bibia pavard

  • Ne nous libérez pas, on s'en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours par Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel

    Titre : Ne nous libérez pas, on s'en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours
    Autrices : Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel
    Éditeur : La Découverte 2020
    Pages : 510

    Il existe plusieurs synthèses d'histoire des féminismes. Deux des autrices du présent ouvrage en ont écrit, ce sont deux livres que je possède et que je recommande chaudement. Ces trois chercheuses ont décidé de relier leurs connaissances afin d'écrire une synthèse historique des féminismes en France. L'attente, de ma part, fut intense. Lorsque j'ai acheté ce magnifique ouvrage de près de 500 pages seule une force de volonté importante m'empêcha de me plonger dedans sans pauses ni sommeil. Il faut dire que, outre un texte extrêmement bien écrit, les autrices ont ajouté une bibliographie intéressante mais aussi une iconographie qui est directement reliée au propos. Le livre est construit de manière chronologique en 4 parties.

    La première partie se concentre sur la période 1789-1871 avec 4 chapitres. Les autrices justifient leur choix tout en notant que les féminismes, en tant que mouvement politique, ne sont pas encore nés en 1789. Personnellement, j'aurais apprécié un chapitre entier sur les penseurs et penseuses des droits des femmes de l'époque médiévale. Les autrices se concentrent sur les moments révolutionnaires pour expliciter les tentatives de libéralisation des droits des femmes. Elles notent surtout que ces tentatives sont toujours et presque immédiatement contré par les pouvoirs politiques et les hommes.

    La seconde partie s'intéresse à la période 1871-1944. C'est une période qui est entourée par deux régimes autoritaires avec la création de la Troisième République au centre. C'est aussi la fin du XIXème et donc l'arrivée des thèses marxistes et des luttes syndicales. Bien que des socialistes utopistes aient existé, ils sont moins importants après 1871. L'époque voit deux questions principales. Premièrement, se pose la question de la capacité des femmes à travailler. Faut-il une protection spéciale des femmes ou doit-on leur donner les même droits et devoirs que les hommes ? Une seconde question concerne le droit de vote qui ne sera accepté, en France, qu'en 1944. La période permet aussi d'observer les premiers mouvements antiféministes, on peut mentionner le misogyne Proudhon dont les propos sont difficilement soutenables.

    La troisième partie concerne 1945-1981. Après une perte de vitesse des mouvements féministes, ceux-ci reprennent de l'importance à la suite du livre de Simone de Beauvoir mais aussi après les événements de 68. Les mouvements se rajeunissent fortement tout en théorisant de nombreuses idées. En France, la période permet de poser la question du droit au contrôle de son corps. Dans un pays qui pénalise l'avortement, la contraception et la simple information concernant ces deux thèmes, le militantisme commence par se baser sur des questions purement médicales concernant la contraception. Ce n'est que plus tard que des mouvements féministes décident de s'attaquer à la criminalisation de l'avortement en pratiquant publiquement et en défendant les femmes qui risquent la prison. Marquant l'impossibilité de faire respecter une loi de moins en moins défendable.

    La dernière partie est la plus proche de nous puisqu'elle débute dans les années 80 pour se terminer en mars 2020. Les premiers chapitres démontrent l'intégration des mouvements féministes et des féministes au sein de l'état via des organes officiels mais aussi à l'aide de subventions. Des solutions militantes deviennent des actions professionnelles soutenues par l'appareil d'état et les membres du gouvernement. La période marque aussi les débuts des études sur les femmes, féministes puis de genre à l'université. Mais les autrices marquent aussi le renouveau d'un militantisme qui utilise fortement les outils de communications que sont les réseaux sociaux et internet. Grâce à ces outils, de nouvelles militantes entrent dans les mouvements et revendiquent des idées inclusives, en contradiction avec un féminisme universel. L'inclusion de nombreux combats, contre le racisme, contre l'homophobie, contre la transphobie, est contrée à la fois par des antiféministes et des féministes universalistes. La fin de cette période est marquée par le moment metoo qui aboutit à des condamnations en France même et aux réactions outrées des féministes face aux Césars de 2020, récompensant un homme condamné pour viol ayant fui la justice.

    Ce livre parle des féminismes français. Mais au lieu d'en rester à une histoire classique les autrices mettent en avant les multiples féminismes. En particulier, elles décrivent les féminismes pensés par les personnes racisées de nationalité française et leurs critiques des féminismes des femmes blanches. Les autrices réussissent aussi à montrer la richesse de ces mouvements et leurs combats internes entre différentes tendances. Même en ne s'intéressant qu'à la France, ce livre est riche et permet de bien mieux comprendre un mouvement qui est en train de se renouveler avec l'aide des réseaux sociaux.

    Image : Éditeur

  • Si je veux, quand je veux Contraception et avortement dans la société française (1956-1979) par Bibia Pavard

    Titre : Si je veux, quand je veux  Contraception et avortement dans la société française (1956-1979)1346231416.jpg
    Auteure : Bibia Pavard
    Éditeur : Presses Universitaires de Rennes 2012
    Pages : 358

    Le droit à l'avortement et à la contraception est régulièrement remis en question dans les pays occidentaux. Que ce soit de manière violente ou non le contrôle du corps des femmes est encore un enjeu de luttes pour différents groupes. En Suisse même il existe, à ce jour, deux initiatives qui visent frontalement le droit à l'avortement. Il est donc important de regarder comment se sont déroulées les luttes dans le passé pour comprendre comment et pourquoi ces luttes continuent aujourd'hui. Ce livre s'intéresse à la France mais cela n'enlève rien à sa pertinence. En effet, les arguments restent souvent les même malgré le passage de la frontière. Il est construit en trois parties chronologiques qui partent des premières luttes pour la contraception dans les années 50 jusqu'à l'élaboration finale du droit à l'avortement en 1979.

    C'est dans le milieu des années 50 que sort du tabou la question de la contraception. Alors que cette dernière est attaquée par le dispositif légal français un certain nombre de médecins décident de mettre en place une discussion autours de la gestion de la maternité. Ces personnes décident de porter le problème sur la place publique en s'aidant de dispositifs militants internationaux pour arrêter une politique considérée comme hypocrite. Le but est de reconstruire la contraception comme un moyen de contrôle des naissances dans le cadre d'une politique familiale rationnelle qui permette d'éviter les avortements clandestins. Moins qu'une attaque contre le contrôle des corps féminins c'est plus une redéfinition de la contraception dans des catégories modernes de rationalité économique qui réussira lors du vote de la loi Neuwirth à la fin des années 60.

    Mais la loi est à peine votée que de nouveaux enjeux féministes s'imposent dans la société. Alors que le droit à la contraception est difficilement mis en place un certain nombre de groupes décident de s'organiser autours d'une lutte en faveurs de l'avortement. Que ce soit le MLF, Choisir ou le Planning Familial chacun décide de militer à sa manière et selon ses propres conceptions. L'un des points les plus importants du droit à l'avortement est la prise de contrôle du corps féminins par les femmes elles-même. Dans ce cadre l'usage de la méthode d'avortement par aspiration permet de pratiquer sur sois-même entouré par des personnes qui travaillent en commun avec celle qui souhaite avorter. Tout aussi important est le caractère public des avortements - que ce soit le manifeste des 343 où la mise en place d'avortement non-clandestins chez des militantes - ce qui permet d'attaquer frontalement la vieille loi de 1920 qui pénalise cette pratique. Celle-ci n'est plus appliquée que dans de rares cas qui montrent à la fois sa non-applicabilité mais aussi son caractère de justice masculine sur des femmes de classes populaires. Il devient rapidement apparent que la loi est injuste voire qualifiée de scélérate.

    C'est dans ce cadre qu'une tentative de légaliser l'avortement est mise en place autours de Simone Veil. Mais la majorité est loin d'être acquise que ce soit du coté des personnes favorables au droit à l'avortement où du coté des personnes défavorables. La lutte s'annonce difficile et de nombreuses concessions doivent être faites pour rendre la loi acceptable dont la mise en place d'une période d'essai de 5 ans. Malgré cela les débats utilisent des arguments forts que ce soit en 1974 ou 1979 qui restent semblables. Les mouvements féministes tentent aussi d'influer sur la loi et son application en dénonçant les mauvaises pratiques où les médecins réfractaires. Parfois jusqu'à, encore une fois, violer ouvertement la loi. Cette histoire se termine, provisoirement, en 1979 lorsque la majorité accepte enfin un droit à l'avortement.

    En conclusion je suis très heureux d'avoir choisi ce livre extrêmement intéressant. Je n'ai pas montré, dans ce billet, toute la richesse de cette recherche qui permet de comprendre pourquoi et comment des personnes, ordinaires, se sont intéressées au sujet de la contraception et de l'avortement pour en faire une lutte politique. Le livre de Bibia Pavard permet de passer outre les grands personnages de cette histoire et de comprendre le militantisme de femmes et d'hommes dans le cadre d'organisations nombreuses et, parfois, contradictoires. Ce livre permet de mieux comprendre comment une lutte à pu réussir malgré son illégalité et son illégitimité au départ.

    Image: Éditeur