu'il ne soit pas exprimé, est de silencier les femmes sur leurs expériences. Ni la police ni l'école ne sont bienveillantes dans ce livre. Au contraire, ce sont des ennemis. En ce qui concerne l'école on n'observe que deux personnages précis. Le premier est un enseignant, coach de l'équipe, qui refuse toute remise en cause de ses sportifs et de leur statut. La seconde est la proviseure qui agit aussi en partie sous pression de la police, mais n'hésite pas à agir illégalement. Ce qui ressort de ce roman est une impression d'isolement face à des adultes qui refusent que des adolescentes puissent vouloir s'exprimer en vue d'un changement.

    Il ne faut donc pas faire confiance aux adultes. Les adolescentes organisent une réunion non-mixte. La mise en place est intéressante puisque l'autrice décide que les fondatrices restent anonymes et de ne pas mettre en place une structure hiérarchique, les adolescent-e-s parlent selon leurs envies et leurs besoins. Cela permet de mettre en avant un certain nombre de point de vue sur la sexualité, la féminité et l'amitié. Cet aspect est renforcé par la structure des chapitres. La lecture permet de suivre 3 femmes précises : Grace croyante et nouvelle, Rosina mexicaine et lesbienne et Erin asperger. Leurs ressentis et peurs fassent à ce qui arrive sont coupés par les points de vue d'autres personnages, qui parfois ne sont pas d'accord, mais aussi de chapitres sobrement intitulés nous qui permettent de mettre en avant, sans nommer, les expériences d'autres adolescentes. Si je devais faire une critique négative je dirais que la conclusion du roman ne permet pas de savoir tout ce qui arrive à ce groupe. Mais on en ressort avec l'envie de le faire lire à tout le monde.

    *
    **
    ***
    ****
    ***** Thème difficile mais roman optimiste sans être irréaliste. À lire.

    Image : Éditeur

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  • Histoire des transsexuels en France par Maxime Foerster

    Titre : Histoire des transsexuels en France
    Auteur : Maxime Foerster
    Éditeur : H&O 2006
    Pages : 186

    Pendant longtemps, et encore aujourd'hui, la transsexualité (je reprends les termes utilisés par l'auteur qui les justifie dans son introduction) est considérée comme un crime, une maladie, quelque chose qu'il faut effacer. Pourtant, les transsexuels ont une histoire, difficile à décrire mais qui existe. L'auteur essaie de démontrer la richesse de cette histoire et de poser les pistes concernant les liens entre le militantisme transsexuels et le militantisme gay et lesbien. Pour cela il décrit la France, et surtout Paris, en 7 chapitres.

    Les deux premiers sont des chapitres introductifs. Ils permettent à l'auteur d'expliquer d'où provient la pensée du transsexualisme. Il ne peut donc pas passer outre l'Allemagne et Magnus Hirschfeld. Ce dernier a permis de mieux penser la variété des possibilités sexuelles de l'humanité grâce à son centre d'étude. En particulier, il s'inscrit dans la théorie du troisième sexe qui considère que les personnes homosexuelles ont une âme qui ne correspond pas à leur corps. L'arrivée des nazis au pouvoir implique la fin de son travail, ses livres sont brulés. Dans ce contexte, la France commence à connaitre des mouvements en faveurs des transsexuels par deux personnes qui commencent à être connues. Leur statut permet de poser les bases d'un mouvement.

    Les chapitres 3 et 4 s’intéressent plus particulièrement aux cabarets et à leurs artistes. L'auteur s'attache à une artiste précise, Coccinelle, pour démontrer l'importance de ces lieux comme moyens de sociabilités. En effet, plusieurs cabarets proposent des numéros de travestissement qui, petit à petit, deviennent des numéros mettant en scènes des personnes transsexuelles. Ces différentes personnes commencent à se connaitre et à s'aider mutuellement, en particulier en offrant des noms de docteurs prêt à pratique une opération. L'existence de ces artistes permet aussi à de nombreuses personnes de s'accepter en sachant ne pas être isolées.

    Les derniers chapitres s'intéressent à la répression et à la réaction face à celle-ci. Bien que les trente glorieuses soient une période qui permet une relative expression, et un accès facilité aux hormones, de nombreuses personnes et autorités n'acceptent pas l'existence du transsexualisme. La police contrôle fréquemment les concerné-e-s au nom de la lutte contre la prostitution et les agents n'hésitent pas à demander des actes sexuels gratuits. L'accès aux papiers est particulièrement délicat et une association offre des faux papiers, dont les doubles sont envoyés à la préfecture (permettant un fichage). Ces faux papiers sont un moyen d'accès au travail mais aussi aux services étatiques qui, sinon, sont inaccessibles. Mais ce sont aussi les psychiatres de l'école de Lacan qui répriment les personnes transsexuelles. Selon elleux, ce sont des personnes malades qu'il faut traiter psychiatriquement et non aider par l'accès à la chirurgie et aux hormones.

    L'auteur termine en montrant de quelle manière les personnes concernées se sont reliées en association afin de lutter contre la police, les psychiatres de Lacan mais aussi l'état en général. Aujourd'hui, des journées sont dédiées et il existe des essais de forcer les milieux politiques à accepter la devise française de liberté et d'égalité. Cependant, le combat est loin d'être terminé et certains refus officiels, malgré des condamnations par la CEDH, sont parfois difficiles à comprendre. L'auteur décrit par exemple l'annulation du mariage d'un couple considéré comme hétéro par l’État français qui a refusé le changement d'état civil de l'un des membres au nom de l’interdiction du mariage entre personnes de même sexe.

    Je ne connais pas grand-chose concernant les besoins des personnes concernées et encore moins leur histoire. Ce petit livre m'a permis d'avoir enfin des informations concernant cette histoire. Il me semble aussi que l'auteur s'inscrit résolument dans une posture militante en faveurs des personnes concernées, en essayant de décrire leur histoire en France, à Paris surtout. J'ai personnellement apprécié ma lecture et j'essaierais d'en savoir plus.

    Image : Éditeur

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  • L'égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République par Laurence Klejman et Florence Rochefort

    Titre : L'égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République
    Autrice : Laurence Klejman et Florence Rochefort
    Éditeur : Presses de la fondation nationale des sciences politiques
    Pages : 356

    Lorsqu'on parle de féminisme on nous répond souvent en mentionnant des groupes récents dont les actions sont mises en contradiction avec celles des féministes en faveurs du droit de vote et d'élection, au XIXème siècle et début du XXème. Cela permet de créer une échelle des bonnes et mauvaises pratiques, celles qui sont les plus récentes étant considérées comme mauvaises car trop extrêmes. Mais qui sont et comment militent les féministes de ce qu'il est commun de nommer la première vague. Les autrices de ce livre essaient de nous répondre à l'aide de l'analyse d'un corpus important d'archives françaises. Il est difficile de synthétiser ce livre qui est non seulement assez épais mais qui est aussi très riches, aussi bien en personnes qu'en groupes analysés. Je vais donc tenter de mettre en avant quelques aspects qui laissent sûrement une grande partie du livre de côté.

    La lutte principale des féministes décrites dans ce livre, qui s'intéresse à la période 1860-1939 avec peu d'informations pour les années postérieurs à la guerre mondiale de 1914-1918, est la possibilité de voter et d'être élue. C'est une question générale en Europe et l'avancée du droit de vote est général au début du XXème siècle avec une France un peu retardataire. L'accès au vote implique de trouver des hommes alliés. Leur rôle est décrit par les autrices. On trouve des chefs de groupe qui essaient de constituer des mouvements féministes mais aussi un certain nombre de députés qui tentent de faire avancer la cause au niveau parlementaire, malgré les difficultés. Ainsi, les féministes de la Troisième République doivent aussi penser le rôle que les hommes peuvent avoir dans leurs groupes, avec l'idée d'en faire des alliés politiques voire de les amener à s'occuper des tâches ménagères.

    Lorsque l'on parle de suffragistes on pense immédiatement à des femmes bien coiffées et habillées porteuses de pancartes et organisant des débats. On oublie souvent que les britanniques ont aussi organisé des attentats à la bombe, des grèves de la faim et que l'un d'entre-elles s'est jetée sous une voiture. Il existe donc une possibilité de choisir la voie du radicalisme et des actions violentes. Les autrices se demandent si ce choix a été fait en France. Elles concluent que malgré l'existence d'un groupe féministe radical la violence ne fut que peu utilisée mais a permis une attention médiatique importante alors que les peines furent finalement assez légères. Les autrices sont forcées de se demander pour quelle raison la violence ne fut que peu utilisées. Une explication pourrait être, selon elles, l'importance moindre de la religion dans les groupes français.

    Enfin, j'ai souvent eu l'impression d'un mouvement assez suranné, voire conservateur, en particulier en comparaison avec la seconde vague des années 60-70. Cependant, les autrices démontrent que cette impression est fausse. Les féministes de la Troisième République posent des questions qui sont encore d'actualité aujourd'hui, certaines allant jusqu'à refuser le mariage comme une souillure imposée par les hommes. Il faut parler, bien entendu, des mouvements néo-malthusiens qui militent en faveurs du contrôle des naissances par des procédés contraceptifs et abortifs, parfois comme un moyen d'éviter la pauvreté. La pensée de ces mouvements permet de discuter du contrôle de leur propre corps par les femmes. J'ai aussi noté des tentatives de réformes de la langue française en direction d'une langue plus neutre, par la création de mots nouveaux. Ces efforts font tout autant débats qu'aujourd'hui. Ainsi, loin de ne se concentrer que sur le vote les féministes étudiées dans ce livre posent des questions nombreuses et importantes sur le fonctionnement de la société, de la langue et de la mode qui permettent de comprendre que les débats actuels ne sont pas toujours récents.

    Image : Amazon

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  • Iceman 2. Absolute Zero par Grace, Gill et Rosenberg

    Titre :  Iceman 2. Absolute Zero
    Auteur-e-s : Grace, Gill et Rosenberg
    Éditeur : Marvel 8 mai 2018
    Pages : 112

    Ce second volume, dernier de la série, contient Iceman (2017) 6-11. Bobby Drake est un enseignant, un mutant et gay. Bien qu'il doive lutter contre sa famille, qui ne le comprend pas, et des groupes religieux fanatiques sa vie se déroule assez bien. Actuellement, il se trouve à Los Angeles afin de parler du passé à ses camarades des Champions. Tout en marchant dans la rue il fait la connaissance d'une personne qui pourrait bien être son premier rendez-vous, du moins si tout se déroule comme prévu. Mais se préparer à une sortie en amoureux, même secondé d'ami-e-s, est bien plus effrayant que d'affronter des Sentinelles !

    SPOILERS

    Je ne vais pas le cacher, ce second volume est un peu moins bon que le premier. On garde les mêmes éléments que dans les premiers numéros, comment s'accepter et avoir une vie amoureuse après des années de refus, mais les auteur-e-s semblent ne pas savoir dans quelle direction se rendre. J'ai presque l'impression qu'il y avait des idées mais sans savoir exactement de quelle manière les mettre en place. Le fait que la série se soit terminée après 11 numéros n'a probablement pas aidé à inclure une véritable intrigue dans ce second volume. Ce qui n'empêche pas de créer une relation amoureuse plutôt sympathique.

    Les auteur-e-s ont aussi la bonne idée de terminer les intrigues mises en place auparavant, bien que cela se fasse dans un cadre plus large. Ainsi, on retrouve Daken et Amp, le jeune ado qui a fugué de l'Institut Xavier. Là encore, les auteur-e-s ne peuvent pas développer la relation entre les deux vilains et Iceman mais on a tout de même quelques scènes sympathiques. Au moins, leur histoire est terminée ce qui m'évite une dose de frustration.

    *
    **
    *** Un second volume un peu plus faible que le précédent qui marque aussi la fin de la série.
    ****
    *****

    Image : Éditeur

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  • Iceman 1. Thawing out par Grace, Vitti, Salazar et Roberson

    Titre :  Iceman 1. Thawing out
    Auteur-e-s : Grace, Vitti, Salazar et Roberson
    Éditeur : Marvel 9 janvier 2018
    Pages : 136

    Ce volume contient Iceman (2017) 1-5. Bobby Drake a récemment fait connaissance avec son double venu du passé, et toujours présent à l'école des mutant-e-s. L'arrivée de son double plus jeune s'est accompagnée d'une révélation inattendue. Bobby Drake n'est pas qu'un mutant. Il est aussi gay. Il s'est caché trop longtemps et il souhaite maintenant découvrir sa véritable identité. Mais même à l'époque moderne il n'est pas facile de vivre ouvertement en tant qu'homosexuel. Et Bobby risque d'avoir du mal à annoncer la nouvelle à des parents qui ont encore du mal à le considérer comme un mutant.

    SPOILERS

    Ce comics n'est pas un comics de super-héros. Certes, on suit un mutant connu qui fait partie des X-Men depuis le début du groupe. Sous son nom de Iceman se cache l'une des personnes les plus puissantes du monde, même s'il montre rarement la pleine mesure de ses pouvoirs. Ce premier volume, sur deux, nous donne quelques combats. Mis à part Juggernaut, Bobby doit s'attaquer à des fanatiques religieux qui considèrent son existence comme un péché et une foule en colère contre un jeune mutant. Le parallèle me semble assez évident...

    La question principale de ce volume concerne la manière dont Bobby, ses ami-e-s et ses parents prennent la nouvelle de son orientation sexuelle. On commence par Un Bobby Drake encore peu enclin à comprendre son identité, mais qui essaie de s'inscrire sur des sites de rencontre. On continue avec une amie, et ex, qui essaie d'offrir à Bobby Drake ce dont il pourrait avoir besoin : du soutien. Bien entendu, ce sont les nombreuses pages entre Bobby et ses parents qui sont les plus importantes. Les auteur-e-s ne tentent pas de créer une histoire qui finit bien depuis le début. Au contraire, les choses ne se déroulent pas très bien. Mais cela permet aussi d'offrir quelques très belles scènes.

    *
    **
    ***
    **** Si vous cherchez des combats gigantesques passez votre chemin. Le propos de cette série concerne une personne qui décide de ne plus justifier de sa véritable identité, malgré les problèmes que cela implique.
    *****

    Image : Éditeur

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  • Comme des garçons

    1969 à Reims, l'équipe locale de football masculin retourne en seconde division après une saison difficile. Les médias locaux, et en particulier Paul Coutard, n’épargnent pas le président du club. Mais ce président est membre de la fédération française de football et une véritable institution dans la ville. Le mettre en question est dangereux. Coutard est sanctionné par sa hiérarchie. Il est chargé d'organiser la kermesse du village avec Emmanuelle Bruno. Celle-ci est organisée et compétente. Coutard, lui, ne veut que s'amuser et mime la compétence. C'est sur une incompréhension que Coutard décide que le meilleur moyen d'amuser les foules est de créer une équipe de foot féminine. Mais son idée va vite le dépasser alors qu'il est forcé à prendre cette équipe au sérieux.

    SPOILERS

    Pour une histoire, basée sur la véritable équipe de football féminine de Reims, qui s'attache à des femmes il y a beaucoup d'hommes. Et surtout il y a beaucoup d'hommes qui gardent leur pouvoir de décision. Coutard est l'exemple parfait du sexiste qui se croit gentil. Il drague toutes les femmes qui passent car il les considère d'abord comme de futures conquêtes sexuelles et non comme des humaines. Pire encore, il vole les idées, il se moque et surtout il n'a absolument pas conscience de la tutelle juridique subie par les femmes de l'époque. C'est avec surprise qu'il apprend que le mari ou le père doit donner un accord ! Malheureusement, encore une fois, le beau-parleur stupide et sexiste réussit à être accepté malgré ses nombreuses erreurs et à gagner le cœur de la femme qu'il aime.

    Outre Coutard, il y a d'autres hommes. Les policiers, les joueurs, les habitants de la ville... mais aussi les membres de la fédération qui réfute toutes possibilités de football féminin tant qu'ils ne sont pas mis au pied du mur. Il est bien montré que le fonctionnement de cette équipe ne peut fonctionner qu'en amatrice sur des terrains non-officielles. Car, n'ayant pas de licence, elles n'ont ni le droit de jouer dans des matchs officiels ni le droit de louer des stades. Le film montre tout de même leur souhait de se soutenir mutuellement, malgré leurs différences, mais aussi les dangers de leurs activités (comme l'une le dit, certaines risquent de perdre leur travail). La dernière scène est la plus intéressante puisque l'équipe choisit en commun de jouer, de garder Coutard ainsi que la tactique à utiliser contre l'équipe adverse. Après tout un film durant lequel elles subissent les choix de Coutard, elles peuvent enfin prendre leurs propres décisions !

    *
    **
    *** Un petit film sympathique avec plein d'imperfections. Bien que les personnages féminins soient très drôles elles sont malheureusement effacées par cette tête à claque de Coutard !
    ****
    *****

    Image : Allociné

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  • Ladybird

    Sacramento, Christine, qui a choisi le nom de Lady Bird, vit avec sa famille dans un milieu modeste de la ville. Sa mère est une infirmière psychiatrique qui est obligée de faire des heures supplémentaires tout en s'occupant de la maison. Son père risque de perdre son travail. Son frère et sa compagne vivent dans la même maison tout en travaillant dans le magasin du quartier. Lady Bird, elle, est encore une adolescente au lycée. Elle souhaite faire de l'art mais elle ne sait pas si elle est douée. Elle veut rester avec sa meilleure amie mais elle voudrait être plus populaire. Elle veut ressembler aux femmes de magazines tout en espérant que sa mère la trouve belle. Mais son véritable rêve est de quitter Sacramento afin d'étudier dans une université de la côte est, New York si possible. Mais ses résultats ne sont pas en faveurs d'un tel choix et sa mère elle-même n'est pas certaine de l'accepter.

    SPOILERS

    J'ai beaucoup aimé ce film, mais je ne sais pas exactement pour quelle raison. En revanche, je sais que ce film se situe dans un genre connu, et souvent mis en scène, le passage de l'enfance à la vie adulte lors de l'adolescence. Lady Bird n'est pas montrée comme une jeune femme égoïste, du moins je ne le comprends pas ainsi, mais comme une adolescente qui tente d'atteindre ses rêves et qui est frustrée par le milieu dont elle provient. A de nombreuses reprises, le film nous montre de quelle manière Lady Bird réagit lorsqu'elle est confrontée à un problème. Ceci est montré dès le début du film. Lady Bird et sa mère sont dans leur voiture après avoir fait une tournée des universités. Elles écoutent, silencieuses, une adaptation d'un roman classique. Les deux réagissent exactement de la même manière. Mais dès que la cassette s'arrête elles commencent à se disputer, l'une sur le besoin de devenir adulte et l'autre sur le souhait de rêver. La dispute se termine lorsque Lady Bird préfère sauter de la voiture en marche au lieu d'écouter sa mère. À mon avis, l'essence du film est parfaitement résumée lors de cette scène, une des premières. La relation entre l'adolescente et sa mère sont compréhensibles en quelques minutes. Le reste du film continue sur la même voie en dépeignant le passage par plusieurs moments qui pourraient marquer l'entrée dans la vie adulte.

    Ce que j'apprécie dans ce film ne concerne pas seulement sa mise en scène ou son thème. J'ai aussi beaucoup aimé le jeu des acteurs et actrices ainsi que l'écriture des dialogues. Il m'arrive souvent d'avoir une impression d'étrangeté face aux dialogues. Ils ne me semblent pas toujours être ce qu'une personne dirait réellement. Ce problème est particulièrement important dans les films qui mettent en scène des enfants (je parle de toi Harry Potter). Bien entendu, écrire un film implique de créer des dialogues afin d'atteindre un certain but. Mais il ne faut pas oublier la nécessité de toucher des personnes réelles, non en se moquant mais en se rapprochant par la dialogue. Dans ce film, les interactions entre les personnages et leurs propos me semblent "réels." J'ai l'impression d'avoir des personnes qui parlent librement en face de moi, qui réagissent normalement face à des situations particulières. Honnêtement, c'est une bouffée de fraicheur.

    *
    **
    ***
    ****
    ***** Dès la bande annonce j'ai voulu voir ce film, avec quelques craintes. Je ne regrette pas du tout mon choix et il est probable qu'il reste l'un de mes préférés de l'année 2018.

    Image : Allociné

    Site officiel

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  • La grande chasse aux sorcières en Europe aux débuts des temps modernes par Brian P. Levack

    Titre : La grande chasse aux sorcières en Europe aux débuts des temps modernes
    Auteur : Brian P. Levack
    Éditeur : Champ Vallon 1991 (1987)
    Pages : 281

    Qu'est-ce qu'une chasse aux sorcières ? Le concept a été galvaudé par certaines personnalités qui s'estiment visées par une telle chasse, oubliant toujours les relations de pouvoir en défaveur de la victime que cela implique. Il est donc toujours une bonne idée de se lancer dans un ouvrage sérieux pour mieux comprendre de quoi on parle. Ce livre de Brian P. Levack est une traduction d'un ouvrage qui propose une synthèse de la chasse aux sorcières européenne entre le XVème et le XVIIIème siècle. Le but est donc de nous donner une somme minimum d'informations pour comprendre l'étendue mais aussi les raisons d'une telle panique face à des crimes que l'auteur qualifie d'imaginaires (se plaçant donc en contradicteurs des personnes qui pensent que sous le terme de sorcellerie il faut comprendre que d'anciens cultures de la fertilité persistaient). Pour cela, il met en place 8 chapitres dont un introductif et un conclusif, dans lequel il examine la survivance de la sorcellerie jusqu'à nos jours.

    Les chapitres 2 à 5 sont autant de moyens pour l'auteur de nous expliquer pourquoi une chasse aux sorcières a eu lieu. Il y examine plusieurs causes qu'il relie sous le terme de "concept cumulatif de sorcellerie." Ces différentes causes sont nombreuses et, selon l'auteur, la perte de l'une aurait pu avoir un impact défavorable sur l'imminence d'une chasse. Comme d'autres personnes, il débute son étude sur les racines intellectuelles, soit la création de la sorcellerie comme danger social. En effet, la peur d'un tel crime ne peut pas se concevoir sans la mise en place d'une peur du diable, et du mal, dans la société. Les théologiens pensent le monde comme soumis aux assauts du diable, rendu plus puissant pour l'occasion. La sorcellerie n'est plus une simple tentative de lancer des sorts mais une preuve de l'existence d'une secte sataniste.

    Bien entendu, la pensée intellectuelle est inopérante si des personnes n'agissent pas pour créer un crime. Ainsi, Brian P. Levack examine, dans un autre chapitre, la mise en place et le fonctionnement d'une nouvelle procédure judiciaire qui permet à l'état d'accuser sans avoir besoin de trouver des victimes. Même si cette procédure, inquisitoriale, permet d'attaquer plus de personnes et abaisse les droits de la défense, cela n'implique pas qu'il n'y ait pas de limites. Ainsi, la torture est possible mais elle suit des restrictions importantes. Le but ultime de la torture est de recevoir des aveux. Mais ceux-ci doivent être répétés le lendemain, de manière libre. Par contre, le jugement peur se baser sur l'impression de culpabilité et non sur des preuves importantes. Enfin, l'auteur examine le contexte social et démontre que celui-ci peut avoir un impact. En effet, la pauvreté et les épidémies inexpliquées ont une tendance à rendre les relations sociales plus difficiles. Il devient plus facile d'accuser une autre personne de ses malheurs ou de jalouser une personne qui ne souffre pas autant.

    Le "concept cumulatif de sorcellerie" est ensuite mise à l'épreuve afin d'expliquer les dynamiques des chasses aux sorcières dans différentes régions d'Europe. L'auteur y examine aussi bien les pays anglo-saxons que la France, les pays nordiques, le sud de l'Europe et, bien entendu, les pays germaniques sous influence du Saint-Empire ce qui implique le territoire helvétique. L'auteur explicite pour quelles raisons certains territoires, en particulier le sud de l'Europe et une partie des pays Anglo-saxons n'ont pas connu une chasse aux importante (bien que la colonie anglaise de Salem soit une examinée aussi). Selon l'auteur, il faut prendre en compte le droit mais surtout l'envie des élites de s'attaque au crime de sorcellerie. Il démontre que les cours de justice centrales ont tendance à minimiser les casses tandis que les cours locales peuvent être très sévères. Ainsi, l'une des explications concerne la centralisation des pouvoirs et la possibilité de faire recours. Mais les chasses dépendent aussi des croyances des élites. Et celles-ci sont en mutation durant la période. Une nouvelle philosophie sceptique met en doute la véracité des aveux tandis que des médecins commencent à en parler non comme une preuve du diable mais comme une maladie qui doit être traitée. Bref, durant la période l'arsenal intellectuel commence à se briser face à des changements idéologiques au sein des élites, ce qui permet d'empêcher de nouvelles chasses.

    Image : Éditeur

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