karen offen

  • Les féminismes en Europe. 1700-1950 par Karen Offen

    Titre : Les féminismes en Europe. 1700-1950
    Autrice :  Karen Offen
    Éditeur : Presses Universitaires de Rennes 2012
    Pages : 544

    J'ai lu plusieurs ouvrages d'histoire des féminismes. Ceux-ci sont, malheureusement, souvent centrés uniquement sur la France voire même à Paris spécifiquement. Il existe des exceptions comme le très bon Histoire mondiale des féminismes. Je souhaitais en savoir plus sur des féminismes non-francophones je me suis donc lancé dans la lecture de ce livre qui se concentre sur l'Europe entière. Il est construit en trois parties chronologiques. Le livre débute par un chapitre qui permet à l'autrice de conceptualiser le terme de féminisme tout en explicitant le fonctionnement de son livre.

    La première partie se concentre sur les années du XVIIIème siècle à l'aide de deux chapitres qui nous parlent des Lumières et de la Révolution Française. Karen Offen explique que cette période ne connait pas le terme de féminisme, mais cela ne doit pas empêcher d'examiner les moments de luttes en faveurs des droits des femmes. En effet, aussi bien des hommes que des femmes ont débattus et écrits afin de savoir si les femmes peuvent avoir une place égale aux hommes au sein de la Cité. En particulier, la Révolution Française est un premier moment de débat concernant les droits de vote. En effet, les hommes reçoivent ce droit mais les femmes en sont exclues. Outre cette question, les femmes revendiquent une éducation identique à celle des hommes en récusant une capacité de réflexion moindre face aux hommes. La question de l'éducation se retrouve dans plusieurs textes. L'autrice nous explique aussi que le rejet de la Révolution implique un rejet des droits des femmes, vus comme révolutionnaires.

    La seconde partie, de 5 chapitres, s'intéresse au XIXème siècle. C'est un siècle remplit d'événements politiques et de tentatives de révolutions, réussies ou non. Les mouvements féministes se greffent et tentent d'utiliser ces insurrections pour gagner des droits civils et civiques et sont mis sous silence lors des moments de reprises de contrôles. Ainsi, 1848 mais aussi les chutes des différentes monarchies françaises permettent aux femmes de demandes des droits égaux et, en particulier, le droit de vote. La période permet également de relancer le souhait d'une même éducation et la possibilité d'entrer au sein des universités. Cependant, le XIXème siècle est aussi un moment de lutte antiféministe avec la mise en place de ce que l'autrice nomme une guerre des savoirs. Les hommes et femmes antiféministes tentent de prouver une incapacité spécifiquement féminine de faire les mêmes choses que les hommes ce qui permet de justifier leur place au sein du foyer, protégée. Même les mouvements socialistes commencent à refuser les causes féministes au profit d'une part de la cause ouvrière mais aussi du travail des hommes. Les femmes sont vues comme des concurrentes potentielles dont le travail doit être régulé et protégé. Dans l'idéal, les ouvriers considèrent que le travail féminin ne doit exister que durant une période de célibat avant un mariage avec un homme qui offre des ressources financières adéquate à toute la famille.

    La dernière partie, en 4 chapitres, nous parle de la première partie du XXème siècle. En effet, l'autrice a décidé de ne pas traiter des mouvements féministes après 1950. Ces 4 chapitres font très attention aux périodes de guerres. Alors que certains mouvements féministes, nationaux comme internationaux, tentent d'éviter une guerre et considèrent que le féminisme est fondamentalement pacifique et la guerre fondamentalement masculine, d'autres mouvements féministes s'inscrivent dans le nationalisme et l'effort de guerre ou de résistance par la maternité. Il faut prendre en compte que nous sommes dans une période de craintes face aux pertes démographiques qui impliquent une pénalisation de plus en plus importante des contraceptions et de l'avortement. La guerre est aussi un moment qui met en danger les mouvements féministes. En effet, un grand nombre de femmes sont mortes et ne peuvent donc pas transmettre leurs archives, leurs connaissances ou le contrôle des organisations. Mais c'est aussi un moment d'internationalisation à l'aide de la SDN puis de l'ONU qui, tous les deux, s'intéressent à la cause des femmes en faveurs de l'égalité menant des recherches et enquêtes internationales.

    Ce livre est une somme importante de connaissances. L'autrice s'intéresse à un grand nombre de pays. Seuls quelques chapitres se concentrent sur des pays précis afin de permettre de répondre à des questions précises à l'aide d'un examen comparatif. L'autrice utilise et analyse un nombre impressionnant de sources de natures diverses et qui permettent de justifier son propos. Ainsi, malgré une idée souvent exprimée, les premiers mouvements féministes ne se contentent pas de parler du droit de vote. Déjà au XIXème siècle se pose la question du travail, de l'éducation, du salaire mais aussi de la politique familiale via la protection de la maternité et de l'amour libre, tenté par quelques couples. Cependant, je déplore que l'autrice ne se soit que peu intéressées aux relations entres les féministes européennes et les populations des colonies. La question de la race est un angle mort de ce livre. Les livres Ne nous libérez, pas on s'en charge ainsi qu’Histoire mondiale des féminismes donnent bien plus d'informations sur ce point et permettent de mettre en avant les tensions entre féminismes européens et féminismes dans les colonies et par les personnes racisées.

    Image : Éditeur